Quelle politique économique pour la France?

Après le changement de gouvernement de ce mois d'août et l'affirmation de la ligne néolibérale de François Hollande, le sujet essentiel n'est pas tant la personne du nouveau ministre de l'économie que la politique économique conduite et voulue par le gouvernement.

Entre les deux écueils des logiques néolibérale et keynésienne, seules politiques économiques discutées et débattues à longueur de colonnes et de journaux télévisés et envisagées par les politiciens et économistes formatés aux moules de l'ENA, Sciences Po et HEC, c'est à une nouvelle donne énergétique, écologique, économique et politique qu'il faut s'atteler d'urgence : nous n'avons que le temps d'une génération pour la mettre en œuvre. C'est un New Deal français, européen et mondial que la France peut porter car elle dispose de tous les atouts industriels, scientifiques, géographiques, agricoles et culturels nécessaires.



1) Le choix de la doxa libérale austéritaire européenne, aggravée par un pacte de responsabilité qui prétend relancer l'économie (laquelle?) et la sacro-sainte Croissance (laquelle?) par l'offre (de liquidité aux entreprise?) susceptible d'aider l'investissement est un leurre - pire, une erreur: pourquoi les entreprises investiraient-elles alors qu'il n'y a pas de demande, que les carnets de commande sont vide, le marché déprimé, faute d'acheteurs, du fait-même de l'austérité, des baisses drastiques des dépenses de l'Etat, des collectivités locales, des ménages et des particuliers dont les salaires sont bloqués? C'est de l'argent public gaspillé pour un résultat nul ou négatif.

Les tenants de cette politique néolibérale (le préfixe "social" n'a pas lieu de figurer devant le terme "libéral" car il n'y a aucun souci effectif de politique sociale dans la politique de conformisme euro-libéral actuelle de François Hollande) rétorquent pour se justifier que le Pacte de responsabilité et le Crédit impôt compétitivité emploi (CICE) doivent favoriser et donc accélérer l'innovation et l'investissement des entreprises, comme s'il y avait une relation directe de cause à effet entre ceux-ci et ceux-là.

Ces lignes de crédit ouvertes par l'Etat sont et seront inefficaces et à fonds perdus: si le CICE peut permettre à des PME et TPE de faibles ressources en capitaux mais connectées à la recherche universitaire et aux secteurs de pointe fortement concurrentiel et de sauter le pas et d'investir dans les procédés et matériaux innovants, écologiques, économes, révolutionnaires utiles à l'humanité, il n'a aucune justification pour les entreprises capitalistiques, les grands groupes dont les réserves financières et les profits pourraient entièrement autofinancer ces investissements si elles baissaient les rémunérations des actionnaires et les parachutes dorés ou rapatriaient les fonds soustraits de leurs comptes offshore.

Quant au Pacte de responsabilité, ne reposant sur aucun engagement de création d'emploi ou de rééquilibrage du travail sur le capital ni aucune contrainte économico-sociale, il n'ouvrira aucun cercle vertueux et incitera plus les entreprises à thésauriser ou à augmenter leurs marges qu'à embaucher.

Dans un marché déprimé par un chômage structurel persistant et croissant, par la baisse du pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires, par l'absence de perspective politique, économique et énergétique française, par l'austérité imposée par la Commission et la Troïka européennes, et par des coûts énergétiques dont l'augmentation est inéluctable (et souhaitable à court terme), il est illusoire de prétendre inciter les entreprises à prendre le risque d'investir en pure perte, de relancer des fabrications, voire d'embaucher.



2) Le choix d'une politique de relance keynésienne par la demande n'aurait pas plus d'efficacité, même si elle pourrait avoir un petit impact positif très fugace sur l'activité économique : l'augmentation des salaires sans une réorientation préalable vertueuse des choix de dépense publique et privée aura pour effet d'accroître rapidement les importations de biens, de matières premières et d'énergie (pétrole, gaz, charbon, uranium), d'aggraver le déficit de la balance commerciale et la dépendance de la France, et d'accroître la dette publique inutilement sans modifier structurellement la donne.

Certes, elle redonnerait un peu de pouvoir d'achat aux classes populaires fortement impactées depuis déjà trop d'années, mais sur une trop courte courte durée et surtout sans créer beaucoup d'emplois (si ce n'est dans les grandes surfaces commerciales), les fondamentaux de l'économie n'ayant en rien été changés. Certes, elle relancerait un peu l'inflation pour éviter la récession pure, mais en pure perte car elle serait rapidement annulée par l'accroissement des importations coûteuses et des dettes financières.

