La fac est une ZAD (1/3) : Occuper pour contester la sélection

La mobilisation dans les universités s’étend contre la loi ORE tandis que les lycéens finalisent leurs dossiers dans l’application Parcoursup. Les formes de la contestation estudiantine se diversifient, notamment par des occupations. Début d’une série d’articles sur le mouvement, avec un premier volet sur l’analyse de la loi et de la sélection qu’elle met en œuvre.

 

 

La mal nommée loi d’orientation et de réussite… instaurant la sélection à l’université

La loi ORE a été promulguée le 8 mars tandis que le système « Parcoursup » fonctionne, lui, depuis le 22 janvier. Un inversement législatif qui a dit beaucoup de la volonté caporaliste du gouvernement, qui n’hésite pas à employer une communication de pure mauvaise foi pour faire avancer sa réforme.

 

capture-d-ecran-2018-03-30-a-14-16-57

La stratégie du fait accompli met en tout cas sous pression beaucoup de professeur.es  et de lycéen.nes : ces dernier.es ont jusqu’à samedi pour rédiger leurs lettres de motivation, tandis que les conseils de classe de terminale se sont prononcés sur leurs vœux d’orientation, et en particulier leur « capacité à réussir », y compris sur des filières autrefois non sélectives. Enfin, le logiciel fait apparaître les élèves avec un classement, selon leurs moyennes des premiers et deuxièmes trimestres de leur année de Terminale. On ne peut donc décemment pas dire que ce n’est pas une réforme qui introduit de la sélection à l’université.

En outre, dans l’examen du projet de loi, les sénateurs, suivant leur rapporteur Jacques Grosperrin (LR), ont ajouté plusieurs amendements qui accentuent encore cette sélection : les capacités d’accueil sont ainsi déterminées par « l’insertion professionnelle » offerte par la filière et le taux de réussite des étudiants. Comprenez : des filières, et on peut penser d’abord aux cursus de sciences humaines et sociales, se retrouvent directement menacées avec une diminution de leur capacité d’accueil, tandis que des filières professionnelles à l’insertion rapide mais aux débouchés plus spécialisés voient leur statut favorisé. C’est un sujet qu’on peut débattre, et l’idée n’est pas de dévaloriser les filières professionnelles (qui le sont déjà à l’outrance, ne serait-ce que par leur traitement, très périphérique, dans la réforme du lycée) au profit de formations intellectuelles, et métropolitaines. Mais il s’agit de ne pas prendre à l’un pour habiller l’autre, et surtout de laisser ouvertes, et démocratiques, autant que possibles des filières qui souffrent déjà de sous-investissements, et de ne pas empêcher les réorientations.

Sélection scolaire et sélection sociale

 

0360b04-20910-1xa4jrz-cp7zj8aor

(http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/01/31/la-reussite-au-bac-varie-selon-l-origine-sociale_5072296_4401467.html)

Nous étions déjà revenus dans un billet précédent sur la manière dont le capitalisme non seulement organise, mais surtout requiert une telle sélection : pour faire tourner son monde, il a besoin d’une armée de gens aux compétences très spécialisées, mais très restreintes. Il enferme dans des voies spécifiques les individus, limitant les possibilités de multiples vies, condamnant les changements de parcours qui deviennent des « erreurs » alors qu’ils sont d’abord sources de richesses inouïes.

capture-d-ecran-2018-03-30-a-13-25-21
  

En effet les parcours scolaires sont socialement déterminés et varient selon la position sociale des parents, l’imaginaire projeté sur les filières dans les familles, ou encore les stratégies d’insertion dans leur avenir professionnel de la part des élèves. 40 % des enfants d’enseignants ont obtenu un bac S (en 2002) contre… 4,6 % des enfants d’ouvriers non qualifiés. Lesquels se dirigent beaucoup plus vers un bac professionnel, orientation sélectionnée souvent très précocement.

Suivant ce que Pierre Bourdieu nommait la "culture de la précocité", les biens-nés - garçons, centres-villes, familles de cadres ou professions intellectuelles supérieures - s'orientent vers des études prestigieuses, longues et très qualifiantes quand les autres - filles, périphéries, familles ouvrières - s'orientent par un chantage à l'emploi vers des secteurs plus spécialisés, moins rémunérateurs et déconsidérés. Par ailleurs, le sociologue Ugo Palhetta a su restituer non seulement les logiques de sélection à l’école orientant vers les filières professionnelles (et dès le collège), mais il a montré aussi que cette orientation s’accompagnait de systèmes de relégation à l’intérieur du système scolaire, les "mauvais" élèves étant tôt orientés vers des classes adaptées préparant au cursus professionnel (lire de lui La domination scolaire, 2012). Les choix d'un élève de Terminale dans "Parcoursup" ne sont donc pas libres, ils sont tributaires de toute son histoire scolaire qui l'a placé , et avant celle-ci, de toute son histoire familiale et sociale.

