Gilets jaunes : la révolte du périurbain

Il y aurait beaucoup à documenter, socialement, géographiquement, pour dessiner les contours d’une révolte, partie d’un constat simple : le sentiment de déclassement de parties entières de la population, tenues à l’écart des métropoles où tout paraît se jouer, sans eux. Ces fameuses "classes moyennes". Ce vaste "périurbain". Dans ces espaces à la marge de la grande ville la voiture joue un rôle pratique essentiel, vital : sans elle, ni travail ni loisirs.

La voiture c'est leur monde

René Dumont ou André Goerz nous parlaient dès les années 1980 de l’absurdité de démocratiser un bien, l’automobile, initialement prévu pour le

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luxe ; les familles s’endettent sur des années et deviennent complètement dépendants d’un bien dans lequel elles passent l’essentiel de leur temps, et comme elles sont poussées à se loger plus loin encore des centres, elles sont amenées à des temps de trajet plus longs, sur des routes toujours plus saturées. Les pouvoirs publics engouffrent tous leurs efforts à adapter le pays à ce moyen de transport, à tel point que l'automobile devient le facteur autour duquel se conçoit et se pense l'aménagement : grandes autoroutes, rocades, jusque dans les villes et le casse-tête du stationnement, la voiture a dicté notre manière d'appréhender nos territoires depuis les Trente Glorieuses. 

La crise énergétique et climatique termine d’achever un modèle qui était donc bancal dès le départ. Le pétrole est de plus en plus cher et l’énergie qu’on en tire rejette tant de choses nocives pour l’environnement et l’homme qu’il s’agit désormais de s’en passer. Bref, le cercle vicieux est terrible : c’est pour profiter de logements plus accessibles que les foyers sont allés vivre dans le périurbain, désireux aussi de s'y faire construire un pavillon familial, pensant faire des économies et profiter d'un meilleur cadre de vie, mais devant concéder à l’usage d’une voiture, laquelle devient de plus en plus coûteuse, ce qui vient ruiner le pari initial.

S’ajoute à ça son poids symbolique et culturelle : la place de la voiture dans l’esprit de ceux qui en ont une - et l’utilisent quotidiennement - parait totémique. Le permis de conduire est un véritable rite d'entrée dans l'âge adulte. On débat des modèles, des trajets, on se les compare, et les voyages qu’on fait avec sont des périples qu’on se raconte, pas peu fiers. Et c’est un signe extérieur de richesse bien affirmé, bien visible, ... bien rutilant. Si ce n'est le poids du symbole, comment comprendre dans un pays si plat que 30 % des véhicules vendus soient des « SUV » (des 4x4, pour le dire autrement) ? Tout cela enfin est systémique et ruine toute possibilité d’alternative, dès lors illusoire, de transports collectifs puisque la voiture familiale est l'alpha et l'omega du mode de déplacement. A commencer par le rail, qui ne se rend pas des plus attractifs et confortables tant les RER et TER sont de plus en plus bondés et en mauvais état, la faute à un sous-investissement chronique. 

Qui milite pour ce vaste périurbain qui n’est ni la campagne ni la ville ?

Qui milite pour ce vaste périurbain qui n’est ni la campagne ni la ville ? Ils n’ont pas aujourd’hui de porte-parole mais en fait ces pays n’en ont plus vraiment, à part une droite demago qui se balade en parka rouge. Beaucoup ne votent plus et connaissent à peine les patronymes de la classe politique. On comprend bien que payer toujours plus cher pour sa voiture, c'est un vrai problème. Chez mes parents on ne peut pas se déplacer sans, il n’y a que quelques bus par jour. Ces gilets jaunes n’étaient donc pas forcément une mauvaise idée au départ : une révolte des « oubliés », enfin !

