Présidence de l'Unesco : le bal des hypocrites

Branle-bas de combat au sommet de la culture mondiale : au terme de deux mandats successifs à la tête de l'Unesco, le siège d'Irina Bokova, directrice générale de la vénérable institution, est à prendre. Les candidatures se bousculent au portillon. Pas moins de neuf Etats membres de l'organisation, dont le siège se trouve à Paris, ont proposé leur candidat à la succession de la Bulgare.

L'élection du plus haut fonctionnaire de l'Unesco se tiendra en octobre, à l'issue d'un vote à bulletin secret de son Conseil exécutif. Pour de nombreux Etats, la nomination du directeur général de l'Unesco représente l'occasion d'exercer ou d'étendre leur influence sur la scène internationale. La culture et l'éducation sont, depuis toujours, des moyens de pression diplomatiques et géostratégiques à part entière. Et l'Unesco constitue une arène de choix pour défendre leurs intérêts. De là à soutenir la candidature d'hommes et de femmes à la réputation sulfureuse, il y a un pas...que se sont empressés de franchir certains pays. Casseroles, corruption, conflits d'intérêt... : tour d'horizon de ces candidats parmi les moins aptes à diriger l'Unesco.

Qian Tang, l'embarrassant dauphin chinois

On ne change pas une équipe qui perd : voici, en substance, ce qui doit trotter dans la tête de Qian Tang, ainsi que l'étrange réflexion qui a dû présider à la nomination par Pékin de son champion. C'est que l'homme est un habitué des couloirs de la place de Fontenoy, au cœur du très chic septième arrondissement de Paris. Et pour cause : Tang est l'actuel sous-directeur général de l'Unesco, en charge de l'éducation. Un poste qu'il cumule avec celui de candidat, cette double casquette ne manquant pas de faire grincer des dents au sein de l'institution. Le groupe Arabe de l'Unesco s'est ainsi fendu d'une lettre à l'actuelle directrice générale, exprimant « sa profonde désaprobation sur les circonstances de la campagne de M. Tang ». Ambiance...

Sous-directeur, le Chinois est donc pleinement comptable du bilan de Bokova. Un bilan en demi-teinte, comme le relevait par exemple le WWF, l'ONG regrettant en 2016 que l'Unesco n'ait pas pris de mesures suffisamment fortes destinées à protéger un certain nombre de sites naturels particulièrement exposés : barrières de corail, forêts primaires, etc. En matière d'éducation, le bilan n'est pas plus brillant, ainsi que le révélait un rapport maison publié en 2015 : seul un tiers des gouvernements mondiaux avaient, à cette date, accompli leurs objectifs en matière d'Education pour tous (EPT) et seule la moitié d'entre eux avait atteint l'objectif-phare en matière d'enseignement primaire. Un comble, pour un candidat dont les prérogatives portaient et portent toujours sur l'éducation.

Le bilan d'Irina Bokova et de son sous-directeur est, surtout, terni par un certain nombre d'affaires aussi déplorables que retentissantes : la directrice bulgare est ainsi soupçonnée d'avoir bénéficié des largesses de l'Azerbaïdjan en échange de son soutien au candidat présenté par le pays à sa succession, alors qu'elle était elle-même en lice pour le poste de secrétaire général de l'ONU. Bokova et son équipe rapprochée étaient également aux affaires quand l'Unesco a adopté plusieurs résolutions niant le lien historique entre les Juifs et la ville de Jérusalemn, un vote qui a entrainé, en 2016, la rupture des liens entre le pays dirigé par Benjamin Netanyahu et l'agence onusienne.

Last but not least, la candidature de Qian Tang souffre d'un manque criant de légitimité de la Chine en matière de respect des droits de l'homme : emprisonnant et exécutant ses opposants, le régime de Pékin pointe aussi à la 176e place sur 180 dans le classement de Reporters sans frontières. Tang devrait donc être réduit à faire de la figuration. Il n'est pas le seul dans ce cas.

