Vers un pessimisme constructif

«Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique», Michel Foucault car «c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal», Hannah Arendt.

SHUT UP AND BUILD! © ATLAS OF PLACES SHUT UP AND BUILD! © ATLAS OF PLACES

En voie de démembrement politique, économique et critique, notre monde se défait de manière exponentielle. Face à cette situation, qui ne cesse de gagner en inégalité et absurdité, nous ne savons plus comment nous comporter; surtout lorsque l’abandon intellectuel d’une élite dirigeante minoritaire impact le devenir d’une majorité étourdie et abandonnée. À ATLAS OF PLACES nous sommes entièrement conscients de ce malheur et méditons sur ce sujet depuis un moment. Cette plateforme traduit une forme de révolte face à ce déroulement, on ne l’espère pas, fatidique. On ne peut plus se permettre le luxe de rester muet, prétendre que les choses vont s’améliorer, dans un futur plus ou moins proche, sous l’influence d’autres personnes, afin de pouvoir continuer à se divertir et consommer en paix. “Pour reprendre la métaphore éculée du Titanic: les gens éclairés voient l’iceberg arriver droit sur la proue; savent que le naufrage est assuré; s’approprient les canots de sauvetage; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses pour qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gite excessive alerte les autres classes!” [Bruno Latour] 

Face à une montée grimpante des inégalités, du racisme, de la xénophobie, du totalitarisme financier, du monopole des ressources, des crises économiques, des guerres, de la pauvreté, de la pollution, de la destruction de notre environnement – à coup de glyphosate et autres produits sponsorisés par Monsanto & Co. – et du divertissement abrutissant des médias, nous restons stoïques comme si ces choses n’étaient que vouées à se répéter éternellement. Nous cédons progressivement à la tentation de voir notre monde s’écrouler comme si l’annonce de notre propre mort devait obligatoirement annoncer celle des gens et des générations qui nous suivront. Une pensée égoïste, et d’une facilité propre à une petite bourgeoisie, qui ne perçoit pas l’amplitude de son existence plus loin que le bout de son nez.

Nous sommes entourés et assommés d’informations inutiles, reliées par des touts-puissants médias qui ne cessent de se ressembler, se rassembler et monopoliser toutes formes de débats afin de les réduire aux néants intellectuels. “L’homme moderne est l’esclave de la modernité: il n’est point de progrès qui ne tourne à sa plus complète servitude. Le confort nous enchaîne. La liberté de la presse et les moyens trop puissants dont elle dispose nous assassinent de clameurs imprimées, nous percent de nouvelles à sensations. La publicité, un des plus grands fléaux de ce temps, insulte nos regards, falsifie toutes les épithètes, gâte les paysages, corrompt toute qualité et toute critique, exploite l’arbre, le roc, le monument et confond sur les pages que vomissent les machines, l’assassin, la victime, le héros, le centenaire du jour et l’enfant martyr.” [Paul Valéry]

Pourtant, il y a rien de nouveau dans ce qu’on vous décrit, ce pessimisme existe depuis des années et se retrouvent dans les écrits, débats et interventions de la plupart des philosophes, sociologues, journalistes, politiques et économistes ouverts à ce qui se passe en dehors des frontières sociales, économiques et nationales reliées par les médias classiques. Ils sont parfaitement conscients de cette misère grimpante et englobante. Le problème réside dans le fait que ces gens restent lus par une minorité de la minorité; et que les personnes capables de changer la donne, c’est-à-dire la bourgeoisie dirigeante – qui détient toutes les positions sensibles de notre société (universitaires, politiques, et économiques) – demeure indifférente et aveugle à ces alertes. Tels des pompiers pyromanes, ils continuent de manières désinvoltes, narcissiques et perverses à essayer d’éteindre un feu qu’ils ne cessent de ranimer à travers leurs moeurs et décisions politiques. Ils se rassurent à travers l’acte de consommer et l’exhibition de cette consommation: car à quoi sert le bonheur physique si sa présence n’est pas ressentie et jalousée? Notre volonté de se démarquer, de par notre situations financière, permet de satisfaire le besoin de se différencier dans un monde où nos repères sont devenus exclusivement économiques.

