La maladie qui rend vivant

Je reviens sur une nouvelle dont vous avez peut être entendu parler ici ou là. Pas sûr qu'en ce coeur du mois d'août un cours de virologie vous passionne (et d'ailleurs, mes modestes qualifications ne m'autorisent pas à le faire, donc je vous l'épargne doublement) mais juste comme ça, cette nouvelle donne quand même à réfléchir. Ainsi donc, des chercheurs ont mis en évidence qu'un virus d'une nouvelle classe était capable d'infecter d'autres virus. Dit comme cela, peut être que ça ne vous remue pas le petit doigt, et pourtant, cette observation, publiée dans Nature, est porteuse d'une refléxion assez fascinante sur le concept de vie lui même. En effet, pour être malade, il faut être...vivant.

Je reviens sur une nouvelle dont vous avez peut être entendu parler ici ou . Pas sûr qu'en ce coeur du mois d'août un cours de virologie vous passionne (et d'ailleurs, mes modestes qualifications ne m'autorisent pas à le faire, donc je vous l'épargne doublement) mais juste comme ça, cette nouvelle donne quand même à réfléchir. Ainsi donc, des chercheurs ont mis en évidence qu'un virus d'une nouvelle classe était capable d'infecter d'autres virus. Dit comme cela, peut être que ça ne vous remue pas le petit doigt, et pourtant, cette observation, publiée dans Nature, est porteuse d'une refléxion assez fascinante sur le concept de vie lui même. En effet, pour être malade, il faut être...vivant. Jusqu'à là, rien qui vous défrise j'imagine. Néanmoins, on a l'habitude de considérer que les virus, bien qu'appartenant à la famille élargie du vivant, ne sont pas à proprement parler eux -même vivants. Ils sont à la marge du monde vivant, ils interagissent avec, mais ils ne sont pas vivants eux-même. Pourquoi ? Tout ceci est subjectif et un peu compliqué, donc je m'explique. Pour être qualifié de vivant, il faut disposer d'un certain nombre molécules que l'on retrouve chez absolument tous les être vivants : des protéines, des acides nucléiques, une membrane. Cela, peu ou prou, les virus l'ont. A ce stade, ils semblent donc encore faire partie de la famille. Il faut être, de plus, capable de se reproduire, et d'être suffisamment plastique pour évoluer au fil des pressions sélectives, l'évolution darwinienne, quoi. Là encore, les virus savent faire, et parfois pour notre plus grand malheur...

Il faut aussi descendre d'une autre entité vivante, qui elle même descend d'une précédente...et ainsi de suite, jusqu'à notre ancêtre commun à tous, les moules, les hommes, les salades, et les bactéries, tant on est à peu près surs, grâce à de nombreux indices (notamment génétiques) qu'il y a une « unité du vivant », et une origine unique à tout ce petit monde. Pour les virus, là, ca se corse. Les virus descendent d'un virus précédent, mais par des mécanismes plus indirects. Notamment, ils ont besoin d'utiliser la machinerie des cellules qu'ils infectent pour se reproduire. C'est souvent cela qui rend malade. Il y a d'ailleurs une vrai et beau débat consistant à se demander si les virus, en tant qu'entités très simples, sont rudimentaires, au sens où ils étaient là avant nous, où alors sont ultra-sophistiqués de par leur simplicité même, et sont en fait des bouts d'ADN ou d'ARN qui se sont autonomisés à partir de nous et passent ainsi d'organismes en organismes avec une efficacité redoutable. Débat en cours... peut être que certains virus ont une origine très « ancienne » ( comme le dit souvent Patrick Forterre, l'un des auteurs du papier), avant l'apparition de la vie cellulaire, et d'autres beaucoup sont plus « récents », ulterieurs à celle-ci.

Bon, en tout cas, les virus ne se multiplient pas et ne descendent pas les uns les autres de la même manière que des cellules peuvent le faire entre elles.

Mais, surtout, on a l'habitude de considérer comme constitutif du vivant le fait d'avoir un métabolisme : toutes les cellules respirent, utilisent de l'énergie, voire la convertissent, régulent leur milieu intérieur, se nourrissent, se délestent de molécules inutiles ou nocives. Le vivant, c'est aussi tout cela. Et cela, un virus ne le fait pas. Le virus est une capsule qui comprend du matériel génétique et qui se reproduit en exploitant les cellules. Point barre.

Or que nous disent les deux chercheurs évoqués plus haut ? Qu'un virus peut être utilisé à son tour. Qu'il peut être infecté. Instrumentalisé par un autre. Qu'il peut être, donc, malade. Mais s'il est malade, alors, il est vivant ! Si l'on peut dérégler quelquechose en lui, c'est qu'on doit accepter qu'il possède une forme de métabolisme et de régulation interne ! Et donc, oui, qu'il est vivant. C'est ce que dit d'ailleurs un des spécialistes du sujet, Jean-Michel Claverie, dans l'article de commentaire qui accompagne le papier original.

 

Peut-être que cela vous semblera une querelle sémantique un peu vaine. Après tout, on pourrait tout autant reconsidérer le terme de « maladie » plutôt que de « vivant », mais mon petit doigt me dit qu'on en viendrait au même paradoxe, au même vertige ( pas de maladie sans vie, certes, mais pas de vie sans maladie non plus !). Mais il y a plus qu'une vaine querelle. Il y a le questionnement fondamental sur ce qu'est le vivant, vous voyez que même cela est sujet à débat. Alors vous imaginez bien pour la notion d'espèce voire de race ! Cette découverte nous permet donc de bousculer nos certitudes, nos cadres de pensée, nos habitudes. Elle nous permet de penser contre nous-mêmes. C'est, en ce qui me concerne, une de mes définitions de la science.

 

Photo : En rouge le virus infecté, en vert, "spoutnik", le petit virus qui infecte. Crédits : B. La Scola - Nature

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