Le problème des retraites

Le problème du financement du système de retraites est aujourd'hui posé depuis la perspective néolibérale qui, sous couvert de rationalité économique, élude complètement la question essentielle du partage de la valeur ajoutée. Il est urgent de repolitiser les questions économiques, c'est à dire lutter non pas seulement pour des solutions mais pour la position des problèmes.

Il y a en France, dit-on, un problème avec le financement du système des retraites. Dans le débat public, ce problème est massivement instruit depuis une perspective démographique, elle-même réduite à une arithmétique sommaire. Alors qu’en 1970 il y avait trois retraités pour 10 actifs (les cotisations sociales, rappelons-le, représentent 75% du financement total du système), ce ratio est passé, au tournant des années 2020, à 6 retraités pour 10 actifs et atteindra, d’après les projections du Conseil d’Orientation des Retraites, 7,5 retraités pour 10 actifs à horizon 2070. Déséquilibre de la pyramide des âges qui, dans un système de retraite par répartition, se traduit en déséquilibre financier, en trou à combler.

Ce problème n’est pas nouveau. Au cours des 50 dernières années, pour faire face au vieillissement démographique, nous avons collectivement décidé d’augmenter significativement la part des revenus consacrée au financement des retraites. Celle-ci a quasiment doublé entre 1970 et 2020 passant de 7% à près de 14% du PIB, permettant de maintenir le système de retraites par répartition à flot et ainsi d’assurer une progression du niveau de vie des retraités globalement proche de celle des actifs. Pour conserver les paramètres existants (âge de départ à la retraite, durée de cotisation, taux de remplacement des salaires), une augmentation des taux de cotisation semble donc a priori une solution possible pour les 50 années à venir. Il s’agit, dans son principe, d’une possibilité raisonnable, appropriée au problème considéré : plus il y a de retraités, plus il y a de pensions de retraite à payer, plus il faut de cotisations sociales pour couvrir ces dépenses ; une possibilité qui, en tout cas, mériterait d’être discutée. Pourtant, cette solution est aujourd’hui quasiment absente du débat public. Deux options seulement sont sur la table, posées en forme de dilemme : ou bien travailler plus longtemps (en augmentant la durée de cotisations et/ou en décalant l’âge de départ à la retraite à taux plein) ou bien réduire le taux de remplacement des revenus. Dans les deux cas, nous sommes prévenus : il faudra « faire des efforts » pour encaisser le choc démographique. La rhétorique de la solidarité est maintenue mais elle change de sens : il ne s’agit plus de mettre davantage de ressources en commun mais d’accepter de souffrir pour d’autres. Funeste arbitrage qui mérite bien une dramatisation des éléments de langage. Il faudra « faire des efforts » donc, pour « les générations à venir » car il en va de la « survie du système ». Etonnamment, la possibilité de sauver le système en augmentant ses ressources sans induire de dégradation des conditions matérielles d’existence est exclue. Aucune des personnes aujourd’hui en position de gouverner n’y songe. Et, plus étonnant encore : cela n’étonne pas la majorité des citoyens qui a fini par accepter que ce qui était hier tenue pour une décision raisonnable soit aujourd’hui une hérésie. Pourquoi ? Comment expliquer cette conversion du regard ?

 D’abord, sans doute, comme l’effet de myopie produit par l’hégémonie du discours néolibéral qui sature l’espace politico-médiatique (une sorte de dividende idéologique, si l’on veut, pour les actionnaires majoritaires des media). Ce discours fait de la concurrence l’aiguillon naturel du développement économique, autrement dit le moteur de la croissance, de l’innovation technologique (qu’on appellera abusivement « progrès »), d'une bonne allocation des ressources, de la conquête et/ou de la défense de parts de marché etc., ainsi que des variables qui y sont liées par le truchement des mécanismes de marché : emploi, salaire, consommation, investissement etc. Au centre de l’algèbre économique néolibéral, un principe de concurrence donc, qui est en même temps une valeur qu’on célèbre pour elle-même, et qui prescrit des modalités spécifiques d’intervention étatique : les réformes structurelles visant à renforcer la compétitivité de l’économie (il en va, par privilège, des réformes destinées à rendre le marché du travail plus flexible, c’est-à-dire plus sensible aux variations conjoncturelles, manière policée de dire que la masse salariale doit devenir la variable d’ajustement par excellence en période de récession) - pour ne rien dire de la pure et simple distribution d’argent public aux entreprises (CICE, pacte de responsabilité, baisse d'impôts en tous genres etc.) qui quand elle ne vient pas augmenter directement les dépenses publiques, assèche les recettes de l’Etat, et singulièrement de la sécurité sociale. Rappelons, sur ces exemples, qu’il est totalement erroné de penser que le néolibéralisme consiste en un retrait de l’Etat de la sphère économique. Il s’agit, tout au contraire, d’un interventionnisme actif - juridique, économique, social - visant la création de situations concurrentielles de marché là où elles font « encore » défaut, c’est-à-dire, en somme, de marchandiser les pans non-encore-marchands de la vie économique : coup d’éperon donné au corps social dans l’intention déclarée de le faire marcher dans le bon sens de l’histoire, celui de la mondialisation des échanges et ses promesses de « progrès » dont on laissera aux statistiques du FMI ou de la Banque mondiale le soin de définir les normes.  

