Qatar Airways : Lorsque le rapatriement devient un business

Alors que 20.000 ressortissants sont encore bloqués à l’étranger, la compagnie Qatari laisse flamber ses prix, malgré une modération négociée par les gouvernements européens.

Ce dimanche 29 Mars, le CEO de Quatar Airlines (Akbar al-Baker) évoque pour Reuters les faibles liquidités restantes dans les caisses de la compagnie aérienne. Il en profite pour faire un appel au soutien de son propriétaire: le gouvernement Qatari.

Quelques jours avant, alors que la moitié de la planète est confinée, le ministre des affaires étrangères (Jean-Yves le Drian) déclare avoir réussi à rapatrier plus de 100 000 voyageurs français éparpillés aux quatre coins du monde. Il remercie AirFrance pour son dévouement et en profite pour glisser la phrase suivante : 

 «Des compagnies n'ont pas joué le jeu : on les connaît, on ne les oubliera pas dans l'après-crise pour leur conduite dans cette période et leur volonté de spéculer sur le malheur des uns et des autres »

Le 27 Mars, Jean-Yves le Drian, Europe 1

 À l’autre bout du monde, la Nouvelle-Zélande vit ses premiers jours de confinement. Le 25 Mars, le pays a été complètement mis à l’arrêt pour 4 semaines, au minimum, par la première Ministre (Jacinda Ardern). Ses 5 millions de citoyens et les dizaines de milliers de touristes étrangers sont ainsi obligés de se trouver en 24h une « bulle » de non-contamination.

Stupeur pour la majorité des visiteurs qui pensait échapper au Coronavirus sur ces îles éloignées, en plein milieu de l’Océanie. Il faut dire que le gouvernement néo-zélandais avait bouclé ses frontières dès le 28ème cas avéré de Covid-19 et obligeait toute personne posant un pied sur son sol à effectuer une quarantaine de 15 jours. 

 Le tourisme étant un des piliers de l’économie nationale, il est favorisé depuis des années via l’aménagement des routes du pays pour les vans, caravanes et autres camping-cars. 

Suite à l’annonce de confinement, une ligne téléphonique est directement mise en place pour s’assurer que tous ces étrangers nomades, majoritairement européens, puissent trouver un logement provisoire. Seul hic, la liaison en ferry entre les deux îles principales est interrompue, empêchant ainsi une partie de ceux qui le souhaitent, de rejoindre Auckland pour prendre un éventuel vol international.

L’ambassade de France met aussitôt en ligne un formulaire de recensement des ressortissants souhaitant rentrer au plus vite au pays. Ils sont invités par la même occasion à trouver un vol par eux-mêmes, le plus vite possible. 

Seulement, pour revenir de l’autre côté du globe, il n’y a pas une infinité de possibilités. Face à la propagation du virus, voilà que Singapour (SingaporeAirlines) et Abu Dhabi (Etihad) ont décidé de refuser les escales sur leurs territoires : les deux derniers pôles résistants, servant de plate-forme entre l’Europe et l’Océanie.  

 Qui reste-il?  Vous l’avez dans le mile : Qatar Airways. 

 L’ambassade contacte d’ailleurs par mail les français concernés, en suggérant vivement de passer par Doha uniquement. Voici un extrait du mail: 

 « Des négociations ont eu lieu entre le ministère de l’Europe et l’État du Qatar, afin de maintenir ouverte une voie de transit pour les vols vers la France (tous les autres pays se ferment), ainsi que pour obtenir le maintien de la desserte de la Nouvelle-Zélande par Qatar Airways et obtenir des vols supplémentaires. Une réduction est offerte pour les ressortissants français qui souhaitent rentrer chez eux (code promo TRAVELHxxx). » 

Le 26 mars 2020 , Ambassade Wellington, information.wellington-amba@diplomatie.gouv.fr

 Les ressortissants français peuvent être rassurés, les relations diplomatiques entre la France et le Qatar sont au beau fixe. Ils pourront rapidement rejoindre leurs chez eux après une unique escale. Nous leur avons donné: le PSG, des technologies militaires, une coupe du monde, des actions TOTAL et quelques autres avoirs immobiliers. Mais au moins, ils savent répondre présent lors d’une crise d’envergure mondiale. 

