La politique de gros

Chaque jour, des politiciens désabusés semblent dépassés par le monde qui les entoure. Les problèmes sont si complexes et les solutions si peu nombreuses que chaque tentative pour rendre le monde meilleur est un parcours du combattant. Du coup, seules les grosses affaires politiques sont traitées au détriment des petites, moins rentables à tous les niveaux. Mais, le sont-elles vraiment?

Bonjour, chers représentants! Je suis un jeune citoyen belge de 24 ans qui s'intéresse au monde qui l'entoure. Je m'informe, débat, discute, ... C'est un peu une passion que de chercher à résoudre les problèmes du monde avec mes proches, mes amis, mes collègues et même parfois seul, dans mon coin. Avec les problématiques actuelles, d'un enjeu sans précédent (on parle quand même de la destruction du monde en écologie, rien que ça!), il faut dire qu'on ne peut plus être jeune et insensible face à la politique.

Si je vous écris aujourd'hui, c'est parce que je veux vous rendre service et vous aider à mieux comprendre pourquoi les jeunes, plus globalement, la population, se détourne petit à petit de la politique! Et pour ça, permettez-moi de vous l'imager par une petite histoire:

Il y a quelques mois, vers le mois de juillet, je découvre avec joie une lettre qui m'est adressée par la commune. Je découvre avec surprise qu'un projet avait vu le jour il y a un bon bout de temps, pour que, en 2021, ma commune devienne plus verte, démocratique, meilleure en tous les aspects! Et, par cette lettre, il y était précisé, sur un ton un peu culpabilisant et provoquant, que ma tranche d'âge (18-25 ans) n'avait pas répondu à l'appel. Moi qui tente de m'investir pour la démocratie du mieux que je peux, je ne pus m'empêcher de me sentir honteux de ne pas avoir vu plus tôt cette démarche si positive!

Mais pas de problème, précise donc la commune dans cette même lettre. Il y a un moyen pour se rattraper! Il nous suffit de remplir un sondage pour faire un premier pas vers ce projet qui semble si prometteur. Libre à nous de vouloir aller plus loin avec eux par après. Ni une, ni deux, je prends mon ordinateur et je vais sur le lien indiqué afin d'aller remplir ce fameux questionnaire. Que nous proposent-ils? Y-aurait-il enfin des personnes au gouvernement qui comprennent l'urgence de trouver une alternative à nos politiques actuelles?

Bougeons! Enfin, presque.

La déception est énorme. Un sondage bâclé nous est présenté, avec un panel de réponses très limité (allant de "pas du tout d'accord" à "tout à fait d'accord") et 10 affirmations ultra-généralistes, dont voici quelques exemples: "Je trouve que l’égalité hommes – femmes doit être défendue sans concession", "Je trouve que l’enseignement est une priorité et qu’on devrait investir dans de nouvelles pédagogies", "Je trouve qu’on devrait réduire notre empreinte carbone", etc. Qui peut être en désaccord avec ces affirmations? Même l'extrême-droite se prétend féministe, écologiste et tolérante. Je ne comprends pas qui pourrais répondre à la négative à ces affirmations.

Plus j'y réfléchis, plus la déception s'intensifie. C'est donc ça, pour eux, demander l'opinion des gens? Nous poser des questions pour enfants de primaire, mais avec des mots plus compliqués? Je suis en colère. Je ne veux plus être inactif et me taire. Dans la zone de commentaire prévue à la fin du questionnaire, j'écris, d'un ton un peu provoquant mais respectueux, ma déception face à cet engagement si mou et inconscient des enjeux qui nous attendent. J'écris un argumentaire, je me plains de cette insulte à la tranche d'âge à laquelle ils s'adressent. Oser prétendre qu'on ne se bouge pas, alors que eux, ils en sont encore à se poser des questions aussi basiques, auxquelles les réponses sont si évidentes, c'est trop pour moi. Je laisse mon adresse mail, dans l'attente d'une réponse.

Une semaine s'écoule. Je me demande si j'ai exagéré. J'en parle dans mon entourage. Les mêmes commentaires se succèdent: "Ce questionnaire n'est là que pour préparer les élections" (qui se déroulent 2 mois plus tard, en octobre en Belgique). "Tu n'auras pas de réponses", "Ils s'en foutent". Quel que soit le cadre/le milieu, les réflexions sont les mêmes, quasiment au mot près. Mais je ne veux pas abandonner. Je reçois finalement un mail, un mois après ma réponse à ce "sondage". Sachant que j'ai reçu cette lettre pendant les vacances (en juillet, si mes souvenirs sont bons), je suppose qu'il n'est pas étonnant de ne recevoir une réponse qu'à la rentrée.

Une démocratie, oui! Mais sans communication.

