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Billet de blog 4 mai 2018

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La punition du 1er Mai dans le tout nouveau Palais de Justice de Paris

La curée médiatique a fait d’eux des vandales. Un peu plus de deux cent personnes ont été interpellées par la police lors des manifestations de mardi à Paris. Les comparutions immédiates de plusieurs dizaines d’entre eux se sont tenues entre hier et aujourd’hui.

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L’ordre propre au tout nouveau tribunal

C’est un étrange panoptique qu’a conçu Renzo Piano pour le nouveau Tribunal de Paris. Cet immense bâtiment de verre et d’acier se dresse dans la périphérie de Paris. Il se darde vers le ciel au milieu d’un quartier en plein chantier. Du « village » des Batignolles, à la sortie de la ligne 13, on cherche toute trace d’une vie populaire. Les aménageurs ont prévu des administrations, des bureaux, des grands axes et des bouches de métro ultramodernes. On ne trouvera que peu d’humains au milieu des engins de chantier.

C’est tout aussi aseptisé à l’intérieur du bâtiment tout neuf : une fois passé d’interminables contrôles de sécurité dignes d’un aéroport, se superposent au dessus de nos têtes des étages transparents, tout de blanc et de bois recouverts. Jusqu’aux angles arrondis des bancs, tout semble doux, neutre, transparent. Non sans ironie vu l’instant, des articles de lois extraits de la Convention européenne des droits de l’Homme rappellent sur les murs le Droit. Chacun ses graffitis, chacun sa sincérité.

Et c’est là, au 4e étage, après avoir grimpé des escaliers transparents, déambulé au travers de méandres kafkaïens, que sont jugés les prévenus, dans la salle 4.07, derrière des murs impénétrables. De leurs jugements on ne verra et on n’entendra rien : la violence inouïe de la justice se donnera à l’écart du peuple. On décidera de la vie et de l’enfermement des hommes et des femmes qui défileront là cet après-midi sans un bruit, bien proprement.

Soutiens soutenus

Dans ce palais feutré, conçu comme un temple administratif zen, les policiers retiendront en ce deuxième jour les gens venus en soutiens à l’entrée de la salle. Leur nombre n’est pas négligeable. Ils gênent le passage, avec leur insolence rigolarde. Pendant plusieurs heures, tandis que défilent les prévenus à la barre, la majorité demandent le renvoi de leurs procès pour préparer leurs défenses, des individus arrivent, s’assoient, bavardent. Leur présence est-elle connue de ceux qui sont inquiétés, de l’autre côté de ces murs de verre ? On s’inquiète de leur sort, on s’indigne de ne pouvoir rentrer. Les familles, quelques journalistes, des avocats se succèdent pour pénétrer dans la salle. Les copains resteront dehors. Ils en profitent pour faire ce qu’ils savent faire de mieux : tisser des liens. Ça converse. Il y a surtout des étudiants des facs bloquées. Ils partagent leurs inquiétudes des partiels qui se tiennent en toute hâte, que l’administration organise sans tenir compte des immenses confusions des dernières semaines. Il y a aussi des journalistes qui se réveillent, découvrant les nouvelles formes de la colère sociale, qui viennent là pour comprendre. Ils sont drôlement reçus, mais on accepte d’expliquer. Il y a là aussi, en plus petit nombre, des artistes, des enseignants, des syndicalistes. Dehors, une trentaine sont assis devant l’entrée, qui n’ont pas pu rentrer ou ont préféré le soleil. Deux fois plus de CRS, boucliers à la main et casqués, les surveillent. Ces gens, pas tous militants, scrutent les live-tweet du procès (voir par exemple celui de @MatMolard ou de @laMeutePhotographie).

Ceux du vendredi sont assez comparables à ceux du jeudi. Des profils étonnants et divers : des collégien.nes, des étudiant.es, des fonctionnaires, un cadreur indépendant, une puéricultrice… Le plus jeune avait quinze ans. Les gardes à vue ont été longues. On les devine éprouvantes. La plupart sont accusé.es de « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ». En fait, rares sont ceux.celles contre qui on retient les violences contre personnes dépositaires de l’autorité publique. Il y en a même une poursuivie pour recel d’un terminal du MacDo.

Punir à défaut de juger

Ce délit de « participation à un groupement… » est même justifié, pour l’une d’entre eux, par la possession de… sérum physiologique. Qui est allé en manif dernièrement sait combien il est indispensable d’en avoir dans la poche, pour se soulager (et encore) des gaz lacrymogènes de la police. Sont également cités par le ministère public les lunettes de piscine, les foulards. On montre des photographies en indiquant des habits noirs, sur des photos… en noir et blanc. On cite les contenus des téléphones, avec des chaînes de message de soutien à la ZAD. Là encore, on est loin de la horde barbare qui a fait de la casse un sport de combat. En définitive, les argumentaires de l’accusation sont surtout grotesques. Ils convoquent tout un imaginaire policier, lié à « l’extrême-gauche », « l’ultra-gauche », le « black bloc », le « zadisme »… érigé au rang de nébuleuse contestataire,  des gens « armés » de sérum phi et de lunettes de piscine. Sans rire. 