La stupeur est cependant au rendez-vous pour ceux qui suivent la consigne. Arrivés sur le site internet de la compagnie (les serveurs tiennent le coup), un encart est prévu pour rentrer le code promo donné par l’ambassade.

Un joli petit calendrier affiche alors les prix jusqu’au 17 avril, date buttoir pour le retour. En effet, les vols cesseront ensuite jusqu’au 31 mai.

 Le choc est dur à encaisser pour la majorité. 

 Les 5 premiers jours, seuls les vols en business sont disponibles au prix négocié de 7500€. Ensuite, viennent durant le mois d’Avril, quelques places en classe Economy au prix imbattable de 2000€/personne, aller simple. La vie est belle sur les marchés lorsque l’on possède le monopole. Pour donner un ordre d’idée, un billet pour le même trajet avec Ethiad peut valoir 460€ en temps normal. 

 Qui va pouvoir rentrer à la maison? Forcément les touristes les plus fortunés. 

 Le libéralisme tremble comme jamais, paralysé par le Covid19, mais le système interne mise en place fonctionne encore facilement.

On aurait pu penser que les négociations entre l’Europe et le Qatar auraient jouées sur l’encadrement de l’algorithme pour définir les prix des vols servant le rapatriement. Mais que vous rentrez le code ou non, les prix varient seulement de quelques centaines de dollars NZ. Une réduction tout de même, pourrait-on se dire. Et bien parfois, cette variation pousse incompréhensiblement le prix vers le haut. On voudrait bien connaître l’informaticien qui a codé cette fonction à la va-vite, sous la houlette de ses supérieurs. 

Oui, vous pouvez le dire, Monsieur le ministre: Qatar Airways spécule sur le rapatriement, en se foutant royalement de vos négociations. La compagnie continue ainsi d’engranger des liquidités face à la détresse de leurs clients obligés.

Peut-être que ces prix se trouvent justifiés par un retour à vide, ou la forte diminution du nombre de passagers pour raisons de sécurités. Mais on en doute, car l’urgence du nombre de ressortissants bloqués et la volonté des Kiwis restés en Europe de rentrer chez eux, existe aussi en parallèle. 

 Rapidement, Twitter s’est déjà enflammé et la colère gronde sur les réseaux. Une compagnie au CA de 13,2M€ en 2019 laisse donc ses prix s’envoler, sans un geste de solidarité.

Pour les Anglais, c’est la Malaysian Airlines qui prend le risque de jouer sa carte. Pas besoin d’être devin pour comprendre son intérêt. Sa réputation fortement salie après la disparition du vol MH370 en 2014, voilà une bonne chance pour renflouer ses caisses et redorer son image. 

L’ambassadrice française prévient quelques jours après le début du confinement, que tout est fait pour mettre en place des vols spéciaux. Il semblerait que le gouvernement néo-zélandais freinerait, par précaution, la programmation de ces vols en priorité destinés aux personnes à l’état de santé fragilisé. Un seul vol Lufthansa aurait pu décoller spécialement juste après le confinement. 

« Des vols organisés de retour en France, dont vous avez lu les annonces, sont effectivement prévus à bref délai. Ils concerneront dans un premier temps et en priorité les situations individuelles les plus vulnérables : urgences sanitaires, mineurs isolés, personnes très âgées. »

Le 1 Avril, Sylvaine CARTA-LE VERT, amba.nzf@gmail.com

 Il ne reste plus qu’aux ressortissants français à casser leur tirelire, attendre la suite des événements et voir quels seront les discours tenus face à ses compagnies qui « spéculent mais ne seront pas oubliées dans l’après-crise ». 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.