Le jour d'après: Ré-envisager une psychiatrie ?

Folie: une question d'éthique, non d'idéologie.

Le 8 décembre 2016 à l'Assemblée Nationale était présentée par le député Daniel FASQUELLE  une résolution visant à écarter des soins aux sujets autistes les méthodes psychanalytiques. La résolution a été retoquée. Je ne sais pas si c'est suffisant pour soigner l'autisme -j'y reviendrai- mais s'agissant de l'intervention de l'Etat, oui, l'éthique a parlé. A chaque fois en effet que l'Etat proscrit la psychanalyse, il y a un contexte de dictature: par exemple le national socialisme en Allemagne au seuil de la seconde guerre mondiale, ou l'U.R.S.S de Staline. Ou l'intrication ultra  de l'Etat et de la religion, comme dans certaines interprétations de textes sacrés. Du point de vue politique, la possibilité même de l'existence de la psychanalyse comme méthode,  des psychanalystes la mettant en oeuvre, de sujets la et les sollicitant implique, nécessite, un contexte démocratique, la liberté d'opinion politique, religieuse, philosophique, de simple choix de méthode.

Dès lors c'est à se demander pourquoi un républicain se tourne vers l'idéologie plutôt que l'éthique pour apporter la contribution de son groupe parlementaire à une affaire qui n'est pas mince: rendre supportable à l'autiste et aux siens l'opacité, parfois térébrante, faisant obstacle à l'humanisation du lien. Mieux: soigner, à tout le moins améliorer un quotidien devenu parfois un enfer pour ceux qui le vivent au jour le jour. On pourra revoir la séance de l'Assemblée Nationale en se rendant sur le site internet dédié. Daniel FASQUELLE y parait sincère, et se veut dans l'hémicycle le représentant des familles face aux représentants des professionnels que sont certains de ses collègues députés. Et puisqu'il se dirait que l'autisme est neurologique, et que les méthodes comportementalistes apporteraient la preuve de leur efficience, pourquoi ne pas fermer la pédopsychiatrie, transférer ses moyens aux dispositifs d'aide à l'autisme, et inscrire dans la loi que la psychanalyse est maltraitante ?! Mais Daniel FASQUELLE s'adosse à deux postulats erronés: car non la science ne dit pas une fois pour toute et à tout jamais que l'autisme est neurologique; et non il ne revient pas à l'Etat de se substituer à la médecine, et par son instrumentalisation contrainte de  faire qualifier de maltraitante une méthode, la psychanalyse, que des médecins, et des soignants non-médecins, tiennent pour une référence efficiente dans l'abord des souffrances psychiques du sujet et de sa famille.

Au moins, le député FASQUELLE aura amené deux choses dans l'hémicycle: la souffrance des familles, et un débat de bon niveau devant le législateur.

La souffrance des familles face à l'énigme, destructrice du désir de lien, à quoi elles peuvent être confrontées quand, depuis très jeune, le petit d'homme accueilli ne représente pas, ou plus, la promesse  des reconnaissances et épanouissements inter-générationnels. Le député a raison de solliciter des moyens pour aider, apaiser, envisager un avenir partagé et de conquête d'autonomie.

Et puis le député a amené un débat dont on entend bien qu'il ne s'en tient pas à la doxa d'un groupe parlementaire, qu'il les concerne tous sans pourtant être la propriété d'aucun car c'est un débat de soignants. Un exemple fort de cela c'est l'intervention du député Nicolas DHUICQ: même appartenance de groupe parlementaire que celui de Daniel FASQUELLES, mais Nicolas DHUICQ se référe, lui, à ce que la clinique a d'exigeante, de plurielle, loin des réductions simplistes, et appelant de ses voeux psychiatrie et pédopsychiatrie à sortir de la résignation. Nicolas DHUICQ ne votera pas la résolution. Daniel FASQUELLEs se sera-t-il rendu compte qu'en sollicitant une quasi science de l'Etat, une science officielle venant couper court à toute possibilité de débat car édictant ce que doit être la bonne méthode de soin, il a au moins réanimé non tant le débat de l'autisme que celui, plus large encore, de la psychiatrie ?