D’où l’importance du pessimisme, pas comme une pensée négative, mais constructive. Accepter l’absurdité et l’horreur de notre monde revient à accepter la nécessité de les éradiquer. “La consolation la plus efficace, dans tout malheur, dans toute souffrance, c’est de tourner les yeux vers ceux qui sont encore plus malheureux que nous: ce remède est à la portée de chacun. Mais qu’en résulte-t-il pour l’ensemble? Semblables aux moutons qui jouent dans la prairie, pendant que, du regard, le boucher fait son choix au milieu du troupeau, nous ne savons pas, dans nos jours heureux, quel désastre le destin nous prépare précisément à cette heure, – maladie, persécution, ruine, mutilation, cécité, folie, etc. Tout ce que nous cherchons à saisir nous résiste; tout a sa volonté hostile qu’il faut vaincre. Dans la vie des peuples, l’histoire ne nous montre que guerres et séditions; les années de paix ne semblent que de courtes pauses, des entractes, une fois par hasard. Et de même la vie de l’homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la misère ou l’ennui; mais contre les autres hommes. Partout on trouve un adversaire: la vie est une guerre sans trêve, et l’on meurt les armes à la main. Au tourment de l’existence vient s’ajouter encore la rapidité du temps qui nous presse, ne nous laisse pas prendre haleine, et se tient derrière chacun de nous comme un garde chiourme avec le fouet. Il épargne ceux-là seulement qu’il a livrés à l’ennui. Pourtant, de même qu’il faudrait que notre corps éclatât, s’il était soustrait à la pression de l’atmosphère, de même si le poids de la misère, de la peine, des revers et des vains efforts était enlevé à la vie de l’homme, l’excès de son arrogance serait si démesuré, qu’elle le briserait en éclats ou tout au moins le pousserait à l’insanité la plus désordonnée et jusqu’à la folie furieuse. En tout temps, il faut à chacun une certaine quantité de soucis, de douleurs, ou de misère, comme il faut du lest au navire pour tenir d’aplomb et marcher droit.” [Arthur Schopenhauer]

– 

ARCHITECTURE

En tant qu’architecte nous jouons un rôle important dans le renversement possible de cette situation. Nous sommes responsables, en tant que citoyen et acteur politique de cette société, de bâtir l’espace politique qui régit et sépare chaque individu; et cela engendre certaines responsabilités compliquées à ignorer. La chance, fort d’un déterminisme social, nous permet de dédier 6 à 7 ans de notre vie afin d’étudier; malheureusement nous sortons de cet enseignement incapables de porter un jugement critique sur notre monde ou profession. À l’université on passe souvent nos journées, ainsi que nos nuits, à élaborer des projets, libre de toutes notions financières ou accomplissement physique (c’est-à-dire d’un résultat “bâti”), mais dès que nous obtenons ce bout de papier, à savoir le diplôme, nous sommes soudainement envahis d’une envie insatiable de bâtir; laissant toute déontologie de côté.

Ceux qui résistent – et ils ne sont pas nombreux – font face à un dilemme morale et sociale. Ils se retrouvent comme des parias face à une profession qui n’oserait pas imaginer une remise en question critique de son rôle en tant qu’architecte. La plupart du temps on préfère les assommer de questions redondantes et condescendantes: “N’êtes-vous pas frustrés de ne pas gagner des concours?” “De ne pas pouvoir construire?” “Sais-tu même dessiner un détail de fenêtre?” Comme si notre profession visait délibérément à minimiser tout acte critique afin de faciliter une construction, comme horizon indépassable. Mais pour construire quoi exactement, car c’est bien là que la question réside. Des villas, toutes aussi “originales” et “innovantes” les unes que les autres, pour des riches privilégiés? Des blocs d’appartements construits en périphérie des villes, financés sur des bases spéculatives et propice à une gentrification qui ne cesse de grandir? Des bureaux, encore des bureaux, ces surfaces souvent vides qui ne cessent de se multiplier et qui ne servent qu’à présenter une facade lisse et transparente afin d’y abriter des transactions et échanges opaques et secrets. Des musées, des salles de concerts, des opéras, des philharmonies, autant de programmes qui ne servent qu’à divertir une petite bourgeoisie en soif de divertissements exclusifs? Notre rôle ne peut pas se réduire à cela: de construire pour le plaisir de construire, afin de combler son ego, sa réputation, son compte bancaire et son statut social. Aujourd’hui l’acte de ne pas construire se doit d’être considéré comme plus noble et plus juste que celui de construire; une manière honnête de servir et répondre aux besoins de la société.

