Lycées et universités, un projet de société

Les grandes lignes de la réforme du lycée sont désormais connues avec la publication du rapport Mathiot. Rien n’est vraiment appris pour qui s’y intéresse de près, tant les rumeurs étaient nombreuses. L’articulation avec la réforme du supérieur promet un système éducatif inégalitaire, à chacun sa place.

Pour qui aurait besoin de réviser, rappelons l’essentiel : le lycée général et technologique actuel avec ses différentes filières et son baccalauréat laissera la place à un lycée semestrialité, où les élèves choisiront des matières « majeures », examinées à la fin de leur cursus, et des matières « mineures ». Un certain nombre de couples sont prévus : maths-physique-chimie, maths-informatique, Lettres-arts, SES-histoire-géographie, neuf en tout. A cela s’ajoute un « oral », à l’italienne, évaluant en présence de personnalités extérieures à l’Education nationale les élèves sur leur culture générale en fonction de sujets préparés en amont. Enfin, un tronc commun demeure, parmi lesquels le Français, évalués en fin de première, ou l’Histoire, consacrant des disciplines considérées comme le socle indispensable de la Nation. Signalons, qu’à Médiapart, cette réforme est très bien chroniquée, et nous renvoyons à tous les articles déjà publiés.

 

Commençons par dire que le système actuel n’était pas, loin s’en faut, parfait. On connaît les reproches qui lui sont faits, rappelés dans le rapport : le bac est une charge coûteuse et lourde en terme d’organisations, bloquant tout le mois de juin, qui disparaît de fait des emplois du temps. Les séries S, ES, L souffraient de déséquilibres évidents, tant la première paraissait offrir aux familles un choix stratégique pour que leur enfant trouve une formation qui lui permette de s’intégrer sur le marché du travail. Concédons aussi que par des emplois du temps chargés et des enseignements obligatoires nombreux, les élèves n’étaient pas toujours des plus motivés par l’ensemble des matières qu’ils avaient l’obligation de suivre. Enfin, on peut accepter d’entendre que l’organisation d’un galop d’épreuves s’étalant sur une semaine à la fin de leur scolarité oblige les candidats à « bachoter », sans forcément considérer au mieux les enseignements, les questionnements multiples et abstrait, la curiosité ; aboutissant à ce qu’ils se désintéressent du secondaire, du détail, du périphérique. En histoire, l’absurdité est allée loin, jusqu’à la capitulation : nos élèves de série générale n’ont plus qu’à apprendre par cœur des croquis préparés par leurs enseignants, des plans et des cours donnés par leurs enseignants, sans que jamais on n’évalue réellement ce qui fait le sel de la discipline : la critique, la recherche du contradictoire, la démonstration d’un point de vue par l’administration de preuves scientifiquement rassemblées. Surtout, la simple question par définition non évaluable qu’on nomme « problématique » par paresse, mais qui amène à comprendre le monde tel qu’il est : injuste ; et à envisager que d’autres avant avaient fait le constat, ont combattu, l’ont changé. Voir, tout simplement, victoire modeste, quand on lit dans le regard l’émerveillement parce qu’ « il » a compris. Il n’y a pas de note pour ça, et tous les profs comprendront de quoi je parle.

 

Mais c’est un autre reproche central qui est fait : le baccalauréat aurait perdu sa crédibilité, en tant que premier grade dans l’enseignement supérieur. Constat largement partagé, du ministère à la salle des profs : le bac, aujourd’hui, on le donne, alors on ne peut plus les « tenir » avec ça. Sous-entendu, à quoi bon faire subir un examen si tout le monde l’obtient ? Sous-entendu, un examen n’est-il pas valable, digne, glorieux, si il n’y a pas aussi des recalés ? Il faut rehausser le niveau (qui n’en finit plus de baisser), répéter aux tirs-aux-flancs (qui n’en finissent plus de saper l’autorité des profs et de ne rien apprendre) qu’ils n’ont pas leur place, ça leur fera les pieds. Le monde est une compétition, il y a les gagnants et « ceux qui ne sont rien ».

 

Il ne peut y avoir de société libérale, moins encore de projet politique libérale, sans une école libérale, capitaliste, dans son sens absolu. Et c’est bien comme cela qu’il faut lire les projets macroniens pour l’université et pour le lycée. C’est un modèle culturel de société qui est défendu. Edicter des attendus pour sélectionner à l’entrée des universités, ou rendre au baccalauréat sa superbe par des épreuves et des orientations socialement discriminantes – réussir le grand oral, obtenir le bac dans un bon lycée qui garantira le dossier idoine pour les grandes écoles et demain les grandes université – ce sont des modèles éducatifs qui existent déjà, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis. Les plus pauvres, les moins chanceux, moins dotés en capitaux sociaux et culturels, moins bien logés, en zones périphériques plutôt que dans les centres des villes, sont renvoyés aux cursus secondaires d’universités qui seront secondaires.

 

Naturellement, il faut tout l’or de la République et le passif de sa grandeur pour recouvrir de son apparat un tel système. L’idéal républicain ne souffre pas d’une inégalité des chances, il ne peut être question que de méritocratie en France. D’ailleurs, c’est bien ce que montre le visage de l’élite dirigeante française et de son système républicain… non ? Représentatif de la diversité de sa Nation au XXIe siècle ? Non, car ce qui prévaut demeure le système capitaliste, un système non seulement inégalitaire, mais qui a besoin d’inégalités pour se reproduire. Qui prendra, demain, les emplois mal considérés et sous-payés, d’ouvriers, d’employés en bas des échelles sociales et hiérarchiques, si l’école est trop démocratique, promeut trop les classes populaires ? Ils ne voudraient plus, de ces emplois subalternes, commenceraient sans doute à réfléchir, à s’organiser, à penser l’organisation du travail autrement, et pire ! à lutter pour le changer. Jusque là, la République était une promesse : bats-toi, travaille dur, et tu pourras t’affranchir de tes origines. Certains miraculés parvenaient effectivement à se débarrasser de leurs contingences sociales, géographiques, de peau, de genre et devenaient la preuve de l’efficacité du système, sa justification, même s’il se ne s’agit ni plus ni moins que d’exceptions statistiques. Le principe était sauf.

 

Ce qui est neuf, c’est que le capitalisme se débarrasse de ces principes, par ailleurs arrachés souvent de haute lutte par des résistants sincères, parfois conscients de sa portée limitée, satisfaits au moins du minimum obtenu. Mais peu importe désormais : mieux vaut un être occupé, travailleur, et soumis, qu’un chômeur, qu’un fainéant. Les mieux lotis trouveront leur chemin dans cette école de demain, les autres aussi. Seules les destinations promises ne sont plus les mêmes. Naturellement, il existe une autre réforme, qui exige autrement plus de prouesse intellectuelle et de pari solidaire : supprimer le baccalauréat, évacuer cette centralité du travail dans nos mentalités, repenser l’absence de finalité de l’enseignement. Il y a des possibles, qui ne sont pas que « bobo », ou « parisien », qui consiste aussi à revaloriser les métiers et les techniques, leur pluralité, les intelligences multiples, et faire confiance aux individus libres et éclairés qui peuvent apprendre, échouer, changer d’avis, changer de voie, apprendre à nouveau et réussir enfin, parfois tardivement, pour s’émanciper par leurs propres moyens sans les routes fermées que le capitalisme construit pour former les armées de serviles dont il a besoin, au profit du petit nombre de privilégiés qui le dominent.

 

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