Mais à se balader sur les réseaux sociaux, on constate amèrement que c’est devenu un salmigondis d’actes homophobes, xénophobes et racistes qui pour tout programme veut en finir avec l’impôt ou les cotisations sans feindre de comprendre ce qu’il y a derrière (ou peut être si, et ce serait encore plus grave). Alors que ce n’est pas de moins d’impôts (donc de moins de recettes) dont l’Etat a besoin, mais qu’on arrête de dépecer les services publics au prétexte de la compétitivité ou d’assainir des comptes publics.

Tract des gilets jaunes (@Flofolle) Tract des gilets jaunes (@Flofolle)

Il est ainsi navrant de voir qu’après un week end avec tant de mobilisations, la grève des infirmier-es soit tant passée inaperçue et ait si peu reçue de soutien. Que la détresse ressentie par les enseignants ne trouve aucun écho (voire, du mépris). Que les lois qui ont réduit à peau de chagrin les protections du travailleur n’ait pas soulevée les foules. Dommage que ce mouvement n’ait pas éclaté au moment où les cheminots avaient tant besoin de la solidarité de la Nation, eux qui ont sacrifié des jours de salaire pour défendre un service public du rail, accessible, surtout pour les petites lignes de province ou de lointaine banlieue. Le temps est proche où il faudra faire 100 km pour amener son enfant se faire soigner dans un hôpital surchargé avec des personnels à bout de nerf, sans autre solution qu’une voiture devenue hors de prix dans laquelle on bataillera pour y mettre une goutte d'essence. On regrettera alors de n’avoir pas choisi comme combat de taxer, taxer et taxer encore plus les revenus du capital et ces actionnaires qui, pendant que l’on lapide l’innocent migrant qui traverse ses champs et ses clochers, continuent de faire du profit sur notre dos. On passera sur l’ironie de voir les chaînes d’info s’enthousiasmer de ce mouvement de gilets jaunes et ses centaines de blessés, ou la police distribuer des sérums physiologiques aux manifestants étouffants dans les gaz lacrymos qu’elle leur a envoyé : ni les uns ni les autres n’ont eu ces attentions pour les manifestants de Marseille, organisant une marche pour les morts de la rue d’Aubagne. 

Les difficultés sont souvent individuelles, les réponses ne peuvent pas être individualistes. 

Il ne s’agit pas de distribuer des bons et des mauvais points à qui est du bon côté de l’histoire. Pas plus qu’il s’agirait de faire accroire que les gilets jaunes sont seulement des poujadistes un peu manipulés par l’extrême-droite et acquis à la cause du RN (ex-FN), parce qu’ils vivent dans le périurbain. Cette thèse du géographe Christophe Guilluy a été largement contestée et nuancée. Il s'agit encore moins de snober tous ceux qui le week-end dernier, sincèrement écoeurés par des gouvernements qui les ont ruiné, ont choisi l'auto-organisation pour faire entendre des revendications d'abord et avant tout sociales. Il s'agit de cesser de faire la compétition des souffrances, pensant que la misère d'un quartier populaire pèse plus lourd que la déshérence de pans entiers du pays. 

Il s’agit d’inviter tous les gens qui « en ont marre » pour de multiples raisons, souvent légitimes,  de décentrer son regard et envisager le problème dans son ensemble. Les difficultés sont souvent individuelles, les réponses ne peuvent pas être individualistes. 

On ne fera pas l’économie d’un travail de construction sur le fond d’une opposition. De reconstruction plutôt, et les outils sont connus. Partis, syndicats, ont été désertés et ce n’est pas une chose saine pour notre démocratie. Ne restent que les colères, qui s’éparpillent, se hasardent à des haines du voisin, qui n’a pas la "bonne" couleur ou la "bonne" religion. Tout au contraire il faut aiguiser sa lame pour que ces colères s’additionnent vraiment, se coagulent les unes aux autres, et aient une chance véritable de renverser cet ordre du monde conçu dans l’intérêt de quelques-uns qui s’enrichissent du malheur de tous les autres.

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