 L’exclusion de l’augmentation des cotisations sociales pour répondre au problème du financement des retraites s’inscrit donc parfaitement dans le cadre néolibéral. Elle répond parfaitement au réquisit d’amélioration ou, du moins, de non-dégradation de la compétitivité. Car celle-ci est très étroitement définie par la doxa néolibérale : non pas comme le coût de production total relatif d’un bien ou d’un service (relatif au coût de production d’un bien ou d’un service comparable dans un pays concurrent, c’est-à-dire lui aussi comparable) mais comme le coût du travail relatif, voire même, de plus en plus comme le coût du travail tout court (on ne se préoccupe guère, en effet, du fait que si tous les pays de la zone euro appliquent en même temps les mêmes politiques d’austérité salariale, la compétitivité de chacun ne varie pas d’un pouce). Or, fait-on observer, une augmentation des cotisations sociales se traduit toutes choses égales par ailleurs par une augmentation du coût total du travail, c’est-à-dire, à nouveau toutes choses égales par ailleurs, par une dégradation de la compétitivité. Il en résulte, presque automatiquement : perte d’activité, d’emploi, de revenus, donc de consommation et d’investissement, donc d’activité etc.  Mécanique bien rôdée qu’on explique tout naturellement par le jeu libre et non faussé des forces anonymes du marché. Ce n’est pas l’intention de X ou Y si les choses tournent mal, c’est le réel qui proteste. Et c’est ce discours que nous « achetons » majoritairement.

Comme souvent, ces discours marchent et nous font marcher parce qu’ils s’imposent comme une description apparemment objective et neutre d’un état de fait socio-économique qu’on peut éventuellement déplorer mais avec lequel il faudrait, qu’on le veuille ou non, composer. La loi du marché concurrentiel et sa traduction néolibérale en politiques de promotion de la compétitivité se présentent sous la forme d’énoncés frappés au coin du bon sens, inscrits dans l’ordre théorico-constatif de la vérité. Celle-ci demande du courage, on nous le rappelle assez souvent, mais ce qu’on apprend surtout à retenir c’est qu’elle ne souffre pas d’alternative. Il en irait de la loi du marché comme de la gravitation universelle : à proprement parler, implacable. D’où le soupçon d’irrationalité qui pèse désormais sur des solutions somme toute banales et historiquement éprouvées, à un problème qui en lui-même ne prescrit a priori aucune bonne solution. L’ironie de l’histoire est peut-être que le vernis naturaliste qui vient farder les décisions politiques ordonnées au néolibéralisme en solutions de bon sens et sans alternative, ce vernis n’a pas été posé par les fondateurs théoriques du néolibéralisme qui, au début des années 1930, se rendant à l’évidence de l’inefficacité des mécanismes « naturels » de marché promus par le libéralisme classique (lequel prône effectivement un retrait de l’Etat de l’économie) assumaient l’idée d’une construction artificielle (c’est-à-dire historique, politique) des marchés par l’Etat. Le néo de néo-libéralisme, contrairement à ce qu’on imagine de surenchère à partir du libéralisme traditionnel, c’est très exactement l’assomption de cette artificialité du marché concurrentiel qui appelle l’intervention de l’Etat. Autrement dit : le pouvoir de l’Etat au service du capital, pour le bien de tous (chacun devant en effet bénéficier des retombées positives de la croissance permise par l’accumulation débridée du capital : idée qu’on ramasse aujourd’hui sous le slogan de ruissellement, importé des États-Unis époque Reagan). Sans doute, ferait-on remarquer qu’il appartient à l’essence de tous pouvoirs de s’imposer en dissimulant sa nature historique, contingente - ce qui correspond, du reste, à la définition la plus large de ce qu’on appelle l’idéologie, concept qui au-delà de sa fonction critique pose le problème de son contenu dès lors qu'on a aucun droit naturel à lui opposer.

