Ceci n'est pas un plan de relance

Le "plan de relance" présenté par le gouvernement n'a rien d'un plan de relance. C'est en réalité un transfert de richesse vers les détenteurs de capital. Le gouvernement prend prétexte de la crise pour poursuivre son programme inspiré du néolibéralisme : l’intervention active de l'Etat en faveur du pouvoir financier et politique du capital.

Le plan de relance français porte mal son nom. Ceci pour une raison simple : ce n’est pas un plan de relance. Certes, un petit tiers de l’enveloppe de EUR 100 mds est dédié à l’investissement dans la transition écologique dont on peut attendre à terme des effets positifs (investissement dont la nécessité s’impose d’ailleurs indépendamment de la crise économique liée au coronavirus et qui n’alloue qu’un très faible montant à la rénovation énergétique des bâtiments publics pourtant urgente (EUR 4 mds)). Mais, pour l’essentiel il s’agit, sous l’appellation « plan de relance », d’un transfert de richesse vers les détenteurs de capital transitant par le budget de l’Etat (par la voie de baisse d’impôts et de cotisations sociales ainsi que de subventions), exactement comme le furent le CICE et le mal nommé Pacte de responsabilité.

Chaque année, un flux de richesse produit collectivement et communément appelé PIB, est distribué en revenus : rémunération du travail, du capital, et impôts - chacun de ces revenus étant supposé refléter la contribution des facteurs de production à l’activité économique (travail, capital) à laquelle s’ajoutent les prélèvements des administrations publiques qui financent les infrastructures et les biens et services publics. Le « plan de relance » est une opération de déséquilibrage du partage des revenus au profit de ceux dont la contribution à l’activité économique se limite bien souvent à mettre à disposition le capital qu’ils possèdent.

Si la justification est toujours à peu près la même - améliorer la compétitivité - il y a plusieurs manières de réaliser cette torsion. L’une d’elle est de réduire les cotisations sociales payées par les entreprises, c’est-à-dire la part de la rémunération collectivisée que les entreprises versent à leurs salariés ; couper les cotisations patronales revient en effet à réduire le salaire global, autrement dit la part de la richesse produite qui revient indirectement aux travailleurs. Une autre manière est de financer des baisses de fiscalité en faveur des entreprises ou du patrimoine privé en comprimant les dépenses publiques. Ce sont alors les fonctionnaires qui voient la part de PIB qui leur revient diminuer, alors qu’ils perçoivent déjà souvent un salaire ridiculement bas relativement à la valeur qu’ils produisent (même si la plupart ne produit pas de biens et services marchands).

 La modification du partage du PIB n’est pas immédiate ; elle transite par le budget de l’Etat qui tolère un temps le déficit créé avant d’en user comme prétexte pour « réformer » : c’est le moment où le transfert devient effectif. Par exemple, le gouvernement entend réduire les cotisations sociales patronales sur l’emploi de « jeunes » pour inciter les entreprises à embaucher. De fait le coût du travail est pour elles réduit. Tant que cette baisse de recettes ne se traduit pas par une diminution des prestations sociales l’effet sur la rémunération globale des salariés est dissimulé par le creusement temporaire du déficit de la sécurité sociale. Mais dans un avenir plus ou moins proche, ce déficit – dont l’origine aura été oubliée ou maquillée – fournira l’occasion de « réformer » le système social, autrement dit de raboter les prestations pour compenser la perte des recettes transférées aux entreprises. Ce faisant, c’est bien la rémunération des salariés qui diminuera puisque les contreparties matérielles socialisées liées au salariat seront réduites.  S’il est politiquement difficile de déformer le partage de la richesse en baissant les salaires directs (ce n’est pas impossible néanmoins comme le montre le gel du point d’indice dans la fonction publique), le gouvernement parvient facilement à obtenir le même résultat en réduisant le salaire indirect c’est-à-dire la part du salaire qui est socialisée. Beaucoup de salariés ne réalisent pas que leur salaire se divise en un salaire direct et un salaire indirect lequel passe par les caisses de sécurité sociale dont une partie est alimentée par les cotisations patronales. Pourtant, il est évident qu’un rétrécissement de la couverture maladie, par exemple, correspond à une perte de pouvoir d’achat pour ceux qui le subissent. De même, il faut comprendre que lorsque le gouvernement prétend soutenir le pouvoir d’achat en abaissant les cotisations sociales payées par les salariés il fait en réalité payer aux salariés leur propre « augmentation » nette. Leur salaire global ne change pas.

Avec ce faux « plan de relance » la politique économique française fait donc preuve d’une remarquable cohérence, à défaut de perspicacité. Le gouvernement profite de la crise économique - qui, selon ses mots, « est porteuse d’opportunités » - pour poursuivre son programme inspiré du néolibéralisme c’est-à-dire :  non pas, comme certains le croient ou feignent de le croire, la doctrine du laissez-faire mais bien l’intervention active du gouvernement en faveur du pouvoir financier et politique du capital. Ainsi par exemple de la baisse de EUR 20 mds d’impôts des entreprises, accordée sans aucune contrepartie, et qui, selon toute vraisemblance, ne produira pas le surplus de richesse escompté pour compenser les recettes dont l’Etat s’ampute, ce qui se réglera à terme pas des coupes dans les dépenses publiques.