Et ils en rajoutent dans la déception. Certes, ils envoient les résultats du sondage, avec le nombre de participants, en nous remerciant d'y avoir répondu. Mais une fois encore, on perçoit un travail bâclé derrière ce mail: aucune information complémentaire pour le projet n'est donnée, aucune analyse des résultats n'est ajoutée, ils ne répondent pas personnellement aux commentaires et même, indiquent qu'il y aura un pique-nique si l'on désire avoir plus d'informations. La colère remonte. J'ai pris du temps et de l'énergie pour donner mon opinion, dans l'espoir de recevoir une réponse qui m'aurait prouvé, à moi et à mon entourage, que l'on se trompait, qu'il y a réellement des gens qui ont du pouvoir et qui désirent changer les choses, qu'ils en ont l'énergie! Mais je ne reçois rien. Pire même, c'est encore à moi à aller faire le pas vers les pouvoirs communaux si je désire me faire entendre (par le biais de ce pique-nique).

Je décide cette fois d'écrire sur la page Facebook du projet. Je veux quelque chose, une réaction, un débattement, n'importe quoi! Je réécris un pavé, avec les grandes lignes de ce dont je me souvenais avoir placé dans mon commentaire. J'essaie d'être encore plus provoquant, je veux que l'on me renvoie le cœur que j'y mets, qu'importe la façon. Je veux que pour une fois, ils prennent la peine de nous entendre et qu'ils le montrent. Et finalement, une réponse! Un commentaire officiel, le vendredi soir, à 23h! Je reprends espoir. 

"Nous avons reçu près de 300 réactions. Cette semaine, je vous réponds par mail." Mouais. On a vu mieux comme réponse. De plus, il n'y a pas eu 300 réactions, mais 300 participants. Je doute que nous soyons 300 à y avoir répondu de manière si investie... Mais bon, on ne sait jamais. Satisfait d'enfin potentiellement recevoir une réponse digne de ce nom, j'y appose un "j'aime" et j'attends avec espoir. J'attends. Encore. Et encore. Cela fait deux semaines que j'attends maintenant. Et je n'ai toujours rien reçu...

C'est un détail... Qui tue.

Bon, vous devez vous demander, messieurs les politiques, pourquoi je vous fais perdre votre temps à écrire un article sur un détail aussi stupide. Au final, c'est juste un gars dans l'administration, un échevin, qui plus est, qui a oublié de répondre à un mail. Mais c'est là que se trouve votre erreur de jugement. Les détails ont leur importance aujourd'hui.

En politique, vous gérez des problèmes extrêmement complexes. Autant de situations internes et externes au pays qui demandent beaucoup de sang-froid et de responsabilités. Vous ne cessez de souligner la complexité de ces affaires, un fait indéniable au vu de votre position et du travail que l'on vous demande d'effectuer à notre place à nous, citoyens. Vous êtes d'ailleurs constamment surpris, voir vexés, du manque de confiance que la population vous accorde, au vu de ce que vous effectuez pour le bien commun. "Pourquoi nous détestent-ils autant alors que nous faisons de notre mieux pour que cela se passe bien?"

La réponse est très simple: c'est parce que vous ne pensez pas ce que vous dites. Vous nous mentez à nous, et pour certains d'entre vous, à vous-même.

C'est grave ce que je dis, et vous auriez raison de vous fâcher et de me critiquer pour oser vous traiter de "menteurs". Mais comment appelle-t-on des gens qui, dans le cadre de leur travail, consistant à servir la population, ne prennent même pas la peine de faire une tâche aussi facile et basique que de répondre à un message? Comment appelle-t-on des gens qui utilisent le mot "démocratie" à tout bout de champ, mais sont incapables d'en comprendre les bases, aussi évidentes soient-elles, comme la communication, et de les appliquer? 

Comment peut-on faire confiance en des gens qui sont incapables de faire une tâche aussi... Simple?

L'anecdote que je viens de vous raconter est un détail dans un monde qui tourne correctement. Car dans le monde auquel on aspire, cela serait réellement une anecdote, un aparté, une situation exceptionnelle qu'on ne retrouverait quasiment jamais. Mais, dans le monde en crise dans lequel nous sommes, ce genre de problème est monnaie courante. 

Chers politiciens (quel que soit votre rang) c'est en continuant à négliger les petits détails que les gens ne vous parlent plus. C'est en continuant à parler de démocratie, sans en connaître la substance, que nous en sommes arrivé à ce chaos sociétal. Je suis loin d'être le premier à le dire, à l'écrire. Et vous ne semblez toujours pas décidés à changer. 

Alors, je vous demanderai de ne plus vous étonner de la montée des extrémismes, de la violence. C'est vraiment une réaction hypocrite. Car il est évident que ceux qui ne peuvent plus parler avec des mots murmurent leurs idées avec des armes. Au vu de l'Histoire, on ne peut plus l'ignorer aujourd'hui. C'est humain.

Et le jour où ces personnes seront trop nombreuses et incontrôlables, vous ne pourrez plus dire qu'on ne vous avait pas prévenus.

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