Les effets de naturalité, les prétendues sanctions du réel infligés aux pays s’écartant de la bonne conduite néo-libérale répondent en fait à des processus auto-réalisateurs. Il est évident que dans une économie mondialisée, organisée selon des principes néolibéraux, un pays qui ne joue pas le jeu du marché est sanctionné par les mécanismes du marché. Ce qu’on appelle abusivement la réalité est un rapport de forces. De même qu’il n’y a pas de faits mais seulement des interprétations historiques dont certaines s’imposent à un certain moment comme valides, de même aucune nécessité économique ne soutient le modèle économique dominant même si, parce que dominant, il est celui qui, de fait, dicte les règles du jeu. Mais, perdre à un jeu parce qu’on a pas suivi ses règles à la lettre n’a jamais signifié que ce jeu était un bon jeu ni d'ailleurs qu’il était le seul possible. Prétendre que c’est la réalité qui prescrit la politique économique, une politique réaliste, c’est, sous le couvert du bon sens, dissimuler la dimension politique de la politique économique et clôturer sur un mode performatif (en déclarant ce qu’est la réalité, on la fait advenir comme telle) le champ des possibles, c’est-à-dire l’horizon historique. D’où le problème démocratique que pose le néolibéralisme, d’où la menace totalitaire que représente ce discours d’ « experts » qui s’énonce depuis une prétendue fin de l'histoire tout en se disant discours minoritaire au moment où sa logique triomphe.

Bref, nous souscrivons majoritairement à l’idée selon laquelle une hausse des cotisations sociales pour financer le vieillissement démographique serait une mauvaise chose pour l’économie. Naturellement, si l’on ose encore dire, cette idée ne va absolument pas de soi. Avant de l’expliquer, apportons d’abord une précision. Il est courant de distinguer entre les cotisations sociales patronales et les cotisations sociales salariales. On considère généralement qu’une hausse des cotisations sociales salariales, contrairement à une hausse des cotisations sociales patronales, pèserait sur le pouvoir d’achat des ménages donc sur la consommation et la croissance, mais n’aurait pas d’effet sur la compétitivité des entreprises. Si le gouvernement exclut l’idée d’une augmentation du taux de cotisation des employés c’est, dit-il, pour ne pas grever le pouvoir d’achat des ménages. En réalité, dans la mesure où les salaires négociés sur le marché du travail sont toujours des salaires bruts, ce sont les employeurs qui auraient à payer la hausse des cotisations sociales, même salariales. La logique reste donc la même : une augmentation des cotisations nuit à l’économie parce qu’elle nuit à la compétitivité, valeur qui domine toutes les autres, y compris donc celle de pouvoir d’achat.

Il y a une raison essentielle au fait que ce soient les salaires bruts qui fassent l’objet des négociations salariales et non les salaires nets, et cette raison résume les inquiétudes patronales. C’est que le salaire brut (le salaire « chargé » dans le lexique néolibéral) correspond à la rémunération totale du travail qui se décompose en un salaire direct et un salaire indirect (ce que les patrons appellent des « charges sociales »). La rémunération d’un salarié c’est un salaire que lui verse directement son employeur et un salaire qu’il lui verse indirectement par l’intermédiaire des caisses d’assurance sociale. Quand on prétend revaloriser le pouvoir d’achat en « allégeant les charges qui pèsent sur le travail » on ne fait en réalité que réduire le salaire total étant entendu qu’à terme ce sont des prestations sociales qui ne seront plus financées par les entreprises et qui devront être assumées par les salariés. Comprise adéquatement, la rémunération c’est donc la somme du salaire net direct et du salaire indirect qui correspond à l’assurance sociale auquel chacun a droit, assurance qu’il reviendrait au salarié de payer (quand c’est financièrement possible) dans un système assurantiel privatisé comme c’est le cas aux Etats-Unis, sauf à ce que cette assurance ne soit, sans ambiguïté possible dans un tel système, incluse dans le « package » de la rémunération. La situation américaine éclaire par contre-coup la réalité salariale en France : dans la rémunération globale il y a un salaire direct et un salaire socialisé. Et, personne ne s’y trompant en pratique, c’est sur cet ensemble que porte la négociation salariale.