Les systèmes de domination dans l’école épousent donc les divers systèmes de domination en dehors de l’école, dans le monde du travail, dans la société, dominations économiques, culturelles, de genre, etc. L'orientation n'est pas qu'une affaire de notes, de réussite, de mérite - les arguments des "marcheurs" : c'est une affaire de classe sociale, de genre, de représentations des familles, d'origine géographique, de lieu de résidence... et même (surtout ?) de comportement à l'école. Donc, en résumé : l'enfant d’ouvrier, mauvais élève et perturbateur, peu cultivé, est orienté vers des filières déconsidérées et peu rémunératrices, mais on lui promet qu’il en tirera bon salaire et un emploi pour sûr… des arguments qui font mouche dans les classes populaires touchées par le chômage. Voilà qui fait système.

Réactions syndicales et réactions du second degré

Bref, face à cette réforme, les syndicats du second degré ont réagi : de manière non-exhaustive et à titre d’exemples, le SNES-FSU ou la fédération Sud Education ont pointé à la fois les dangers d’une réforme qui accroit la sélection pour les réussites des élèves issus des milieux populaires, la multiplication des injonctions aux enseignants des classes de Terminale, qui voient leur charge de travail s’alourdir considérablement, et l’articulation loi ORE-réforme du lycée (rapport Mathiot) qui fige les orientations des élèves par des choix trop précoces. La consigne du SNES était donc : pas de blocage des élèves. Dans certains lycées, les équipes éducatives se sont mis d’accord pour indiquer « favorable » à tous les vœux des élèves, et ne pas jouer cette sélection.  

 

Qu’en a-t-il été ? Les enseignants, ce bastion du gauchisme, ont-ils mis en déroute le gouvernement et son cheval de Troie du libéralisme, « Parcoursup » ? Non… et loin s’en faut. Certes, d’abord, il n’est pas question de mettre en doute les sincères orientations syndicales, qui ont permis à des professeurs d’organiser une résistance locale, dans les conseils de classe, en détournant l’injonction faite par le ministère au profit d’avis favorables pour toutes et tous. Il ne faut pas non oublier les nombreux enseignants, qui seuls derrière leurs ordinateurs (parce que le système joue beaucoup, aussi, de cette atomisation du corps enseignant), se sont creusé la tête pour rédiger des avis qui ne fermaient aucune porte à leurs élèves. Et ce sont là de réelles réactions de résistance, « à faible intensité ». Mais elles ne s’agrègent pas pour faire cohorte.

 

Alors pourquoi ? Pourquoi les profs n’ont-ils pas achevé dans l’œuf « Parcoursup » ? La première réponse réside naturellement dans la difficulté structurelle de s’organiser nationalement quand l’échelle de base est l’établissement – dont on renforce par ailleurs « l’autonomie » et quand, à cette échelle, l’emprise de la hiérarchie est assez forte. Une organisation nationale supposerait une conscientisation et un taux d’engagement élevés, or ce n’est pas le cas. Si le monde de l’éducation a peut-être fait la gauche, c’est peu dire que le lien s’est défait.  Il apparaît aujourd’hui extrêmement difficile aux enseignants de faire face collectivement, et de produire des contre-discours face aux réformes du pouvoir tout comme de proposer des alternatives. Il existe, bien sûr, des établissements où des individus militants se font le relai de pensées critiques, et où s’organisent, et depuis longtemps, des stratégies diverses de résistance. Mais ces lieux sont des îlots, dans un océan – l’Education nationale - où le militantisme, syndical, pédagogique, politique, est en déprise. La seconde réponse vient peut-être d’un renouvellement du marxisme : dès les années 1980, Alain Bihr a identifié, en plus de la bourgeoisie et du prolétariat, une classe « d’encadrement » du capitalisme (1). Et il est indéniable que beaucoup de fonctionnaires, à commencer par les professeurs, jouent ce rôle d’encadrants du système – d’aiguilleurs sociaux, peut-on même dire – et prennent ce rôle à cœur. « Untel n’a pas sa place dans cette filière », « je le verrai bien faire ceci ou cela »… sont autant de manières, aussi, de répondre à ce qui est vécu comme une perte de sens du métier d’enseignant. Loin de combattre, le corps des enseignant.es accompagne la mise en œuvre de ce processus de sélection.

  

En 2015, le site « Questions de classe(s) » avait intitulé "ZAD à l'école" une de ses journées de formation. Ce titre insistait bien sur la complémentarité qui existe dans les Zones à Défendre entre les stratégies de résistance aux oppressions et les réflexions/actions menées pour s'en émanciper. La lutte n’est pas finie, à l'école, à la fac, et une vaste ZAD à l'échelle indéfinie s'ouvre dans le système éducatif. Comme disait l’autre, « toutes les forces n’ont pas encore donné ». Dans notre second volet, nous verrons comment ce sont des étudiants qui construisent en ce moment la défense d’un système démocratique et populaire de l’université. Une défense idéologique et qui se paie d’ailleurs au prix cher : les fascistes se sont invités dans la bataille, signe qu’elle est sans doute décisive dans ce qu’elle dit de la société que l’on désire.

 

(1) Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat : l'encadrement capitaliste, 1989.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.