Dettes de vies

La crise sanitaire actuelle dévoile le funeste arbitrage qui se trouve au cœur de la logique néolibérale : entre la vie des « vieux » et celle des « pauvres », il faut choisir. Tel est, massivement, le problème politique et moral qu'on nous impose aujourd'hui, problème qui entretient des affinités essentielles avec le « problème des retraites » ou le « défi climatique ».

La logique néolibérale austéritaire tue, la crise sanitaire du covid-19 en fournit une preuve évidente. Ce qui crève les yeux c’est bien sûr que l’extension de la loi du marché à toutes les dimensions du champ social se paye en morts évitables. Rien de nouveau bien entendu : qu’au cœur du capitalisme il en aille d’une lutte à la vie à la mort c’est ce que Marx n’a cessé de nous rappeler : c’est du travail vivant que se nourrit le capital, c’est de la vie de ceux qui travaillent que vivent ceux qui possèdent les moyens de production. « Logique spectrale » comme l’écrira Derrida au début des années 1990, au moment où le capitalisme triomphant entendait se présenter comme fin de l’histoire.

De ce point de vue, les choses n’ont guère changé. Mais la crise actuelle, comme toutes les crises, dévoile, met à nu, ce qui d’ordinaire se donne dans un clair-obscur plus pudique (bien-sûr elle ne montre pas tout et le dévoilement est aussi un voilement, dérobade dont il sera aussi question ici). Parmi les choses qu’elle fait voir il y a donc ceci que la politique néolibérale est, comme toute politique, une politique du vivant. Non seulement parce qu’elle consiste à produire et surveiller des corps, mais aussi parce qu’elle impose, sur un mode qui lui est spécifique - une délibération laissée à un individu autonome et rationnel - un funeste arbitrage entre deux survies : celle des personnes fragilisées par leur âge et celle des personnes fragilisées par leur situation sociale, ceux que leur santé expose mortellement au virus et ceux qui doivent « gagner leur vie » en travaillant (les deux ne s’excluant pas toujours évidemment, bien des gens étant contraints de « gagner leur vie » en l’exposant). Ce qui se dit aujourd’hui de plus en plus ouvertement c’est que la crise économique risque d’être pire que la crise sanitaire : « certes on meurt du covid-19 mais on meurt aussi de la dégradation des conditions d’existence liées à la récession ». Entre la vie des « vieux » et la vie des « pauvres » il faut choisir : tel est, massivement, le problème politique et moral qu’on nous impose aujourd’hui. Problème qui entretient des affinités essentielles avec le « problème des retraites » (« sans réforme la hausse du coût des retraites se paiera en chômage supplémentaire »), ou celui du « défi climatique » (« limiter le réchauffement en freinant la production c’est condamner les plus pauvres à le rester »). On se livre donc à des calculs pour savoir si et jusqu’à quand le jeu du confinement en vaut la chandelle, on différencie (« toutes les vies n’ont pas la même valeur, il faudrait considérer la productivité de chaque vie" - productivité mesurée à l’aune de la capacité à mettre du capital en valeur), on raffine en raisonnant à la marge (« combien de vies x sacrifiées pour une vie y sauvée ? ») etc.

L’arbitrage est, comme toujours, intertemporel et sa temporalité - donc sa brutalité apparente - plus ou moins grande en fonction du plus ou moins grand développement de l’Etat providence. Si ça ne dépendait que d’elles, les entreprises concluraient sans doute que les pertes humaines ne valent pas le coût de diminuer la production. Cela parce que, statistiquement, les plus mortellement touchés par le virus ne sont pas les plus productifs. Les « vieux » seraient sacrifiés. Mais l’Etat se veut souverain et doit montrer qu’il protège sa population. Comme sa logique austéritaire l’a complètement désarmé face à l’imprévu, il en est réduit à imposer le confinement général : la puissance publique se substitue au privé pour protéger (relativement, cela va sans dire) les « vieux », en acceptant de supporter les coûts économiques.

En réalité, l’Etat ne fait qu’acheter un temps de non-production au capital et retarde le moment de l’arbitrage. Le retarde seulement, car tôt ou tard il faudra régler les comptes. Il faudra rembourser la dette. Il faudra que ce qui a été soustrait au capital pour sauver la vie des « vieux » lui soit restitué. La violence sociale n’a pas été éliminée par l’Etat-providence, elle a été différée, étalée dans le temps. Il n’y a pas de free lunch. Pour rembourser la dette il faudra travailler plus, accepter une hausse de la TVA, des réductions de dépenses sociales etc. Toutes choses qui, de façon tout à fait concrète, précipiteront la fin de la vie des plus fragiles économiquement. Le moment venu, on nous dira qu’il faut être responsable et ne pas léguer une dette aux générations futures : accepter la violence maintenant pour ne pas la faire subir à nos enfants. Entre les pauvres actuels et les pauvres à venir il faudra décider qui va survivre - entendons cette survie comme on voudra : vie sauvée ou vie livrée à des conditions d’existence telles qu’elle en devient moins que vie. L’instrument de la protection du capital et donc de ce funeste arbitrage est la dette publique : non pas dans l’absolu mais par la manière dont elle est utilisée.