Dès lors que l’on rappelle que les cotisations sociales, qu’elles soient directement payées par l’employeur ou prélevées sur la fiche de paie du salarié, sont en fait toujours de la rémunération du travail payée par l’entreprise, le problème du financement des retraites se pose différemment : la question n’est pas tant de savoir s’il vaut mieux que les actifs travaillent plus longtemps ou que les retraités acceptent une baisse de leur niveau de vie, selon l’alternative qu’on essaye de nous vendre comme la seule imaginable ; la question est : qui, du travail ou du capital, doit assumer le coût socio-économique du vieillissement démographique ? Est-ce aux travailleurs, en acceptant de travailler plus longtemps et d’avoir une retraite plus courte donc plus faible, ou est-ce aux propriétaires des moyens de production en augmentant les taux de cotisations sociales ? Autrement dit, alors que le problème des retraites est aujourd’hui massivement posé comme une question d’arbitrage intergénérationnel, il peut, il doit, être posé depuis le point de vue du partage de la valeur ajoutée. Nous sommes une société vieillissante, mais une société riche, tout à fait capable de consacrer plus de revenus aux pensions. Avec une démographie en baisse, les revenus augmentent grâce aux gains de productivité. Le problème est : comment répartir ces gains ? Et si les gains font défaut ou doivent être réduits pour faire face aux impératifs écologiques, la question devient : comment redistribuer le stock de richesse constituée ?

Bien entendu, il ne s’agit pas de poser le problème à nouveau frais pour le clore immédiatement en concluant que c’est au capital d’assumer financièrement le coût social du vieillissement de la population. Cette dernière option est une option politique, une option tout à fait raisonnable et qui mérite d’être défendue comme telle, mais qui doit également, parce que nous sommes en démocratie, faire l’objet d’un débat public. Ce qu’il faut refuser en revanche, c’est l’exclusion systématique de solutions politiques au nom de lois supposément universelles de l’économie qui interdiraient par principe que le capital soit mis à contribution financière pour faire face aux évolutions socio-économiques, en l’occurrence démographiques. Encore une fois, insistons-y, il faut lutter contre la dépolitisation du débat qui consiste à poser les problèmes économiques dans des termes revenant à confiner les solutions envisageables dans le périmètre des options raisonnables au point de vue néolibéral. 

Aborder le problème du financement des retraites par le prisme démographique peut sembler pertinent, politiquement neutre, mais c’est un parti risqué. Le risque est grand en effet de réduire le débat à la recherche d’un équilibre financier inter-générationnel, escamotant ainsi la question du partage de la valeur ajoutée, c’est-à-dire de la rémunération relative du travail et du capital. Qu’on ne s’y trompe pas : dans le système actuel de retraites par répartition, hérité du Conseil national de la Résistance, c’est bien le capital qui est majoritairement mis à contribution pour financer les pensions. Il est vrai qu’à l’époque le rapport de force économico-politique était bien différent. L'objectif des diverses réformes des retraites mises en œuvre ou annoncées ces dernières années est d’en finir avec cette socialisation des revenus qui, dans le contexte actuel et compte tenu des rapports de pouvoir, n’est plus tolérable pour les capitalistes. A l’avenir ce sera donc aux travailleurs de supporter le coût supplémentaire de l’assurance sociale induit par le vieillissement. Tel est l’enjeu fondamental de ce que le néolibéralisme appelle « la mère de toutes les réformes ». 

