La fac est une ZAD (2/3) : Tolbiac, la Commune n'est pas morte

Depuis une semaine environ, ils et elles occupent Tolbiac le jour et la nuit, se réappropriant leur lieu d’étude pour en faire un lieu de vie, ouvert à tou.te.s. On est allé voir.

L’entrée principale est fermée par l’administration : la grande grille ne laisse entrer personne. Entre ces barreaux, une journaliste interviewe une étudiante qui cherche ses mots, au regard très fatigué de celle qui a peu dormi. Une pancarte indique : « Ceci est le mur de Tolbiac. Vous êtes à l’est ». Comme un avertissement à la fois que comme une invitation. En contre-bas, dans la fosse, sur des chaises de salles de cours ou des canapés, quelques unes et quelques uns bavardent, fument des clopes.

Après qu’on se soit assuré que nous ne sommes ni flic, ni facho (Montpellier est dans toutes les têtes), on nous indique l’entrée. On rentre en escaladant une échelle de fil et de bois, sous l’œil amusé de trois militants qui nous accueillent de bonne humeur. Dans un coin, on fabrique une banderole. On lève la tête avant d’entrer, une citation de G. Haddad, le président de l’université, fait lieu de frontispice : « Le mouvement est en train de prendre c’est (…) la théorie du chaos ».

© LaMeute - Graine © LaMeute - Graine

A l’intérieur, comme un bourdonnement d’une ruche qui se multiplie sur elle-même depuis des jours. Sur les murs, les panneaux de l’autogestion répartissent le boulot, où l’on vient s’inscrire : la team bouffe (deux repas par jour à préparer), les tours de ménage (l’endroit est incroyablement propre), certains amphis ont des fonctions spécifiques (là on y dort, ici on y débat, il y a un même un espace non-mixte pour éviter les relous). Un coin du hall est transformé en réfectoire. Ainsi, tout le monde prend sa part d’organisation, tout autant que les consciences veillent à la répartition équilibrée des tâches : de fait, il n’y a pas que des noms féminins inscrits à la cuisine ou au balai… Tous les jours, les occupants se réunissent, évoquent les manières de faire, en débattent, corrigent éventuellement. « L’autogestion c’est méga lourd ! » proclame une affiche. Le respect, le bon vivre ensemble, sont des principes qu’ils savent fragiles. Interdiction de fumer, pas de drogues dures, pas d’alcool fort à l’intérieur de la fac.

Le fonctionnement rappelle celui d’une ZAD, non pas tant que les personnes qui soient là soient d’anciens zadistes que le modèle est dans toutes les têtes – et s’impose comme une référence d’organisation. Il y a aussi, vu les répartitions des tâches et la réflexion collective à leur bon équilibre, un rappel de Nuit Debout. On occupe, on s’organise mais pour se réapproprier. On ne fait pas que lutter et défendre jalousement sa fac à Tolbiac, menacée par la sélection, on renouvelle et on transforme : on repense l’espace, la société, les rapports humains, à une micro-échelle, ultra-locale. C’est politique, donc c’est fécond. Concrètement, puisque l’université est ouverte, on fait des cours (même le dimanche, même le lundi de Pâques !) : d’histoire, bien sûr (sur l’occupation sous la révolution, par l’excellent G. Mazeau), mais aussi plus philo (« Pourquoi être révolutionnaire aujourd’hui ? »). Une prof de SES vient parler de la réforme du bac. Un chercheur évoque le monde de la recherche et les hégémonies qui la domine. Frédéric Lordon est attendu mardi soir, après la manif. On projette des films, on échange des livres.

© LaMeute - Graine © LaMeute - Graine

© LaMeute - Graine © LaMeute - Graine

Qui est là ? Des étudiants de Paris 1, une bonne centaine, on les reconnaît tous à leur visage juvénile, et au look d’intello. Aucun ne porte d’autocollants sur la veste, mais il y a là des syndiqués de l’UNEF ou de Solidaires étudiants, des Insoumis, et bien sûr des autonomes et une foule qui n’a sa carte nulle part. Qu’on fasse disparaître les étiquettes, dans cette extrême-gauche habituée aux querelles de chapelles, c’est un événement. Quelques antifas, blousons et capuches noires, viennent donner le coup de main, le soir surtout, pour assurer la sécurité – des militants de la Cocarde, asso étudiante d’extrême-droite ont voulu s’inviter dans la dernière AG, et l’UNI a appelé à venir bordéliser les prochaines et forcer le blocage. Les occupants sont vigilants, organisent des tours de garde la nuit. Ils savent ne pouvoir compter que sur eux-mêmes : alors qu’à Lille, Strasbourg, les fascistes se sont sentis autorisés, par l’exemple de la fac de droit de Montpellier, à venir casser du gauchiste, il n’y a pas, autour de Paris 1, un seul uniforme, pas une voiture, rien. La présidence a laissé sur place les agents de la sécurité, qui surveillent du coin de l’œil ce qui se passe. Surtout, il y a le mauvais souvenir de l’intervention de la police dans les amphis de Tolbiac, en 2016 en plein mouvement contre la loi Travail, avec les images d’étudiants sortant de là le nez en sang. G. Haddad, personnellement opposé par ailleurs à la loi ORE, ne veut pas d’un bain de sang.

Cette ZAD de fac est une inversion des normes, jusque dans les représentations politiques : là où l’anarchie est pensée comme le désordre, comme le repère de casseurs, comme le bas-fond de tous les rebuts de la société, elle montre là une réalité d’organisation très soignée, où les dominations sont remises en cause, où tout est « révolutionné » ; là où l’extrême-droite se croit forte d’incarner l’ordre, elle n’évoque ici que la sauvagerie des coups de force, et des descentes de milice qui visent l’intimidation.

Demeurent deux défis majeurs. Amplifier ce mouvement, cela signifie faire une place, à chacun.e qui passe par là, au-delà aussi de son origine, au-delà du monde étudiant. Des cheminots viennent déjà évoquer leur mouvement, des lycéens sont appelés, encouragés. On montre ce qu’on fait à d’autres étudiants, comme ceux de Nanterre, pour qu’ils tentent aussi d’occuper leur fac. Mais, sans aller si loin, à deux pas de la fac, un local social accueille des immigrés. Quelques mètres les séparent. Sur le trottoir d’en face, le monde passe et quelques curieux lèvent le menton. Une courte distance mais une frontière invisible. Comment la briser ? Deuxième défi : durer. Des bouts de rêve sont en train de se bricoler et de s’assembler à Tolbiac. Quelle sera la contribution des autres secteurs à ce chantier ? Quel étage supplémentaire va-t-il construire, après s’être posé sur les épaules de Nuit Debout, sur l’héritage de Mai 68 ? Et une fois arrivé là haut, que verra-t-on de l’horizon qui nous reste à franchir ?

 Toutes les photos sont issues du collectif La Meute : https://www.facebook.com/pg/LaMeutePhotographie/

Pour la musique : https://www.youtube.com/watch?v=tuiC9ZSKtYU

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.