C'est qu'il aurait beaucoup à dire, et je terminerai  par l'intervention du député Gilles LURTON mentionnant le beau terme de: dignité, pour maintenir une clinique vivifiante, respectueuse de la pluralité des approches d'autant plus nécessitée qu'il y a une pluralité d'autismes et de sujets autistes.

La dignité est peut-être bien la grande affaire de notre époque, et je témoigne que les méthodes gestionnaires qui depuis trente ans maintenant semblent structurer la plupart des discours des hôpitaux psychiatriques ne rendent pas du tout la part belle et digne aux sujets, qu'il s'agisse des patients, de leurs familles, des soignants. Je crois que l'on pourrait dire que ce qui caractérise notre psychiatrie aujourd'hui est qu'elle est une psychiatrie sans visage. Car le discours d'entreprise adossé aux seuls critères du financement et de l'évaluation ne permet évidemment pas d'envisager quoi que ce soit en terme de projet non pas d'établissement, mais de soins. Un audit par exemple, objet couteux et abondemment sollicité, ça plie le débat avant même qu'il ait commencé, tandis que le discours individualisé de la compétence laisse à la solitude du professionnel la charge d'avancer sans que  jamais il ait à se prononcer avec ses pairs  sur l'orientation des choses.

Or, la psychiatrie  est à la fois un écho de la société, et d'une certaine manière une réponse à celle-ci. PINEL faisait résonance à l'indifférenciation plongeant le malade dans le grand fourre-tout des exlus par l'édification d'une nosologie, et partant de traitements possibles. TOSQUELLES répondait à l'épouvantable de la situation des aliénés pendant le second conflit mondial par un formidable mouvement de désaliénation, terreau de ce qui sera la psychothérapie institutionnelle et la politique de sectorisation. A quoi notre psychiatrie fait-elle écho ? Sur le terrain il y a çi et là de forts enthousiasmes, des équipes et des gens qui avec presque rien comme moyens déploient des trésors d'inventivité au service des patients et de leurs familles, de la clinique. Et beaucoup d'abnégation. Mais une abnégation rejoignant aussi la résignation. Le rouleau compresseur et dépresseur du discours d'emballage,  ce discours qui s'énonce officiellement au nom de tous ces dispositifs, le discours de l'entreprise hôpital ne parlant plus que chiffres,  statistiques, saisie d'actes, et  protocoles obsessionnalisants tout ou presque de la pourtant nécessaire part d'imprévisibilité propre à toute rencontre. Où est passée la médecine psychiatrique, celle qui contre vents et marées se faisait la représentante des questionnements du sujet, de ses bricolages psychiques ? Elle semble s'être investie à nourir le monstre logiciel, le P.M.S.I, qui ne prouve que lui-même, captant le temps dommageablement au détriment de celui passé au chevet du patient. Comme si la statistique, le pourcentage, allaient livrer le chiffre de l'être. Alors que de plus en plus, comme le dirait Roland GORI, le chiffre est lu non pour faire parler, mais pour faire taire.

Le débat à l'Assemblée Nationale, avec la parole soutenue, a redonné, momentanément peut-être, un visage aux choses de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie. Il y a une dignité à ne pas se laisser hypnotiser par l'idéologie. En l'occurence celle d'une supposée science des chiffres qui clôturerait le mystère de vivre, tel un produit, une méthode, qu'il suffirait de pouvoir acheter pour être tout-à-fait garanti des affres d'exister. Comme l'écrit Pierre LEGENDRE dans Dominium Mundi L'Empire du Management: Aujourd'hui est le temps de l'individu banalisé et de l'univers chosifié- le temps de l'insignifiance (...) Qu'est devenue la raison de vivre ? Et les emblèmes, et la part des intimes secrets, et la théâtralisation d'un monde qui nous dépasse, ouvrant au regard l'infini ?

L'autiste, mais aussi tous les autres patients, les familles, et les soignants, ont droit à sortir de l'insignifiance et à re-trouver un sens. Sera-ce possible, ou faudra-t-il d'abord que l'outils psychiatrique et pedopsychiatrique s'éffondrent préalablement, tant la résignation à faire entendre quelque chose au delà des seuls logiciels de données à gaver semble gagner chaque jour davantage les plus motivés ? La psychiatrie, la psychiatrie humaine, n'écrit-elle un vrai nouveau chapitre que lorsqu'elle est avec ses patients en situation de réinventer une suite ?

 

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