Audrey Azoulay, une « insulte » aux pays arabes

Présentée par l'Elysée au dernier moment, la candidature de l'ancienne ministre française de la Culture a elle aussi peu de chances de dépasser le simple témoignage. En effet, selon toute probabilité, le poste de directeur général de l'Unesco devrait, en octobre, échoir à un représentant des pays arabes. Il s'agirait d'une première dans l'histoire de l'institution, et d'un message fort envoyé aux populations d'origine musulmane.

Problème, Audrey Azoulay est juive : « une telle candidature est une insulte aux pays arabes », juge ainsi la sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam (LR), qui rappelle au passage que la France hébergeant le siège de l'Unesco, il est de tradition qu'elle ne brigue pas sa direction. La candidature d'Azoulay « va soulever les passions à l'Unesco », abonde, sous le couvert de l'anonymat, un diplomate européen à Paris. Les chances de l'ancienne ministre de François Hollande apparaissent donc bien minces, même si l'intéressée dément avoir jeté l'éponge.

Al-Kawari, l'ombre du Qatar

La partie n'est cependant pas gagnée pour tous les candidats issus de pays arabes – ils sont quatre, présentés par l'Irak, le Liban, l'Egypte et le Qatar. Défendue par ce dernier pays, la candidature d'Hamad bin Abdulaziz Al-Kawari témoigne des méthodes douteuses employées par l'émirat pour arriver à ses fins.

Doha n'a ainsi pas hésité à sortir son chéquier pour rallier l'Italie à sa cause, lors du vote de la résolution anti-israélienne contestée de 2016. En échange d'un accord entre l'université de Tor Vergata et le Qatar, suivi d'investissements massifs dans la péninsule italienne, le gouvernement de Matteo Renzi s'est abstenu lors du vote, et soutient désormais la candidature d'Al-Kawari. Un soutien pour le moins inhabituel, qui illustre les succès de la stratégie qatarienne consistant à élargir son influence sur le Vieux continent à coup de pétrodollars. L'émirat ne se contente pas d'investir dans les entreprises européennes ou les hôtels de luxe ; il a également fait de la culture et de l'art un moyen d'influence puissant.

Al-Kawari ne s'y trompe pas, lui qui a rencontré, toujours en Italie, le pape François ou encore le ministre de la Culture. Difficile, pour autant, de savoir si cet intense lobbying aura raison des accusations proférées à l'encontre de Doha, régulièrement accusé de soutenir le terrorisme international. Un Etat aux pratiques mafieuses, mouillé dans le djihadisme mondial : autant de raisons de ne pas croire en la candidature d'Al-Kawari.

Et pour maximiser ses chances de victoire, le candidat du petit pays du Golfe n’a pas hésité à « proposer aux 50 membres du comité exécutif de l’institution un voyage de cinq jours à Doha tous frais payés pour visiter les musées et institutions éducatives du pays », affirme la Lettre de l’expansion. Une invitation qui n’a semble-t-il pas séduit la totalité des membres du comité puisque, toujours d’après le média français, seulement une dizaine d’entre eux s’est rendue au Qatar…

Vera El-Khoury Lacoeuilhe, l'improbable carte libanaise

Si la candidature d'Audray Azoulay pâtit du conflit israélo-palestinien, celle de Vera El-Khoury Lacoeuilhe souffre également des tensions régionales. Son pays, le Liban, est en guerre ouverte avec Israël, qui l'accuse de protéger et d'héberger les combattants du Hezbollah. Un éditorialiste du prestigieux quotidien Haaretz, pourtant réputé à gauche, n'a-t-il pas suggéré l'année dernière qu'il convenait de « raser Beyrouth pour détruire les missiles » de l'organisation, classée terroriste ?

Au siège parisien de l'Unesco, on prend très au sérieux le danger que pourrait constituer la nomination d'un nouveau directeur général explicitement opposé aux intérêts israéliens. Alors que Tel-Aviv a déjà diminué sa contribution au budget de l'ONU d'un million de dollars, Carmel Shama-Hacohen, représentante israélienne à l'Unesco, met en garde contre une « politisation anti-israélienne » de l'institution. Et enterre de fait la candidature d'El-Khoury Lacoeuilhe, dernière issue de ce – décidément – bien drôle de casting.

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