Qu’est ce qui fait dire que la baisse d’impôts décidée en faveur des entreprises n’aura pas d’effet d’entrainement sur le reste de l’économie ? Réponse : parce que c’est le niveau de la demande globale anticipée qui détermine l’investissement et non les liquidités disponibles. Disposer de liquidités est certes une condition nécessaire à l’investissement, mais une condition dont la politique monétaire ultra accommodante de la BCE se charge déjà bien assez. Baisser les impôts de production aujourd’hui (traduction : céder, en prétextant la crise, à une vieille requête du patronat) est inutile d’un point de vue macroéconomique. Pourquoi une entreprise investirait-elle si elle ne prévoit pas d’augmentation de la demande qui lui est adressée ? Le plus rationnel est d’épargner la manne distribuée par l’Etat ou de l’utiliser pour se désendetter, quand la pression des actionnaires n’exige pas sa distribution en dividendes. N’oublions pas que le niveau élevé d’endettement des entreprises en France s’explique en grande partie par les exigences de rentabilité démesurées imposées par les apporteurs de capitaux privés.

D’aucuns soutiennent que la baisse d’impôt permettra d’éviter les faillites d’entreprises sévèrement touchées par la crise. Mais, premièrement, ce n’est pas comme amortisseur que cette mesure budgétaire est présentée par le gouvernement mais bien comme une incitation à l’investissement. Le dispositif de chômage partiel mis en place pendant le confinement fait déjà office de tampon (bien que ce tampon soit unilatéralement présenté comme une mesure de soutien à la demande, il est, de fait, tout autant une aide aux entreprises). Deuxièmement, à supposer que de nombreuses entreprises de taille modeste aient des difficultés financières on s’étonne que les grands groupes - que défend prioritairement le MEDEF sous couvert de valorisation de l’entreprenariat - disposant d’importantes réserves de liquidités et accédant aisément au marché de capitaux bénéficient eux aussi de mesure de soutien à leur trésorerie. Troisièmement, s’il s’agit de venir en aide aux entreprises au bord de la faillite, un soutien massif à la demande assurant des débouchés à la production (assorti, si besoin, de garanties publiques pour le financement) est bien plus efficace au plan économique et infiniment plus juste au plan social.

C’est précisément sur la demande qu’un plan de relance digne de ce nom est supposé jouer. Qu’est-ce qu’un plan de relance ? L’idée, thématisée par Keynes, est qu’après une forte récession l’économie ne retourne pas spontanément à l’équilibre et qu’une intervention de l’Etat est nécessaire pour restaurer le niveau de production antérieur. Laisser le marché s’autoréguler revient à laisser l’économie déprimée pendant une période démesurément longue : il n’y a aucune raison d’investir pour accroitre les volumes produits tant que la demande anticipée reste basse. Or, elle reste basse tant qu’il n’y a pas d’investissement. L’économie est empêtrée dans un cercle vicieux que Keynes appelle équilibre de sous-emploi ; aucune dynamique propre au libre jeu du marché ne répare les dégâts de la crise. Seule l’intervention publique, précisément parce qu’elle n’est pas soumise au fonctionnement du marché, peut débloquer la situation.

 L’Etat peut décider de mener une politique d’offre ou de demande. Mais soutenir l’offre a une efficacité très limitée quand le chômage est élevé. A l’inverse accroitre la demande, par exemple via l’augmentation des effectifs et des salaires dans la fonction publique, l’investissement dans les infrastructures ou le soutien au pouvoir d’achat des ménages pauvres (toutes choses, au demeurant, nécessaires en elles-mêmes) relance la machine économique grippée et suscite un effet d’entrainement via la réponse de l’investissement privé à la stimulation étatique (d’autant plus élevé que la relance concerne des secteurs abrités de la concurrence internationale lesquels ont du reste massivement souffert du confinement).