Rien d’étonnant donc à ce que les discours pro-capital qui aujourd’hui se multiplient, cherchent à imposer leur grille de lecture en termes de conflit générationnel. Le véritable antagonisme social, nous répète-t-on de plus en plus bruyamment, n’est pas la lutte des classes mais celle des classes d’âge. Non plus le travail contre le capital mais les jeunes contre les vieux. Désormais, ce sont les jeunes actifs, injustement privés d’accès au marché du travail, qu’on oppose aux retraités, accusés d’avoir accumulé des richesses sur le dos de leurs rejetons. Ce ne serait que justice que les retraités payent le vieillissement démographique en réduisant leur pension – la crise sanitaire liée au coronavirus ayant, par-dessus le marché, soi-disant augmenté le ressentiment des « jeunes » privés de vie sociale pour sauver la vie tout court des « vieux ». Voilà, à grands traits, le bain idéologique dans lequel nous baignons. Les jeunes contre les vieux, les travailleurs en CDI contre les travailleurs précaires, etc. Jamais : les jeunes riches contre les jeunes pauvres, les vieux riches contre les vieux pauvres, ceux qui vivent de leur travail et ceux qui vivent de leur capital, c’est-à-dire non pas simplement d’une richesse accumulée mais d’un rapport social de production. En posant le problème des retraites depuis la perspective démographique et les enjeux de compétitivité, c’est la question du capital qui se soustrait au débat public, qui s’éclipse sans bruit, signant sa prise sur le débat public, plus ferme que jamais depuis la fin de la guerre. L’urgence démocratique aujourd’hui est de refuser le problème tel qui est posé dans les termes étriqués du néolibéralisme et lutter pour sa re-position dans une grammaire qui, si elle reprend nécessairement une logique capitaliste, cherche à réinscrire les problèmes économiques dans leur conflictualité constituante. La politique ne doit pas simplement être la controverse autour de solutions à un problème dont la position n’est pas discutée mais la lutte pour la position du problème, en elle-même, c’est-à-dire, en définitive pour l’interprétation des faits socio-économiques qui d’eux-mêmes ne disent rien à personne.

Oui oui, dira-t-on pour finir. Mais, quoi donc de la compétitivité alors ? A accroitre les cotisations sociales ne risque-t-on pas effectivement d’augmenter le coût du travail, ce qui se traduira sur le marché du travail par une baisse de l’emploi, donc une hausse du chômage et une moindre activité, donc une nouvelle baisse de l’emploi etc. N’est-ce pas là un problème tout à fait concret ?

Oui, sans doute, dès lors que l’on raisonne toutes choses égales par ailleurs. Dès lors que l'on accepte l’idée selon laquelle l’accès à l’emploi doit nécessairement passer par un marché et tous les marchandages qu’il rend possible…Mais laissons là cette considération. Acceptons, pour le raisonnement, la loi du marché. Celle qui nous dit que le coût du travail et l’emploi sont négativement reliés. Ils le sont à taux de marge constant. A nouveau c’est le partage de la valeur ajoutée qui est en jeu ou plutôt qui ne l’est pas dès qu’on raisonne toutes choses égales par ailleurs. Le coût du travail peut être trop élevé – il le sera toujours au regard de la rémunération escomptée du capital, mesure inversée de la tolérance du capital à une hausse de la rémunération des salariés. C'est elle qui fixe la limite du raisonnable.  Admettons donc que du fait d’une hausse des cotisations sociales le coût du travail augmente. Cette augmentation ne posera aucun problème financier pour l’entreprise si, dans le même temps, les apporteurs de capitaux consentent à revoir leur prétention de rendement à la baisse. Y consentent ou y sont contraints. Il y a des lois pour cela. Un gouvernement peut imposer par la loi que les travailleurs travaillent plus longtemps pour financer un déficit du régime des retraites. Pourquoi ne pourrait-il pas limiter la rentabilité exigée par les actionnaires sur les fonds qu’ils apportent ? Pourquoi ne pas proportionner cette rentabilité au salaire moyen ? Pourquoi ne pas limiter juridiquement les écarts entre les salaires les plus bas et les rémunérations perçues par les mandataires sociaux qui dirigent les entreprises ? Etc. Et si l’Etat ne le peut pas, s’il déclare rendre les armes devant le réel néolibéral alors c’est la question de la souveraineté qu’il faut poser : non pas depuis le prisme fascisant d’une perte d’autorité de la puissance publique devant le supposé "ensauvagement" de la société mais comme la question de l'emprise croissante du capital sur la démocratie.

Nous savons pertinemment que, dans le contexte actuel ces lois n’arriveront pas. Cela n’empêche pas de les réclamer au nom d’une position rigoureuse du problème des retraites, rigoureuse et juste, au double sens de la justesse et de la justice. Le problème du financement des retraites n’est pas simplement l’occasion donnée au capital d’affermir un peu plus sa domination. Il peut aussi être l’occasion d’une véritable relance des questions économiques sur le terrain du débat démocratique et de la discussion rationnelle que revendiquent aussi, du moins en façade, les amoureux de la liberté.

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