Ce choix, partiellement masqué par la temporalité de la dette, est présenté comme la seule alternative et le discours ambiant, se voulant réaliste, nous invite à évaluer le courage d’un homme ou d’une femme politique à sa capacité d’y faire face. La vérité est qu’on nous condamne à choisir parce qu’on ne veut pas modifier la répartition des richesses (ce « on » condensant toute la force d’une idéologie qui prétend se régler sur le choix éclairé des citoyens qu’elle façonne). C’est bien pour protéger le capital que l’Etat paye les salaires des salariés mis en chômage technique et de manière générale solvabilise le secteur privé. On dira que c’est une nécessité : sans cela les entreprises feraient faillite et ce serait une crise économique et sociale, « bien pire que la crise sanitaire », à laquelle nous aurions affaire. C’est vrai sans doute, dès lors qu’on accepte le principe selon lequel le capital décide de l’emploi et toutes les formes de marchandage auquel il donne lieu.

Il peut paraître étonnant que nous ayons atteint une telle maitrise de la nature (la crise sanitaire actuelle ne le dément pas : nous disposons en principe, sinon en fait, de tous les moyens techniques pour y faire face efficacement sans devoir passer par le confinement) pour reconduire la brutalité « naturelle » dans le champ social, au plan national et international. Cela devrait nous alerter sur le fait que la violence est inéliminable, qu’elle fait sans doute partie de la vie. Il y aurait une très grande naïveté à imaginer que l’on pourrait tout simplement l’éradiquer par un progrès technique et moral : qu’il s’agisse de l’idéal libéral ou socialiste de la fin de l’histoire, cette perspective reste prise dans le mythe d’une vie pure. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait « rien à faire ». La violence dans sa forme historique actuelle n’est pas une fatalité. Au contraire : le politique peut et doit être une négociation avec la violence, ce qui implique non seulement le travail incessant de sa reconnaissance sous toutes ces formes, y compris les plus invisibles, et paradoxalement, sa mise en circulation à travers la société.

Le problème est que la violence économique est de plus en plus invisibilisée – c’est la finalité de l’idéologie - et ne circule pas ou peu : elle est concentrée sur les classes populaires (sans parler de toutes les « minorités » qui n’ont de minoritaire que leur voix au chapitre). Si l’Etat avait, par exemple, décidé de financer la crise sanitaire par des taxes importantes sur le capital, il aurait agi violemment et de manière moins dissimulée (plus justement sans doute, mais c’est un leurre de penser que la justice exclut la violence). Faire circuler la violence cela veut dire au moins la répartir de la manière la plus équitable possible en prenant en compte l’inégalité des données initiales. En un sens, le droit est bien une idéalisation de la violence, ce qui sert à la masquer, mais aussi, dans le meilleur des cas, à l’affaiblir en la divisant.  

Revenons pour finir sur le cas de la dette publique liée à la crise sanitaire. Elle est, nous l’avons vu, l’assurance sociale du capital. De plus en plus de gens dénoncent l’escroquerie. Parmi eux, certains appellent à une monétisation de cette dette. L’idée est qu’il n’est pas nécessaire de rembourser la dette dès lors que la banque centrale a le pouvoir de créer la monnaie qui la finance. Comme son nom l’indique, la monétisation consiste à transformer la dette en monnaie. En changeant la nature de l’engagement étatique, on change les risques : il ne s’agit plus de craindre l’insolvabilité mais l’inflation, autrement dit la perte de pouvoir d’achat de la devise sur le marché international. Les avocats de la monétisation ont un bon argument : ils soutiennent que le capitalisme nourrit des forces déflationnistes par sa recherche indéfinie de baisse des coûts de production (qu’on songe aux pressions diverses et variées sur les salaires, à la mondialisation, à la numérisation de l’économie etc.) forces qui permettent à l’économie d’opérer avec plus de monnaie en circulation sans nuire à sa valeur. Le capitalisme aurait donc les moyens de financer sa propre assurance, et sans doute plus, ce « plus » pouvant être partagé de façon équitable.

Ce que les tenants de la monétisation oublient parfois c’est que cette opération financière n’est possible que pour les Etats les plus puissants (les Etats-Unis, la zone euro, le Japon etc.), qui disposent d’une monnaie nationale ayant un statut de devise internationale. La plupart des pays du monde n’ont pas ce privilège et sont contraints d’utiliser ces devises internationales pour « vivre ». Nous n’entrons pas dans les détails mais il serait facile de montrer que la monétisation de la dette des pays riches ne déstabiliserait sans doute pas leur économie, mais serait, faute de compensations, chèrement payée par les pays qu’on appelle aujourd’hui « en développement ». Là aussi, c’est d’une certaine circulation de la violence dont il est question, circulation qui suppose de sortir de la logique du marché et qui se branche inévitablement sur des enjeux de répartition, de reconnaissance de dettes (hors marché) et de réparation.

 

 

 

 

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