3) Pour sortir de l'impasse économique actuelle qui conduira inévitablement à une crise nationale et européenne dont on imagine mal l'effet dévastateur pour notre pays et pour l'Europe toute entière, c'est la structure-même de l'économie et de son orientation qu'il faut changer de fond en comble: la France, comme le reste de l'Europe, est confrontée à la réalité brute de sa dépendance en énergie et matières premières qui pèsent de manière drastique sur sa balance commerciale et sa balance des paiements, et doit affronter au plus vite les défis énergétiques et climatiques qui menacent toute la planète dans les décennies à venir. Toute politique conduisant à accroître cette dépendance est contraire à ses intérêts, vouée à l'échec et tourne le dos à l'avenir, voire la condamne à long terme. Je rejoins sur ce point l'analyse du prospectiviste américain Jeremy Rifkin, auteur de "La troisième révolution industrielle" (2011), lorqu'il affirme "Tout changement d’ère économique est marqué par l’apparition d’un nouveau régime énergétique. Le nôtre est à l’évidence en quête d’un nouveau souffle. Les responsables politiques et économiques sont face à des dilemmes de plus en plus difficiles à résoudre. L’austérité en Europe par exemple. Elle doit permettre de réduire la dette en proportion du PIB, mais repousse le problème un peu plus loin. Des réformes budgétaires et fiscales sont souhaitables, certainement, mais faire de l’austérité dans le cadre du système économique hérité de la deuxième révolution industrielle dans lequel nous nous trouvons est sans issue".

Pour que la France et l'Europe sortent de l'impasse néolibérale, sociale, énergétique et écologique, il faut que la puissance publique réoriente immédiatement, massivement et obligatoirement les investissements publics et privés vers l'économie et l'efficacité énergétiques (isolation thermique, transports collectifs, déplacements doux, éclairage par leds blanches, suppression des gaspillages et du chauffage électrique dans les bâtiments, véhicules électriques, aménagement urbain), l'économie de matières premières (recyclage massif, suppression des emballages inutiles, circuits courts, lutte contre l'obsolescence technologique et les équipements inutiles, suppression de la publicité lumineuse et des prospectus publicitaires, lutte contre l'incitation à l'endettement des ménages et à la consommation inutile), le développement de l'agriculture biologique et des circuits courts (amap), le développement massif des énergies renouvelables pour restaurer rapidement la balance commerciale, baisser très fortement les importations de pétrole, gaz, charbon et uranium, au profit des énergies solaires, éoliennes, hydrauliques, biomassiques, géothermiques qui sont des énergies de flux et de stock renouvelables, nationales, locales et démocratiquement contrôlables, écologiquement vertueuses, économiquement fortement créatrices d'emplois et respectueuses des équilibres naturels.

Les effets vertueux de ces investissements publics, accompagnés des aides de l'Etat aux entreprises et artisans s'engageant dans ces voies et aux ménages et particuliers (isolation des habitations, aide au remplacement des sources d'énergie polluantes pour les énergies renouvelables, éducation à l'économie d'énergie et au contrôle des consommations) sont essentiels et gigantesques: créations massives d'emplois utiles et productifs non délocalisables, restauration de la dignité des travailleurs trop longtemps au chômage, indépendance nationale (je rappelle que la France importe 90% de son énergie), croissance des activités de nature écologique soutenable, décroissance des activités polluantes et risquées, diminution des catastrophes "naturelles" coûteuses et douloureuses, élévation du niveau de santé publique (nourriture moins carnée, moins grasse, moins sucrée, moins polluée; davantage d'excercice physique, diminution du bruit, bien-être psychologique et moral accru de la population retrouvant le sens de l'utilité et du travail), développement des petites entreprises et de l'artisanat, développement de la recherche publique et privée vers les secteurs d'avenir non polluants, économes, les réseaux de production/distribution/consommation/stokage d'énergie décentralisés efficaces, soutenables, renouvelables (gaz, électricité, chaleur, eau), diminution du chômage et du travail au noir, développement de l'éducation scientifique et écologique, etc.

L'argent investi, dirigé vers ces emplois par une planification énergétique soutenable intelligente et vertueuse, structurera toute la société en lui donnant tout son sens: préparer ensemble l'avenir de la France, de l'Europe et du monde pour affronter les défis climatiques, énergétiques et sociaux de l'humanité sur les bases du respect intelligent des équilibres naturels, des biotopes et de leur biodiversité, de la fraternité humaine qui passe par la justice sociale, l'égalité des citoyens dans l'utilisation des ressources énergétiques et matérielles de la Terre, le respect des peuples.

La politique du Danemark, qui a amorcé depuis longtemps cette révolution énergétique démocratique (cf. « La politique énergétique du Danemark. Vers un scénario 100% renouvelable en 2050 », Thierry de LAROCHELAMBERT, Respublica, 30.03.2011), est à cet égard exemplaire.



30 août 2014

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