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Billet de blog 9 mai 2018

La fac est une ZAD (3/3) : bilan stratégique ou la gauche qui s'ignore

Comme Tolbiac ou Grenoble avant elle, l'université de Toulouse-Le Mirail a été évacuée par la police très tôt ce matin. Le gouvernement continue d'appliquer sa stratégie sourde de répression du mouvement social, encourageant les administrations à tenir en toute urgence les partiels.

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Ils étaient quelques dizaines, en début d'après-midi, à se réunir place du Capitole à Toulouse, rejoint par quelques cheminots. Les étudiants du Mirail sont épuisés : non seulement les CRS et la BAC sont venus les tirer sans ménagement du sommeil à 3h du matin, mais depuis près de deux mois que durait l'occupation de leur fac, ils ont donné dans ce mouvement beaucoup de leur énergie. Comme Tolbiac, Censier, Dijon, Nanterre ou Paris 8, la fac (surtout le bâtiment de l'Arche) s'était transformée en laboratoire politique, serre d'expérimentations sociales. "Zone antifasciste, antisexiste, antiraciste". Partout, on retrouve d'ailleurs des hommages à NDDL, comme à la mère de tous les espaces autogérés. 

 Photos @jcholin 

Faire "rentrer dans l'ordre" les universités

Ici, l'intervention des forces de l'ordre s'est faite sur décision du tribunal administratif. Dans la journée, l'UNI et le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc (LR), se sont félicités de ce "déblocage", alors qu'on évoque déjà près de "400.000 euros" de dégâts. Si ce n'est pas pour gonfler la facture afin d'obtenir de quoi donner un sérieux coup de neuf à des facs qui en ont bien besoin, de tels chiffres, astronomiques, ne peuvent être sérieux. L'état des universités françaises est catastrophique, mais c'est un point que seuls les ministres semblent découvrir. Dans le même temps, l'administration de l'université a déjà annoncé un report des partiels au mois de juin. A Paris-1, où ils ont été délocalisés (et à grand frais) dans un centre privé, à Rungis, les étudiant.es et leurs enseignant.es qui sortent d'un semestre en gruyère s'alarment de la réalité des savoirs sur lesquels ils.elles sont examiné.es. Un certain nombre a voté l'annulation pure et simple de l'examen, reportant la mention "Etudiant.e en grève" sur la copie. Ils seront convoqués en juin aux sessions de rattrapage. A Paris 8, certains enseignants ont plaidé en AG pour des "validations universelles", à savoir entrer des notes supérieures à la moyenne, identiques pour tous les étudiant.es. Quelle sera la réalité d'une telle parole une fois qu'il faudra la mettre en pratique ? Le corps enseignant des universités, très largement composé de personnels précaires (parfois la moitié des effectifs), peu enclins à se mettre en danger, ne s'est pas largement investi dans le mouvement des étudiants contre la loi ORE. 

Cette "remise en ordre" est une consigne de la CPU (conférence des présidents d'université) comme de la ministre, Frédérique Vidal, qui insiste pour que les examens se tiennent normalement. Si tel est le cas, les occupations n'auront pas joué leur rôle de blocage des engrenages administratifs, et donc perdront de leur portée politique. Combien de mouvements se sont heurtés à ce mur des examens, à l'approche des beaux jours... quand les étudiant.es s'inquiètent pour leur passage à l'année supérieure, voire la validation de leur diplôme ou la préparation de leur concours. Difficile d'argumenter contre, tant cette validation des UE met en jeu des destins individuels, aux trajectoires parfois fragiles. Cette stratégie gouvernementale de "normalisation" par les examens est une arme de dissuasion massive contre le mouvement étudiant original des "dix-huitards" : éteindre ce foyer de contestation est prioritaire, à l'approche de dates de manifestations et de journées de luttes dans la fonction publique ou interprofessionnelles, annoncées pour les 22 et 26 mai prochains. 

La stratégie en question 

Des critiques émanent aussi de l'intérieur du mouvement social contre cette stratégie d'occupation des facs. Mauvaise image liées aux "dégradations", manifs dégarnies, épuisement des militant.es... Il est clair que du point de vue de l'immédiateté, si l'on raisonne en terme de "rentabilité", ou "d'efficacité", les occupations "paient" peu. Ont-elles par ailleurs permis de massifier le mouvement ? de l'ouvrir davantage aux classes populaires ? aux lycéen.nes ? Proclamer sa fac "ouverte" est une chose, en faire un espace concret de luttes est assurément produire de l'utopie concrète très exaltante, faire venir les gens dans cette fac pour les acculturer aux idées révolutionnaires en est une autre. Il y en eut, et il ne faut pas oublier les milliers d'étudiants en AG, les dizaines de cours alternatifs organisés en autogestion. La réappropriation collective des savoirs est une pierre angulaire de cette conquête de l'autonomie politique, si caractéristique des mouvements d'émancipation, de la ZAD aux luttes des quartiers populaires, de l'éducation populaire aux médias alternatifs.