De fait, ils ont été pris un peu au hasard des rues, lorsque le cortège refluait. Certains ont été retenus rue Buffon, à côté du MacDo, lorsque le black bloc était déjà cent mètres plus bas. D’autres à Bastille, des heures après le départ de la manif. Quelques-uns dans le cinquième arrondissement, le soir. Désignés à chaque fois par des policiers en civil dont on se demande comment ils ont pu les confondre. Les dossiers que la police présente au juge vont dans le sens du récit de terreur construit autour de cette manifestation par la préfecture, et ce dès la veille au soir par un communiqué alarmiste. La police a été bien aidée en cela par les médias au soir des évènements, relayant les injonctions à la condamnation des violences. A laquelle s’est pliée, en bons communiants, la quasi-unanimité du personnel politique jusque profondément dans les rangs de la gauche ou des syndicats. Fidèle à cette vision de l’histoire, ils s’évertuent à présenter les accusés comme ces fameux « professionnels du désordre » dont on a fait un portrait caricatural sur les plateaux télé. Alors depuis le prétoire du parquet, il faut coller à cette image, quitte à grossir le trait : le procureur place dans la main de quelques uns un fumigène, une bombe de peinture, on lui agite sous le nez une cagoule noire, etc. Bref, on habille le condamné pour qu’il corresponde à ce black bloc des fantasmes. Et le voilà condamné d’un bien expéditif « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ».

La justice au service du récit policier 

C’est que la charge de la preuve est curieusement inversée dès lors qu’il s’agit de politique. Normalement, c’est un principe majeur du droit, on est présumé innocent jusqu’à ce que preuve soit faite du contraire. Celui qui passe devant la barre peut ici se fatiguer à prouver qu’il n’a pas commis de violences, sa seule présence est discutée, à tel endroit et tel moment, pour être établie comme illégale. Ce qui est accusé maintenant, c’est d’être aller en manif, et c’est particulièrement grave d’un point de vue des libertés. C’est le cortège de tête dans son entier qu’on criminalise : 15.000 personnes d’après les comptes de la police elle-même, qui forment un immense « groupement en vue de…». De ceux qui étaient au tribunal, en amis, ils auront eu à subir quelques petites humiliations policières : on leur a demandé de « se calmer et parler moins fort », et surtout, l’un d’entre eux a été emmené à l’écart, puis reconduit à l’extérieur, pour qu’il « supprime ses photos ». De la discipline de vieux maître d’école, qui tape sur les doigts.

Dans les médias, le recul permet aujourd’hui des analyses plus complexes, au-delà des postures et des réflexes de script. Même des policiers se rendent compte que les gamins qu’ils ont mis en cage ne sont pas les animaux qu’on leur a promis. Le pouvoir lui, tout à son arrogance, continue sa stratégie répressive dure, sans voir les ressentiments contre sa politique et contre son monde. Par crainte d’apparaître faible, sans doute, aux yeux de sa droite, pour laquelle il n’en finit plus d’avoir les yeux de Chimène.

L’ordre de ce mois de Mai passe par une punition aveugle de ceux ou celles du cortège de tête. Il passe par des arguments d’une violence sourde, tenue dans l’atmosphère aseptisée d’un tribunal tout neuf, un lieu déshumanisé. Ce qu’on a vu au tribunal, c’est la confirmation de ce que Foucault nous disait : « la justice est au service de la police ». La préfecture annonce déjà un dispositif immense et ferme pour la manifestation imaginée par Ruffin et Lordon, la « fête à Macron », le 5 mai. Contre laquelle le pouvoir, « médiatico-policier », a déjà fait un tir de barrage : sur l’affiche rigolote où l’on voit un manifestant balancer… des légumes, les macroniens croient voir un encouragement de la France insoumise à pratiquer la « casse ». Tout ceci, discours policiers et pratiques judiciaires, servent à auto-justifier et légitimer par avance la répression contre les manifestations, occupations, et toute autre expression du « débordement » social. « Vous voyez bien qu’on avait raison, il faut plus de policiers, moins de manifestations ». Sans que jamais on ne daigne y répondre sur le fond. De telles digues contre le « débordement » sont d’abord violentes contre les personnes qui les subissent, mais ne tiendront pas longtemps.

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