Et si Michel Houellebecq avait raison ?

Nous connaissons tous l’écrivain controversé, ses impertinences, ses errances, son talent, son réalisme teinté de pessimisme, ses provocations, ses anticipations, et récemment sa lettre confiée au journaliste Augustin Trapenard, et lue à la radio à une heure de grande écoute lors de la matinale de France Inter.

Et si Michel Houellebecq avait raison ?

 

            Nous connaissons tous l’écrivain controversé, ses impertinences, ses errances, son talent, son réalisme teinté de pessimisme, ses provocations, ses anticipations, et récemment sa lettre confiée au journaliste Augustin Trapenard, et lue à la radio à une heure de grande écoute lors de la matinale de France Inter. Sa lettre ne se résume pas à ses dernières lignes, mais c’est pourtant bien ces derniers mots qui ont laissé trace dans les esprits : « Toutes ces tendances, je l’ai dit, existaient déjà avant le coronavirus ; elles n’ont fait que se manifes­ter avec une évidence nouvelle. Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire ».

            Les langues se sont déliées, se sont agitées ou ont fourché après cette lecture. Preuve qu’on le veuille ou non que l’écrivain est venu pointer un élément en suspend, non exprimé qui a trouvé un exutoire et sa cascade de conséquences dans l’écrit de Houellebecq. Apparaît tout d’abord dans ses propos l’hypothèse qu’il n’y aura pas de « monde nouveau » à la fin de ces semaines de confinement, pointant ainsi que la course du temps ne sera pas marquée d’un avant et d’un après.

            Seul un événement majeur ou marquant du point de vue de l’individu acquière cette capacité de poinçonner le temps, de laisser trace et conséquences dans l’esprit, imposant au sujet de ré-organiser sa personnalité et le discours qu’il tient sur sa propre histoire, à présent articulé autour d’un avant et d’un après. Le traumatisme, largement décrit dans la littérature psychanalytique, répond aux points que nous avons mis en exergue. Ainsi, et en suivant la lettre de Michel Houellebecq, son hypothèse pourrait être la suivante : cet événement d’une période de confinement n’a pas généré de traumatisme massif dans la population. Il n’est pas pertinent d’imaginer un discours articulé à un avant et un après, et de ce fait, d’anticiper un changement réel et durable dans la manière dont les individus vont articuler leur rapport au monde.

           Alors pourquoi avons nous tant entendu circuler cette idée d’un monde d’avant et d’un monde d’après dûs à un véritable traumatisme ? Pour qui ou pour quoi cette période de confinement était inassimilable et cause d’une véritable paralysie ? Il semble évident que c’est avant tout le modèle économique dans lequel nous évoluons depuis de nombreuses années qui a connu un traumatisme, incapable d’assimiler ce moment de suspend, lui qui ne peut s’alimenter que d’une croissance perpétuelle et sans cesse renouvelée. Si la psyché a semble t’il pu se défendre et ainsi contenir ce moment exceptionnel à son statut d’événement (la psychée fonctionnant nécessairement avec un effet d’après-coup il nous faudra découvrir les effets plus profonds sur les individus dans un second temps), ça n’est nullement le cas de l’économie pour laquelle ce moment a bel et bien viré au traumatisme. Sa courbe connaîtra sans nul doute un avant et un après, de là à dire que sa logique en sera modifiée cela laisse songeur. Puisque l’économie ne connaît pas l’association libre, ne fait ni rêve, ni lapsus, ni acte manqué il sera donc impossible pour elle de tenter de se représenter cet événement accompagnée d’un psychanalyste à son chevet.

          Michel Houellebecq établit également un constat en affirmant que « toutes ces tendances, (...) existaient déjà avant le coronavirus ; elles n’ont fait que se manifes­ter avec une évidence nouvelle ». Sur ce point il semble difficile de le contredire, et une tendance particulière se révèle selon nous avec une plus grande acuité, celle d’une déchirure dans le lien social ou autrement dit une véritable crise de la fraternité. Bercé à l’individualisme depuis quelques décennies l’Homme contemporain a tissé un lien à son semblable avant tout sur un mode objectalisé avec une visée utilitariste de l’objet-autre plutôt que sur celui de la fraternité.

            Le choix de la métaphore guerrière utilisée par le président Emmanuel Macron lors d’une de ses premières allocutions est tout à fait significatif. Il a engagé l’ensemble des français à percevoir la stratégie sanitaire nationale comme une guerre. La guerre indique donc la présence d’un autre-ennemi, un autre perdant son statut de semblable pour acquérir celui d’objet à éradiquer. C’est bien en réduisant l’autre à un statut d’ennemi que l’homme peut se rendre psychiquement tolérable le fait de le tuer, et les grands propagandistes en période de guerre l’ont toujours su. Si nous sommes en guerre contre le virus, qui d’ailleurs s’en moque complètement, apparaissent alors des armées avec d’un côté les personnes saines et de l’autre les personnes malades ? Un univers de défiance à l’égard de l’autre s’ouvre alors à nous. Plutôt qu’une guerre contre l’autre, il s’agit plutôt d’une attention, d’un soin à l’autre qui aurait dû irriguer le discours du président. La préconisation du port du masque pourrait d’ailleurs se faire dans ce sens ; dans le sens d’un souci de protéger l’autre, à savoir les quelques personnes dites « à risque » de la population française, et non de calfeutrer sa petite personne en espérant ne pas attraper un virus sans gravité pour la grande majorité des cas.

            Voilà une belle occasion de mettre la fraternité sur le devant de la scène que nos dirigeants politiques n’ont pas su saisir. Il ne s’agit ici nullement de faire preuve d’angélisme et d’agiter benoîtement le spectre de la fraternité. Jacques Lacan a évidemment mis en exergue le rapport de la psychanalyse au symptôme, et il nous a également appris combien la psychanalyse n’avait pas vocation à créer des « saints-hommes ». Néanmoins il réside une différence entre sainteté et humanisme et la plongée dans les profondeurs de soi nous semble un chemin tout tracé pour, en bout de course, attester de son lien à l’autre sur le mode de la fraternité par une reconnaissance d’une humanité commune. Loin de se laisser bercer par les illusions du « care », et de la pensée positiviste, mais sans oublier pour autant l’incontournable existence du Mal qui ne nous fera pas basculer dans les satisfactions d’un cynisme de principe.

            Ainsi, si l’axiome est celui de prendre l’autre pour égal, voilà le discours qui se voit nécessairement modifié dans son adresse à l’autre. Oublié l’égalitarisme à tout va, pour un simple retour à une égalité de sujet à sujet. Voilà certainement une posture qui trouverait des conséquences très directes dans nos sociétés. Sur le plan politique il serait alors envisageable que le gouvernant s’adresse au gouverné comme à un autre-citoyen lui ayant attribué ses fonctions et sa confiance et doté d’un sens critique et d’une responsabilité propre. Ne l’infantilisant pas au moment même où il devrait justement compter sur son soutien. Un autre-citoyen que l’on respecte en tant que sujet, c’est-à-dire que l’on reconnaît intrinsèquement comme soi-même, et pour lequel un projet de société se dessine où il pourra trouver sa place de sujet, et non pas simplement de machine-outil au service du productivisme et des nécessités de la croissance.

            La célèbre légende amérindienne du colibri aurait ainsi pu trouver sa place dans les discours de nos politiques pour fraterniser ce moment de vécu commun autour de cette épidémie : « Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! » Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

 

Paris, le 13 mai 2020

           

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