Législatives: la gueule de bois

Avec des projections qui vont jusqu’à 445 sièges, LREM pourrait se retrouver en situation de domination totale à l’Assemblée nationale. Dans le pays, ce ne sont donc pas les institutions de la Ve République qui feront contre pouvoirs, mais la politique ne s’arrête pas une fois la porte des bureaux de vote refermées.

Le retour à la République impériale

 Avec 14% des suffrages, LFI et le PCF agglomérés ne réalisent pas une contre-performance. Etant donné le contexte – démobilisation des électeurs, matraquage macronien depuis ses premiers pas à l’Elysée, affaiblissement durable des structures politiques traditionnelles, inaudibles – c’est même rassurant. Le Front national est ramené à un niveau comparable à ce bloc de gauche radicale, quand la social-démocratie incarnée par le PS est vidée de son sens par l’existence même de La République en Marche. Les bastions de la France insoumise, ces idéopôles que sont Lille, Paris, Toulouse, Grenoble ou certains quartiers de Marseille résistent plutôt bien. Mais l’abstention record a fait mal, puisque l’électorat plus populaire n’a pas jugé nécessaire de se déplacer et on le comprend bien. Pour Rosanvallon, la Ve République reviendrait à son sens originel, tel qu’elle a été conçue en 1958 : une République impériale, aux mains d’un homme qui a les clefs du pays et dispose d’une capacité politique démesurée par rapport à sa légitimité réelle dans le pays (rapporté au nombre des inscrits, LREM ne dépasse pas les 12 % de suffrages mais va se retrouver avec les 4/5e des députés).

On se retrouve avec un ersatz de Second empire : durant les législatives organisées sous Napoléon III, les candidats impériaux à la députation étaient les seuls autorisés à faire campagne dans la presse, l’empereur décidait seul, et faisait ratifier par une Chambre à sa botte les lois dont il avait seul l’initiative. La Chambre n’a aucun pouvoir d’amendement et les ministres ne sont guères responsables devant elle. Le peuple du Second empire était muet dans les organes de l’empire mais n’était pas inactif dans le pays. Les idées républicaines et socialistes restaient vivaces dans les grandes villes, chez des intellectuels petit bourgeois, étudiants ou avocats... et dans des manifestations plus étonnantes. 25 000 personnes sont là en 1853 pour accompagner l’épouse de Raspail à son ultime repos. L'année suivante, le régime encadre sévèrement les funérailles de Lamennais, un prêtre défenseur des pauvres, obligeant la cérémonie à avoir lieu le matin. Un bon millier de parisiens assistent quand même aux obsèques. Preuves donc de la vitalité politique du peuple, qui n'oublie pas. Quelques insurrections eurent lieu ici et là mais la répression fut féroce. Fait amusant, en 53, les agrégations d’histoire et de philosophie sont supprimées, parce qu’elles encourageraient les idées séditieuses… ça a bien changé. Ce n’est qu’à sa fin que l’empire a eu face à lui une véritable opposition, parce qu’il s’est libéralisé et que se sont coagulées face à lui des opposants divers, de l’Eglise aux républicains en passant par des libéraux. On n’oubliera pas, enfin, que c’est à la fin de l’empire qu’éclatait la Commune.

Macron n’est pas sans opposition

Bien sûr, comparaison n’est pas toujours raison. Mais plusieurs éléments intéressants : d’abord, pour aussi absolue que soit la domination politique de Macron, pour aussi écrasant soit son pouvoir – et funeste son projet – il n’est en fait le représentant que d’une minorité du pays qui ne lui assure aucune stabilité valable pour cinq ans. Il sera comptable permanent de cette majorité réelle étriquée, et devra donner des gages en agitant comme il l’a fait des contre-feux grandiloquents. Mais cette stratégie de glorification personnelle ne durera pas, et elle est risquée.

Ensuite, son premier vrai test politique, c’est son bras de fer prévu sur les ordonnances de la Loi travail II, concomitant à ses divers engagements sur l’Education (les dispositifs annoncés par son ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer). Il risque fort de rencontrer, dès septembre, une double opposition de nature à se rejoindre et démarrer un mouvement social. La trêve estivale et la dispersion syndicale joueront sans doute pour lui, d’autant plus qu’à la manière de François Hollande il se sentira permis, la voie ayant été ouverte l’année dernière, à réprimer sévèrement.

Enfin, son succès politique sur les ruines de la Ve République est une victoire à la Pyrrhus : d’autres mouvements agitent la société depuis les manifestations de 2016, des Nuit Debout à la naissance de la France insoumise, de la vitalité et de la radicalité des cortèges de tête des manifestations, du désamour populaire pour les représentants politiques de tous bords, désamour qui montre le dégoût des pratiques caporalistes, isolées et arrogantes du pouvoir. Qu’un électeur sur deux ne se soit pas déplacé, cela ne montre pas que le peuple se tait, mais qu’il détourne le regard : l’avertissement est sévère pour Macron, mais il l’est aussi pour ses adversaires.

Où en est la gauche ?

Deux blocs d’égale importance semblent plus que jamais irréconciliables à gauche, et les dissensions sont toujours puissantes à l’intérieur même de ces blocs. Pourtant, le lit idéologique de gauche existe : il est farouchement écologiste et préfère envisager une transition radicale du modèle de société que des arrangements marginaux avec le capitalisme. Socialement, il postule plus que jamais l’exact opposé des libéraux : en finir avec l’austérité, ouvrir de nouveaux droits, réfléchir à d’autres modes de vie par la réduction du temps de travail (l’AEC) ou par le revenu universel (B. Hamon). L’Europe d’aujourd’hui ne satisfait plus cette gauche là. Enfin, elle s’oppose à l’Etat d’urgence permanent, a une conception plus ouverte de la justice, récuse le tout répressif – la seule réponse actuelle de l’Etat aux séismes sociaux. La gauche aura quelques grands rendez-vous sous Emmanuel Macron : des moments tristes, comme lorsque le peuple accompagnait les dépouilles de ses héros dans les années 1850, pour se rappeler d’où elle vient, des réorientations stratégiques, comme avant les législatives de 1869. Mais ces écumes là ne sont que les reflets d’attentes plus profondes : des préparations longues, anonymes, de besogne intellectuelle, pour penser, repenser le monde, construire des solidarités nouvelles, s’inventer de nouveaux noms, drapeaux, imaginaires. Hier soir la vague était forte, demain le reflux peut l’être aussi.

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