L'humanité, le peuple Khoïsan et les lycéens niçois

Vous avez aimé l'histoire des espèces de bactéries qui fusionnaient ? Voici celle de l'espèce qui a failli diverger mais finalement non... Et dans le cas présent , c'est de nous dont il s'agit.

Vous avez aimé l'histoire des espèces de bactéries qui fusionnaient ? Voici celle de l'espèce qui a failli diverger mais finalement non... Et dans le cas présent , c'est de nous dont il s'agit. Passionnante étude sortie la semaine dernière dans l'American Journal of Human Genetics, dont j'ai très envie de vous parler aujourd'hui, mais tout d'abord, un élément de contexte.

 

On sait démontrer, actuellement ( je reviendrais sur la technique un peu plus bas) que la mère de toute l'humanité, la femme Homo sapiens qui est notre plus proche ancêtre commun, vivait il y a environ 200.000 ans en Afrique. Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas d'Homo sapiens avant, juste qu'il suffit de remonter à cette date pour trouver notre plus récente aïeule à tous.

 

On sait aussi que c'est il y a 60 / 70 000 ans -seulement !- que l'humanité a commencé sa très impressionnante expansion mondiale, alors qu'elle avait subi un rétrécissement drastique de sa population : à peine 2000 individus à l'époque. Deux mille personnes et leurs descendants qui se sont lancés à la conquête du monde qui sont donc le berceau de notre espèce, et de sa diversité génétique. C'est du moins ce qu'on croyait.

 

Comment sait-on tout cela ? Principalement grâce à la génétique. En comparant les génomes de populations actuelles, et en mesurant les petites différences individuelles ( les variations sur la séquence d'ADN), on est capable de mesurer la vitesse avec laquelle elles apparaissent, puis en les comptabilisant, de bâtir une sorte d'horloge à rebours, remonter le temps, et dater l'époque où l'humanité était numériquement restreinte.

 

Et puis on a un outil moléculaire particulier, pour la lignée maternelle : l'ADN mitochondrial. Kezako ? C'est simple : vous savez peut être que l'ADN est dans le noyau des cellules. Tout l'ADN ? Presque. Une toute petite portion résiste encore et toujours et se trouve nichée dans une zone de la cellule appelée mitochondrie. Cela a une conséquence immédiate : comme les mitochondries nous sont transmises par l'ovule provenant de notre mère (le spermatozoïde lui, ne donne « que » son ADN) , cela veut dire que notre ADN mitochondrial est celui de la mère de la mère de la mère de la mère (etc)..... de notre mère.

 

Vous voyez l'idée. Il évolue beaucoup moins rapidement que notre ADN nucléaire. C'est donc un outil précieux pour les évolutions à pas de temps long. Et très adapté pour les recherches sur l'origine de l'humanité par exemple. Sans oublier, ici de rappeler que les résultats de la génétique doivent toujours être associés à ceux de la paléontologie, de la paléogéographie, de l'archéologie etc. Multidisciplinarité indispensable.

 

Bon, mais alors, que dit-elle de nouveau, cette fameuse étude ? Eh bien, elle s'intéresse à la période d'avant l'expansion, soit celle qui va de -200.000 ans à -70.000, rarement étudiée. Elle nous raconte l'aube de notre humanité. Et les resultats qu'elle avance, sur la base des techniques évoquées, sont assez incroyables : elle nous dévoile un pan d'histoire complètement oublié.

 

En effet, elle semble démontrer qu'il y a 150.000 ans un rameau de la jeune espèce humaine s'est détaché, et aurait migré vers le sud de l'Afrique. Le rameau « principal » ( un abus de langage), lui, aurait « végété » dans l'est africain jusqu'à 70.000 ans, puis lancé son expansion, et fini par retrouver sur son chemin les descendants de la population isolée. Les deux branches se seraient alors indissolublement et donc définitivement mélangées.

 

Quand on y réfléchit, ca fait entre 80.000 et 100.000 ans pendant lequel les rameaux ont vécu des aventures séparés, soit quand même presque la moitié de la durée de notre lignée ! On peut donc spéculer qu'une quasi-spéciation aurait pu avoir lieu, que deux espèces issues d'Homo sapiens auraient pu coexister un temps sur Terre, si ces croisements n'avaient pas homogénéisé tout cela in extremis.

 

Resultat fascinant, que cette impression d'avoir laissé une partie de la famille sur le bord du chemin, et puis l'avoir retrouvée sur le tard, au risque d'être devenus à jamais incompatibles. Presque bouleversant. Mais à manipuler avec précaution, tant nous sommes habitués à nous penser comme une filiation bien linéaire, rayonnant à partir de son point d'apparition, au point que cela symbolise l'unité du genre humain.

 

Précautions sur l'interprétation de ces résultats, car comme je le disais, c'est sur la base de populations actuelles que l'on fait ces reconstitutions. Et les traces du rameau-perdu-puis-retrouvé, on les a trouvées dans l'ADN mitochondrial de populations Khoïsan d'Afrique du sud. Vous voyez le genre d'amalgame qu'on pourrait faire. Ces Khoïsan ne seraient qu'une humanité-bis, des cousins si éloignés que peut être pas si humains...Grrrr ! Carabistouilles !

 

N'oubliez pas que justement, ils sont les descendants de populations qui se sont croisées. Et que donc, ils sont évidemment comme chacun de nous au coeur de l'humanité. Ils sont peut être les seuls à porter la trace, dans leur ADN, de ce rameau (et merci à eux pour ça !) mais ils n'en sont pas moins complètement intégrés au genre humain. Ni plus ni moins qu'eux, chacun d'entre vous possède des traces d'ancêtres anciens, notamment notre aïeule à tous évoquée plus haut...Il n'y a pas d'humain plus primitif que d'autres !

 

Vous racontant cela, je me transporte quelques jours en arrière. J'ai eu le grand plaisir d'être invité à un débat avec des lycéens de Nice ( merci à l'association ASTS et à leur prof de philo qui m'ont accueilli ) sur le thème « Génétique et Racisme ». L'occasion pour moi de leur montrer que si la génétique avait confirmé depuis belle lurette qu'il n'y a bien qu'une seule espèce humaine, il fallait cependant toujours prendre avec des pincettes l'utilisation que l'on peut faire des avancées récentes de la génétique.

 

Plus les techniques sont précises, plus l'on peut faire de distinctions fines entre groupes humains. Cela ne justifie évidemment aucun racisme, voire aucune réelle différenciation pseudo-« raciale », puisque le concept de race humaine est vide de sens. Pour qu'il le soit, il faudrait au moins que les « races » soient des sous-ensembles isolés les uns des autres, or tout nous montre qu'il n'y a qu'un continuum entre humains puisque les croisements entre populations même éloignées ont toujours plus ou moins lieu.

 

Mais ces avancées de la génétique nous rappellent juste, nous chercheurs, à la modestie : nous reconstituons des histoires, nous proposons des faits, parfois (soyons fous) des concepts. La génétique confirme que les races humaines n'existent pas, elle ne dit pas que c'est moralement mal d'être raciste. Cela, c'est la société des citoyens éclairés qui doit le décider. Et au vu de la vivacité des élèves du Lycée des Eucalyptus à Nice, de leurs rafales de questions, de leur envie de comprendre, il y a de l'espoir. Ce billet est pour eux.

 

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