« Ressusciter » un gène ? La sale (Tas)manie de tout mélanger

Plus que d'une nouvelle scientifique, je voudrais aujourd'hui parler de la manière dont elle a été diffusée au grand public. Mardi matin j'entends, à la fin d'un court flash d'infos sur ma radio préférée que je ne citerai pas , que, accrochez vous bien '"le gène du tigre de Tasmanie a été ressucité", nouvelle qui pouvait avoir, selon la journaliste, d'importantes retombées médicales .

 

Une « pastille » sciences dans un flash de 2 minutes : Joie !

Mais non.


Gloups

 

et regloups.
Gloups 1 : déjà, "le gène du tigre de Tasmanie", cela ne veut rien dire ! Pas plus que "le gène d'homme" ou "le gène de concombre" : chacun de ces organismes possède des milliers de gènes qui, pris ensemble, donnent une identité propre à chaque espèce. Cet ensemble spécifique, c'est ce qu'on appelle le génome, c'est à dire l'ensemble des séquences d'ADN, comprenant les gènes, dans un ordre donné.
Gloups 2 : un gène ressuscité, qu'est-ce à dire ? qu'un gène nait, vit et meurt ? C'est évidemment une grossière erreur d'échelle : ce sont les les organismes qui vivent et meurent, leurs gènes ne sont pas des entités vivantes, mais de simples molécules.

 

J'ai envie d'enfoncer le clou. En effet, par les temps qui courent, constatant que certaines modifications de l'ADN type OGM peuvent parfois vous faire peur ( parfois à juste titre, et parfois vraiment pas...), cela ne va pas s'arranger si l'on vous raconte que l'ADN est "vivant".
Cela dit, deux questions demeurent : d'où viennent ces erreurs? Et que voulait dire la journaliste vraisemblablement peu à l'aise avec ces questions ( je ne lui jette pas la pierre, mais disons que je me donne le droit de rectifier...)
D'ou viennent ces erreurs ?
-En ce qui concerne "le" gène du tigre de Tasmanie, il semble que ca soit un très beau vol-plané-solitaire-droit-dans-le-mur de la journaliste, car les dépêches que j'ai retrouvées ne font pas cette boulette vraiment énorme. Plus intéressant est le sous-texte de cette bourde. Les médias se sont habitués (parfois aidés par des scientifiques complaisants et réducteurs) à parler du gène de ceci ou du gène de cela. C'est dans 90 % des cas une erreur, car s'il y a bien un enseignement que la génétique nous a appris ces dernières années, c'est que le moindre de nos caractères implique souvent des dizaines de gènes, à des degrés divers. Ca rend modeste, car tous ceux qui prétendaient avoir découvert le gène de... ( remplissez à votre guise : l'agressivité, l'alcoolisme etc) ont progressivement mangé leur chapeau et la plume de faisan avec, contraints qu'ils étaient de reconnaitre que ce ne sont pas un, mais dix, voire cent gènes qui sont impliqués, et encore, même pris ensemble, ils n'expliquent évidemment jamais tout. Cette vision réductionniste avait tendance à régresser mais on trouve encore pas mal de scories. Dans le cas présent, elle a été poussée jusqu'au ridicule extrême en parlant du gène d'une espèce. Well done...

 

-plus problématique, l'histoire du gène "ressuscité". Ce mot se retrouve dans les dépêches d'agence annonçant la découverte mais pire encore, dans le titre même de l'article : "Resurrection of DNA Function In Vivo from an Extinct Genome" publié dans la revue PlosOne, une revue en ligne pourtant vraiment passionnante et sérieuse. Mais là, bug : connaissant la puissance d'évocation que ce mot de "résurrection" possède, c'est à mon avis une faute assez grave de l'avoir validé dans le titre. Quand on connait la précaution avec laquelle il faut parler des gènes, quand on connait la mystique forte qu'il y a, souvent à tort, autour de l'ADN parfois supposé être le mal absolu dans les OGM ou le bien absolu dans la thérapie génique, deux extrêmes également contestables l'un et l'autre, on se dit qu'utiliser un tel mot, c'est vraiment donner les verges pour se faire battre, et donner l'impression au public que nous sommes capables de relever les morts. Faux et archifaux bien sur ! Et tant pis pour la nécessaire distinction entre foi et savoir, qui est pourtant un des éléments de l'arsenal qui sépare la science de la religion.Visiblement, se faire mousser est à ce prix... On pourra toujours m'objecter que le titre parle de la résurrection de la fonction du gène et non pas du gène lui-même, mais cela ne se justifie pas plus dans un cas que dans un autre. On aurait parlé de restaurer la fonction du gène, ça aurait été plus précis...et moins vendeur.


