Paradise Papers et Peter Pan

Jean Hallyday et Johnny d'Ormesson viennent de disparaître, plongeant le pays dans une tristesse à l'ampleur étonnante. L'insoutenable légèreté des disparus a même suffit, pendant quelques jours, à effacer la pesanteur du réel. Nous vivons une drôle d'époque...

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 Quel joli nom que Paradise Papers !

Des papiers du Paradis ?

Des lettres d'amours adressées aux humains pour adoucir leurs tourments ?

Des manuscrits issus de la nuit des temps de l'humanité et offerts à chacun de nous pour l'aider à devenir plus sage ?

Les manuscrits détruits de Démocrite - le joyeux voyageur matérialiste - retrouvés ?

Oh que nenni !

Il s'agit moins poétiquement de l'optimisation fiscale de multinationales et de particuliers - français et autres - parmi les plus argentés de la planète.

Avec une certaine candeur, je me demande : Pourquoi de tels comportements ?

Qu'une mère de famille camoufle des achats sous son manteau au supermarché, qu'un malheureux vole une pomme, un vélo ou un scooter, qu'un homme cambriole un appartement...c'est évidemment désagréable et condamnable !

Cependant, même en les désapprouvant, je peux identifier leurs motivations.

Que Dominique Tian, pourfendeur de la fraude sociale, « travaille » à décorer son nombril avec un diamant me trouble davantage.

Pour en revenir aux multiples articles et commentaires sur les Paradise Papers, je reste sur ma faim.

Je comprends bien les mécanismes :

Ils permettent de jouer avec les différentes législations afin de participer le moins possible, voire presque pas du tout, à la contribution collective qui prend en compte notre statut d'êtres sociaux.

Mais à la question : Pourquoi des humains riches, au-delà de la raison commune, sombrent-ils dans de tels subterfuges pour prendre sans donner ?

Là, j'avoue que je coince un peu. Candeur encore sans doute...

Quel est donc le moteur qui les anime de façon si déraisonnable ?

En s'acquittant de ce qu'ils doivent à la société qui a contribué à leur enrichissement, perdraient-ils du pouvoir d'acquérir ce qu'ils désirent ?

Les cabinets d'avocats fiscalistes spécialisés sont-ils les sirènes de notre temps ?

Toujours plus ?

Ce « toujours plus », cependant,  ne dit rien de ses origines.

Il existe forcément une « raison » à cette démesure, cet hybris des anciens grecs

Le problème semble plus relever de l'ordre des passions que des désirs.

Il suffit de se souvenir de son premier « coup de foudre », ou de son dernier, ou de rêver à sa terrible absence...pour comprendre ce qu'est le désir.

Concernant les passions qui nous agitent, l'affaire est plus complexe.

Les passions sont un mélange irrationnel de désirs, d'idées, d'aveuglements, de caprices enfantins...de parts d'ombres aux origines multiples.

« Nous ne naissons pas au monde, nous naissons aux hommes, à leurs lois, à leurs décrets, à leurs passions » rappelle Émile Chartier (Alain) dans les idées et les âges.

Le nouveau-né, l'enfant, est coupé du monde, de la nature, des choses.

Il est condamné à une famille...et le climat, et le bout de planète, qu'il n'a certes pas choisi et qui vont avec.

Mais condamné avant tout à « aimer qui l’aime, gouverner ceux qui le gouvernent ».

L'univers de l'enfant, du coup, « est plus politique que physique ».

Ses armes, pour surmonter ce micro-univers dans lequel il est survenu, sont l'adaptation forcée, la prière, la ruse, la séduction, le caprice...

C'est pourquoi survient inexorablement le jour, aussi privilégiés que misérables qu'aient été nos premiers pas, où il devient vital de se libérer de son enfance...pour enfin affronter le monde.

Eh oui ! La liberté n'est pas donnée. Elle se résume à une potentialité.

Elle ne peut donc être qu'une conquête.

« La terre ne nous a rien promis » disait encore Alain.

Les familles, même de bonne foi, nous ont beaucoup menti, même sans le vouloir.

C'est sans doute pourquoi, depuis la nuit des temps, les multiples rites initiatiques mettent en scène la nécessaire mort symbolique du « vieil homme », qui est en fait l'enfant attardé qui nous colle à la peau.

Renaître, découvrir l'altruisme, la nécessaire solidarité sans quoi aucune société n'est durable, l'amour au-delà de la famille initiale et de soi-même...

Peter Pan, prisonnier de son monde imaginaire, incarne celui qui sans passé conscient, sans amour, a choisi de perpétuer indéfiniment son enfance.

Pas même une famille de qui se libérer.

Pour tout horizon, un simple pirate, quelques indiens et sirènes, un crocodile qui fait tic-tac et bat la mesure. Voilà les ingrédients pour jouer à se faire peur, et se prouver sans cesse qu'il demeure le plus malin.

Telle est sa loi morale : Être le plus malin !

Un peu comme les plus argentés du monde ! Éternels enfants dotés soudain de pouvoirs d'adultes surpuissants...et incapables de concevoir que leur démesure n'est pas sans effet sur les autres.

Et ils jouent à se faire peur en s'inventant des pirates déguisés en percepteurs, et restent sourds à l'humanisme du XXIème siècle que tant d'autres s'efforcent de définir pour éviter le pire.

 

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