Leur morale et la nôtre

François Bayrou, garde des sceaux, a présenté jeudi 1er juin son projet "pour redonner confiance dans la vie démocratique du pays". Bien qu'augmentées par rapport au programme d'Emmanuel Macron, les orientations retenues paraissent bien maigres par rapport aux impératifs de probité déjà attendus dans d'autres démocraties. Et insuffisant, au regard du besoin démocratique de nos sociétés.

"Juges", "Cour", "Parlementaires", les acteurs du futur contrôle de la vie publique, bien que renforcé, restent les mêmes. Ils seront juges et parties. Où sont les citoyens ? Comme le rappelle Michel Deléan et Mathilde Mathieu (à lire ici dans Mediapart), les trois axes principaux présentés font d'eux des grands absents ; seuls les énormes privilèges en vigueur dans le passé sont élagués, et encore pas tous. Pas de 4 août donc. Rien de révolutionnaire. 

Les pistes étaient pourtant nombreuses, et existent dans le débat public : instauration d'un droit révocatoire à mi-mandat (France insoumise), d'un 49-3 citoyen (PS-Benoît Hamon), d'un renforcement du référendum (proposition largement avancée, jamais mise en oeuvre, dans un arc large du spectre politique), référundum dont un tel projet aurait énormément gagné en légitimité à y être soumis. Par principe. D'autres idées circulent : renforcer la participation active par des tirages au sort, faire davantage confiance à la vitalité de la démocratie locale, gangrenée et parasitée, elle aussi, et largement, par des affaires : les clientélismes multiples dans l'attribution des marchés publics, les recrutements et nominations claniques ou familiaux, les passations de pouvoir au mépris de militants locaux qui se fatiguent dans une besogne discrète, les parachutages de tous bords, les majorités "patchwork" qui mordent sur les programmes pour lesquels les électeurs se sont déplacés. 

Pas un mot, non plus, sur l'instauration de la proportionnelle. "Plus tard", me dira-t-on, "un autre projet". Elle est promise par le président. Certes, nous attendrons la version développée de sa copie. Mais comment penser "redonner confiance dans la vie démocratique" quand on n'annonce pas, dans l'en-tête du projet, la garantie d'une véritable représentation des idées qui recueillent de larges suffrages et qui doivent être entendues dans le débat contradictoire d'une Assemblée législative parlant "au nom du peuple français" ? 

Pas un mot sur la composition jamais paritaire, jamais diverse, jamais ouvrière de la "représentation nationale". Pas un mot sur les pouvoirs immenses, sans visages et sans élus, des lobbyistes et affairistes qui gravitent autour du pouvoir et lui dictent sa pensée. Pas un mot sur le rôle ambiguë des médias, parce que structurellement parties prenantes du système de domination, à l'heure où la démocratie est mise en péril dans sa vertu parce qu'elle repose sur le respect strict de la vérité. Pas un mot enfin, mais il y en aurait tant à dire, sur l'évidente communauté d'intérêts, au sens sociologique, que forment tous ceux que l'Etat recrute, dans tous les arcanes de sa haute administration, dans tous les lieux où s'exerce son pouvoir. La France est dirigée par un bourgeoise blanche, intéressée aux effets positifs de la mondialisation, donc de la déréglémentation sociale et écologique, endogame dans sa reproduction, marginalement encline à se réformer, prête à se présenter sous les atours de la modernité sociétale pour trouver une justification permanente à l'exercice de sa plus totale domination. Toutes les exceptions sont des excuses, des pis-allers. Ceux qui ne l'ont pas compris sont des naïfs. 

Leur morale et la nôtre sont irréconciliables et incompatibles. Leur morale est bourgeoise, la nôtre est populaire, bigarrée, insolente, manifestante, zadiste, féministe. Leur morale est portée par des Fillon, des Ferrand, la nôtre est anonyme parce que partagée par la foule. Notre projet de loi de moralisation est la VIe République, entreprise de salubrité publique nationale. 

 

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