Cette identité nationale qui n'existe pas

Les annonces de Sarkozy sur l’immigration n’ont eu aucun effet de surprise. Alors que les débats autour de ce thème se « droitisent » sous l’étendard du FN, le chef des LR suit le cap et rend extrêmes ses positions. Classique. Les dernières en date ne sont pas minces : « Le débat entre l’assimilation et l’intégration est un débat central […] Je voudrais que l’on demande à nos adhérents : un étranger voulant devenir français doit-il s’assimiler ou s’intégrer ? C’est un débat qui n’est pas anecdotique, car l’intégration, cela veut dire : “Je viens comme je suis, avec ce que je suis et je m’intègre en France.” L’assimilation, c’est que le dernier arrivé accepte la langue, le mode de vie, la culture, les usages de ceux qu’il rejoint. »

Derrière la rhétorique la réponse pointe déjà à l’horizon : dans une France sans unité nationale — nous est-il dit — l’assimilation doit être la nouvelle politique en matière d’immigration légale. En France vivent les français, ceux qui ont le passeport mais aussi la langue, la culture et, peut-être le plus important, l’Histoire. Sous-jacente est l’idée clef que la nationalité française ne s’obtient donc qu’en éliminant le passé de l’Homme immigré — l’unité hexagonale ne se partage pas. L’histoire française d’un homme commence là où ses identités passées disparaissent.

L’identité (ou, selon la droite et son extrême, son absence) n’a rien de nouveau dans le champ politique. Néanmoins, elle n’a pu survivre, et ne survit encore que grâce à une prémisse entièrement fausse : il existe un concept d’unité nationale, définissable et reconnu, qui rassemble tous les français.

L’identité française est-elle « judéo-chrétienne » comme l’affirment les radicaux des LR et les ténors du FN ? Certainement pas — si tant est qu’elle soit quelque chose, elle est catholique et les politiques féroces des 1500 dernières années en attestent (un excellent article sur le sujet est consultable ici). Mais il faut aller plus loin : depuis deux siècles, « la France […] n’a cessé de se développer avec des millions d’immigrants venus s’installer et fonder une famille », comme l’indique Laeticia Van Eeckhout dans son ouvrage France plurielle [1]. En résultent des citoyens aux origines multiples, représentants de trois ou quatre générations, acteurs politiques et économiques indéniables. Eux et leurs ancêtres ont construit l’industrie française ; leurs enfants ont bénéficié d’un enseignement français et laïc, ont été les cerveaux de leur temps.

5601407660890.jpgA ces faits démographiques et historiques, cependant, nous opposera-t-on une fin de non-recevoir : après tous, ces français sont aussi français que les autres ; ils sont la preuve que le processus d’assimilation est adapté. Alors si c’est le cas, comment décrire cette France si facilement adoptable et dont l’émanation identitaire est assez forte pour effacer les origines et cultures passées ? Décortiquons.

1. La République : on nous dit que c’est la République qui souffre de ne plus représenter son peuple. Mais n’est-ce pas elle qui appelle à l’inclusion de tous les Hommes ? Et n’est-ce pas la Révolution française, berceau d’une terre de citoyens libres et égaux, qui est la source de la « Déclaration de l’Homme et du citoyen » ? 

2. Le communautarisme : on nous explique qu’une assimilation laxiste est la cause d’un communautarisme latent. Ne serait-ce donc point le contraire, alors que « [l]a diversité des trajectoires, des mœurs, des religions, des modes de vie » nous force à reconnaître une France ancrée dans la diversité, comme l'affirme Van Eeckhout ? Derrière une assimilation imposée — non pas par peur innée de l’Autre, mais par inquiétude de ne pas le comprendre — c’est une frustration qui se dégage chez ceux qui ne peuvent être égaux que lorsqu’ils sont similaires. Est-il pourtant humainement possible de renier son bagage culturel dans son entièreté ? Non, évidemment. Au contraire, devant une France plurielle, la solution plurielle est nécessaire : celle qui intègre, accepte la différence ethnique, religieuse, culturelle, politique comme alliés des « valeurs républicaines » et en accord avec la Justice républicaine. Devient alors primordiale l'acceptation d'une identité individuelle complexe qui ne se limite pas à être français ou à ne pas l'être.

Il faut le dire : l’identité nationale française, celle qui eut droit à son ministère sous Sarkozy, n’existe pas — elle est indéfinissable, introuvable, multiple, variable, adaptable, sujet à interprétation. Elle n'est que la chimère du FN et des LR. Le seul phare identitaire, il me semble, est alors celui de la Justice — c'est à lui que nous devons nous limiter. Le reste, concept vague voire inexistant, souvent réducteur et discriminant, doit disparaitre des discours ou faire preuve d'inclusion, de tolérance et d'ouverture... faute d’être un jour exhaustif.

Ce n'est pas tout. Les femmes et hommes politiques français ont étonnamment atteint un paradoxe sans précédent. Dans une optique d’assimilation- homogénéisation, les français « différents » sont relégués à l’arrière-plan, derrière les murs de leurs appartements, marginalisés. Face à une France de diversité, un monde binaire s’impose dans l’inconscient collectif, a-historique et inconscient des réalités démographiques. Le « nous » s’oppose au « eux » et c’est la frustration, voire la haine, qui gagnent ces derniers. Les oubliés de la République se revêtent alors du plus puissant des boucliers : l’acceptation de leur statut de marginalisés comme arme parfois anti-République que les partis politiques veulent à tout prix combattre… à coup d’assimilation. Le constat donne mal à la tête : les droites françaises sont à la source — ou nourrissent — l’ennemi même qu’elles combattent. Exemple d'identité complexe.

 

[1] Laeticia Van Eeckhout, France Plurielle : Le Défi de l'Egalite Réelle, Gallimard, 2013

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