En visite à Paris 8 le 2 mai, Assa Traoré, dont le frère est la victime supposée de violences policières ayant entraîné sa mort, n'a pas ménagé les étudiant.es face à elle. "J'en vois beaucoup qui se bougent pour la ZAD, qui se bougent pour les cheminots mais j'en vois pas beaucoup qui se bougent pour les quartiers populaires". Elle, elle s'est bougée, elle a même marathoné dans les facs (alors que Beaumont-sur-Oise, c'est loin de Paris), mais reprochent que peu d'étudiant.es soient venus le 28 avril, à l'après-midi de boxe organisé par la famille d'Adama en soutien à sa cause à Beaumont.  Son discours décrit celui des violences et des humiliations multiples, des militaires envoyés pour encadrer son évènement aux violences "à bas bruit", les contrôles "plusieurs fois par jour", les insultes, souvent racistes, le tutoiement... Une violence permanente qui contrôle les banlieues ségréguées. Parmi les urbains du centre, rares sont quand même ceux à l'expérimenter. Et en retour, les lycén.nes de banlieue semblent à des années lumière des préoccupations d'une fac occupée. Deux mondes dominés par les mêmes, mais à des degrés et selon des modalités différentes : des cohortes entières de la jeunesse, théoriquement disponibles pour les mots d'ordre révolutionnaires ! Mais se fréquentent-ils seulement ? Voilà qui questionne la "convergence" des luttes et les ponts à bâtir, cette charpente politique et sociale qu'en 68, le temps d'un mois de mai, les jeunes ouvriers et les jeunes étudiants, de classes politiques éloignées mais aux intérêts politiques convergents, avaient essayé de construire avant de se heurter à la toute-puissance de l'Etat (à ce sujet, lire absolument le dernier ouvrage de Ludivine Bantigny, 1968, de grands soirs en petits matins).

La stratégie "pot-au-feu" de "débordement général" de Ruffin et Lordon, qui s'inspire de cette idée de "liens" à tisser et d'alliances politiques à trouver malgré les barrières sociales, a connu un succès relatif le 5 mai. Succès parce que la manif fut bon enfant et n'a pas à rougir de son nombre. Relatif parce que le même jour s'organisait le "Bandung du Nord", une initiative pour un mouvement "décolonial" et antiraciste dans les pays développés, qui a réuni à la Bourse du travail de Saint-Denis une population autrement métissée que celle qui défila entre Opéra et Bastille. Le malaise que la gauche ressent à chaque fois qu'un atelier en non-mixité s'organise suffit à faire comprendre combien ces problématiques restent à la porte des grandes organisations. L'omniprésence, enfin, de la France insoumise lors de "Fête à Macron" agace : alors que ses porte-voix flinguent les manifestants en k-way (ne craignant pas de verser dans la caricature en évoquant carrément des "burqa paramilitaires" dans Regards), que ses députés se haussent sur le toit d'un bus à l'impérial pour haranguer la foule, c'est un slogan qui résumait finalement le mieux le paradoxe de voir le groupe insoumis vouloir jouer de la vitalité insolente du mouvement social tout en le guidant vers son bulletin de vote : "Mélenchon t'es en lutte t'es pas en campagne". Pendant ce temps là, de Pierre Laurent à Benoît Hamon, en passant par Olivier Besancenot et Gérard Filoche, les mouvements ou les personnalités "satellisés" cherchent dans l'unité de la "gauche" un secours face aux offensives macronistes. 

Faire bloc, qu'il s'agisse d'une union politique ou de franchir le gué social, pourrait être autre chose que de l'incantation. Dès que la locomotive accélère, voilà qu'ils ont envie de descendre du train : qu'il s'agisse du remuant cortège de tête des manifs ou des modalités de lutte du nouvel antiracisme. Certes, l'un et l'autre peuvent être cibles de critiques, et le sont : c'est la nature exigeante d'un camp politique viscéralement attaché à la démocratie. Mais enfin qu'on s'interroge : si les ZAD urbaines dans les facs ont occupé la Une, pendant deux mois, si le cortège de tête se remplit et si les quartiers s'organisent, c'est qu'il y a une énergie, un désir, c'est peut être qu'il y a un peuple qui voit au-delà. Ce ne sont pas ses pratiques qui sont à condamner. Pas ce peuple qui doit se calmer, puisque c'est lui qui tire le reste. C'est la gauche qui doit se changer, et lui correspondre.

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