Coronavirus: quand l’État met en place une société de contrôle

La crise du Covid-19, véritable aubaine pour l'État de la mise en place d'un contrôle important sur la population: couvre-feux, contrôles policiers, emballement de l’industrie techno-sécuritaire. « Nous ne renoncerons à rien, affirmait Emmanuel Macron le 11 mars dernier mais avec le confinement, tout semble avoir changé. Thierry Paul Valette

Le 11 mars dernier, Emmanuel Macron affirmait: « Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, aux fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté ». Depuis le confinement, les choses ont basculé.

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Les couvre-feux se multiplient et les contrôles policiers connaissent de nombreuses dérives avec une recrudescence des violences policières particulièrement dans les quartiers populaires. Les plaintes et les témoignages sont nombreux : 

Le 24 mars, aux Ulis (Essonne), Sofiane, agent logistique de 21 ans, se rendait à son travail — il est livreur pour Amazon — et avait oublié son attestation. Après avoir pris la fuite devant les policiers, il a été rattrapé et violemment tabassé. La veille, dans la même commune, Yassin sortait acheter du pain, les forces de l’ordre se sont jetées sur lui avant même qu’il puisse montrer son attestation. Il a désormais le visage tuméfié. À Barbès, à Paris, une jeune fille de 17 ans a été plaquée au sol devant sa mère par une dizaine de CRS. À Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 19 mars, une jeune mère de 19 ans a été frappée par un Taser pour ne pas avoir montré son attestation. Des violences qui ont entraîné cinq jours d’ITT. « Je voulais juste chercher à manger pour mon bébé », expliquait-elle. Des vidéos en grand nombre circulent sur internet, ici ou encore là. 

Sur Mediapart,  dés le 18 mars, David Dufresne recensait sept signalements. Les compteurs ont, depuis, largement explosé. « Avec le confinement, il y a une recrudescence de la pression et des violences policières qui frappent en majorité des jeunes racisées », selon Sihame Assbague.

Le président de la section LDH de Bordeaux (Piette-Antoine Cazau), explique les dangers de cette situation. « À cause du confinement, nos organisations ne peuvent plus jouer leur rôle d’observateur ni vérifier si les contrôles sont proportionnés ou justifiés. »

L’Observatoire parisien des libertés publiques regrette dans un communiqué que « les autorités publiques aient opté pour une politique de surarmement pénal en lieu et place d’une réelle volonté d’apaisement et de pédagogie ».

L’exceptionnelle gravité de la situation sanitaire ne saurait justifier des restrictions arbitraires et disproportionnées aux libertés publiques. L'administration devient toute puissante, l'industrie technosécuritaire s'emballe, des drones équipés de haut-parleur survolent les rues des françaises. L’état d’urgence sanitaire décidée par le gouvernement ouvre donc le champ à toutes ces dérives. 

Sur France Info, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a récemment déclaré que les gendarmes avaient « le droit de fouiller les sacs de course s’ils ont le sentiment que la personne les bluffe ». Le spectre d’une société de contrôle n’a jamais été aussi palpable. L’arbitraire règne, alimentant un climat de défiance. Dans un communiqué publié le 26 mars dernier, Human Rights Watch, la Ligue des droits de l’Homme et une vingtaine d’autres associations et syndicats ont dénoncé des « contrôles abusifs qui menacent la cohésion nationale ».

Sur Twitter, une femme s’en est émue : « J’ai demandé à mon chéri de me ramener des serviettes hygiéniques lundi soir, il était en règle, attestation, carte d’identité, etc… mais il a reçu 135 € d’amende “parce que si madame en avait vraiment besoin, elle avait qu’à sortir les chercher elle-même”. » Des parents se sont aussi fait verbaliser pour avoir accompagné à deux leur enfant chez le pédiatre. Les autorités auront distribué plus de PV que de masques aux citoyens.

La mise en place de l’état d’urgence sanitaire laissera des traces.

Cette loi votée au sein d’un Parlement confiné a été adoptée sans débat. Pour Me Raphaël Kempf, contacté par Reporterre, « l’état d’urgence sanitaire signe l’abandon de l’état de droit. C’est une loi scélérate, qui représente la part sombre d’une République aux abois ».

 La lutte contre le Covid-19 nourrit bien des penchants. En peu de temps, le format des attestations dérogatoires a été modifié à plusieurs reprises  et il s’est complexifié.

Des outils technologiques démultiplient les possibilités de surveillance et se profile déjà l’enjeu du « back tracking »cette technique qui consiste à conserver la trace des déplacements des individus via la géolocalisation de leur smartphone. En France et en Europe, plusieurs initiatives vont même dans ce sens. La Ligue des droits de l’Homme y voit une approche dangereuse : « une forme de servitude volontaire » qui pourrait se transformer plus tard en contrainte avec l’ injonction d’être « un citoyen responsable ».

Dans la psychose et la panique actuelle, il s'agit de prendre aux citoyens une renonciation à leur vie privée sous couvert d’une protection de leur droit à la santé mais aussi la sécurité.  

POUR RAPPEL:

Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont vu l’Europe adopter la Directive sur la rétention des données de connexions électroniques et l’obligation faite aux opérateurs de stocker celles de tous leurs clients. Les attentats terroristes qui ont touché la France en 2015 ont permis le vote sans débat de la loi renseignement. Ils ont aussi entraîné la mise en place de l’état d’urgence dont des mesures liberticides ont été introduites dans le droit commun en 2017.

La pandémie de Covid-19 menace donc d’entraîner de nouvelles régressions : discriminations, atteintes aux libertés, à la protection des données personnelles et à la vie privée…

Une pétition est en ligne par un collectif citoyens afin d'alerter sur ces dangers à venir : https://www.change.org/p/edouard-philippe-coronavirus-non-au-tracking

Thierry Paul Valette

 

 

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