Plutôt que de baisser les impôts et les contributions sociales des entreprises, le gouvernement aurait été mieux inspiré d’assumer un virage keynésien en proposant une véritable relance susceptible de renforcer l’économie française, sa capacité de recherche et d’innovation (dont il faut rappeler la dépendance à l’égard des fonds publics) et la nécessaire mutation écologique qu’aucune entreprise privée n’a intérêt à initier ni aucune banque à financer. Mais, plutôt qu’une erreur, il faut croire que le détournement du plan de relance en une politique de soutien au capital est au contraire une manœuvre délibérée. Plutôt qu’un accroissement de la place de l’Etat dans l’économie (ce qu’évoque spontanément l’idée de plan de relance), l’interventionnisme néolibéral est en fait l’organisation, par les moyens de l’Etat, de l’impuissance de l’Etat. En vidant les caisses des organismes sociaux, en se privant volontairement de ressources budgétaires, en vendant les actifs les plus rentables, le gouvernement affaiblit la capacité de l’Etat à assumer ses missions de service public (ce qui en retour accroit la défiance des citoyens à l’égard de l’Etat) et à influer directement sur la situation économique. L’évolution du niveau d’investissement et in fine, d’emploi, est entièrement laissé à la discrétion des détenteurs de capitaux privés qui ont dès lors prise sur la décision publique puisque de leur réaction à la politique menée dépend la santé de l’économie. Il n’est pas nécessaire que cette influence soit directe, que le prince reçoive ses consignes des hauts représentants du patronat. Il suffit que dans le fonctionnement endogène, autonome, de l’économie, l’humeur moyenne des investisseurs privés (ou, si l’on veut, leur confiance, leur appréciation de la situation, leur « sentiment ») compte comme une information significative, c’est à dire faisant une différence réelle sur le plan de l’investissement, de la production et de l’emploi. Selon un mécanisme d’anticipation auto-réalisatrice propre aux marchés financiers il se trouve que l’enregistrement d’une information telle que la défiance des investisseurs quant à la conjoncture future -résultant par exemple d’une orientation politique défavorable au capital - suffit à faire advenir cet assombrissement économique. Cela explique l’importance que les économistes de marché accordent aux indicateurs mesurant la confiance des investisseurs et des chefs d’entreprise. Tout se passe comme si le sort de l’économie dépendait de l’humeur des détenteurs de capitaux face aux décisions de politique économique qui sont prises. Supposons qu’une mesure déplaise. Elle conduit à une baisse de la confiance de laquelle s’ensuit une diminution de l’investissement et de l’emploi. Le commentaire commun y verra l’inefficacité de la mesure, censée être révélée par la « réalité ». Bien entendu l’argument est tautologique : il se borne à répéter que la mesure n’a pas plu à ceux qui décident en dernier ressort du niveau d’investissement et d’emploi, l’Etat s’étant volontairement rendu incapable en ce domaine. On fait croire au passage que la réalité est un complexe de faits bruts, objectifs, quand il s’agit en vérité d’un rapport de force. Comment appelle-t-on celui qui décide en dernier ressort de ce qu’est la « réalité », c’est-à-dire l’évaluation qu’il faut faire d’une situation ? Réponse : le souverain. Le néolibéralisme est un transfert de souveraineté de l’Etat vers le capital. Une révolution menée en sous-main par l’Etat.  

Ce transfert est doublement camouflé. Il l’est une première fois par la temporalité de la dette publique. Le gouvernement tolère un déficit excessif provisoire du budget de l’Etat si bien que, comptablement, le poids de l’Etat, mesuré par la dette publique rapportée au PIB, augmente. Mais sa puissance réelle, la réalité de la puissance publique, elle, décroit. Autrement dit, la dette publique augmente sans contrepartie, du seul fait d’une privation délibérée de ressources, privation qui tôt ou tard appellera des coupes dans les dépenses. Deuxièmement il est camouflé par la communication gouvernementale qui impose les thèmes d’actualité relayés et amplifiés dans les media mainstream (dont on sait la soumission au capital). Citons deux exemples : d’abord la promotion d’un nationalisme identitaire, c’est-à-dire la création d’une entité fictive supposée rassembler le peuple contre un ennemi commun, le plus souvent à la fois extérieur et intérieur (c’est le thème, récemment relancé, du séparatisme). C’est « nous contre eux ». L’idée est de substituer aux antagonisme réels, économiques, un antagonisme imaginaire dans lequel le riche et le pauvre français se trouvent du même côté contre l’étranger. La tendance à l’hybridation du néolibéralisme avec le nationalisme identitaire n’est pas accidentelle.

Deuxième exemple, selon un principe analogue : la création d’une opposition d'intérêts entre les « jeunes » et les « vieux » dont on percevait les premiers linéaments au moment de la réforme des retraites (« le niveau de vie des retraités est plus élevé que celui des actifs, il est urgent de baisser les pensions pour réparer cette injustice) et qui s’est accentuée avec la crise sanitaire : on sacrifierait économiquement les jeunes générations empêchées de « gagner leur vie », pour protéger la vie des vieux. Là encore, l’opposition véritable entre les catégories sociales, que la crise sanitaire a du reste impitoyablement mis en lumière, est recouverte par une division illusoire entre vieux (riches et pauvres confondus) et jeunes (riches et pauvres confondus). A une situation concrète on applique des catégories abstraites (français, étrangers, jeunes, vieux etc.) évinçant par là une analyse différenciée selon les conditions matérielles d’existence lesquelles influencent décisivement, sinon déterminent, la manière d’être (ou de se sentir) français, étranger, jeune ou vieux. Tandis que le gouvernement organise l’impuissance de l’Etat, la perte de sa souveraineté économique, il agite, dans le même temps, le chiffon rouge du séparatisme et de l’antagonisme générationnel.

 

 

 

 

 

 

 

 

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