Bon, mais alors, "so what" ? De quoi parle-t-elle, cette découverte ? Il se trouve que le tigre de Tasmanie, ou thylacine (Thylacinus cynocephalus), est une espèce disparue depuis 1934. On a conservé les derniers spécimens dans de l'alcool et les chercheurs sont allés voir si, en en prélevant un bout d'ADN et en l'insérant chez la souris, il pouvaient le faire "refonctionner". Vous vous en doutez : ils ont réussi. Mais encore ? D'une part, ce bout d'ADN qu'ils ont inséré n'était pas exactement un gène, mais un élément régulateur, d'autre part, il en existe un exemplaire quasiment identique chez la souris. Certes la séquence n'est pas exactement la même, mais comme le rappellent les auteurs, l'existence de ce fragment est relativement conservée chez tous les mammifères. Donc en résumé, on prend un bout d'ADN d'une espèce A, on l'insère dans une espèce B à la place de son homologue-qui-n'est-pas-le-même-mais-qui-ressemble-beaucoup-quand-même. Et on regarde si ça "marche". Et ça "marche".

youpi .

Où est la nouveauté ? Après tout, on est capable de faire fabriquer des protéines humaines par des levures, sympathiques champignons monocellulaires, en leur transférant un de nos gènes. Homme-levure, c'est quand même autre chose que souris-thylacine, comme distance évolutive !


Non, ici, la nouveauté, c'est ce fantasme de l'animal disparu/ressuscité qui change tout. Or là encore, je ne parviens pas à comprendre. On m'aurait dit qu'on aurait récupéré un chromosome entier, ou un génome entier, j'aurais été incroyablement épaté, mais là, récupérer un bout d'ADN de rien du tout conservé dans l'alcool, je ne vois pas la prouesse. Et je vous parie que si l'espèce n'était pas disparue, on n'aurait pas eu tout ce tintamarre. Je rappelle en passant que l'on est capable d'extraire de l'ADN de tissus conservés depuis plusieurs dizaines de milliers d'années. Alors, 80 ans dans l'alcool, cela ne me semble pas la mer à boire.
Quelles utilisation de ces résultats ? L'article conclue, de manière enthousiaste, sur la possibilité de connaître le fonctionnement des génomes des espèces éteintes et de mieux comprendre les relations entre espèces vivantes. Mouais. Encore une fois, sorti de son contexte, un gène de thylacine qui fonctionne chez la souris ne nous dit pas grand chose de la manière dont il fonctionnait chez le thylacine. A moins que l'on se contente de la réponse : "à peu près pareil". Je persiste à ronchonner : mouais et re-mouais. Les gènes fonctionnent en réseau, et les étudier un par un ressort d'une vision très réductrice du fonctionnement génome. Quand au rêve/cauchemar (rayez la mention inutile) de ressuciter des espèces disparues -spécial dédicace à Jurassic Park- on en est encore loin !
Je ne nie absolument pas la qualité des résultats publiés et leur caractère inédit. Ce faisant, ils contribuent au progrès des connaissances, et à ce titre, je les salue, et les efforts des collègues avec. Mais je ne peux m'empêcher de considérer que dans leur forme ils sont survendus, et cette fois, par les chercheurs eux-mêmes. Et après, il faut que tous les autres rament pour expliquer qu'il n'y a pas lieu de faire de l'ADN un nouveau veau d'or. C'est une molécule, certes incroyable et fondamentale dans le monde vivant, mais une molécule seulement, une molécule parmi d'autres, et elle ne mérite ni excès d'honneurs, ni d'indignité. L'ADN n'est pas "vivant" donc pas ressuscitable, pas plus que le défunt tigre de Tasmanie, gardons un peu la tête froide...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.