Cette plateforme prit forme dans une logique de résistance; afin de douter et idéalement prouver la possibilité de répondre à ces questions ignorées par l’environnement construit. On commença initialement à publier des projets académiques parce qu’ils portaient des ambitions, sociales et politiques, larges et inclusives, souvent naïves financièrement mais remplies de réalisme et d’espoir. Cependant ces projets restent rares, même dans les milieux académiques les plus favorables, où à force de recruter des professeurs “stars” – avec des oeuvres construites aux quatre coins de la planète – on arrive à un degré zéro de reflexion. Ces “professeurs”, imprégnés dans le milieu social et économique de notre système capitaliste, ne font preuve d’aucune volonté, voire d’aucune déontologie, de questionnement, de débat ou de temps attribuer au doute. Ils imposent à leurs étudiants des problématiques banales, voire futiles, d’une bourgeoisie qui s’ennuient: où le travail se résume souvent à dessiner des ouvertures dans un mur et des meubles sur un plan. Tout est pré-mâché et délivré aux étudiants afin de réduire le débat à du simple fétichisme tournant autour du “design”. C’est une tendance troublante qui se veut universelle, mais d’une simplicité et indifférence dangereuse; et sûrement pas le rôle d’un éducateur.

Les étudiants se forment et se forcent désormais à travailler avec des normes et des règles qui ne fonctionnent pas, réduisant ainsi leur rôle à celui d’un “follower”, pouvant s’émanciper et se différencier uniquement à travers des tics stylistiques personnels. Hors les étudiants restent des êtres privilégiés, qui profitent d’un temps libre pouvant être dédier à la lecture, le cinéma, la musique, les conférences, et si possible en dehors de la chapelle stérile de l’architecture contemporaine. La recherche d’un épanouissement intellectuel et la construction d’un horizon philosophique, une grille d’analyse indispensable à toutes formes de critique, restent vitales dans un milieu académique. Pour certains, cela s’atteint à travers la stimulation d’un environnement immédiat, mais pour d’autres, l’université reste nécessaire, voire cruciale dans l’élaboration et la maturation de cette grille. Aujourd’hui l’université se transforme et adopte progressivement des méthodes de gérance similaire à celles des entreprises, où le profit et l’efficacité sur le marché de l’éducation dominent la pensée. Les professeurs s’adaptent aux normes, aux cadences et produisent des étudiants dociles et prêts à intégrer le marché du travail, à savoir des technocrates; peu importe si cette formule engendre des individus vides de toutes notions éthiques, politiques ou philosophiques.

En tant qu’architectes, et étudiants, avons-nous le pouvoir de résister, voire modifier cette tendance? Bien sûr et cela commence par le “doute”: notre capacité à se poser des questions, proposer des alternatives et dire “non”. Nous devons nous intéresser à notre contexte et tenter de comprendre le monde dans lequel nous travaillons et vivons. Pour ce faire, il faut accepter que ce qui nous ai habituellement donné comme base pour le développement d’un projet ne suffit pas à résoudre les problèmes pertinents. Nous devons constamment reformuler les problématiques. Aujourd’hui notre métier peut se résumer essentiellement à faciliter l’immobilisation du capital sur le court terme: principalement à travers le stockage de ressources de plus en plus rares telles que le sable, l’acier, l’aluminium, etc. On travaille pour une petite classe sociale, fortement privilégiée, afin de garantir un investissement stable pour leur argent. Tout cela dans une indifférence et avec un aveuglement total sur ce qui peut se passer autour de nous. Peu d’architectes se soucient des sujets locaux et globaux comme l’étalement urbain, la gentrification, la surconsommation et la raréfaction des ressources. Non, on préfère en effet débattre sur des sujets comme les ornements ou les ambiances, comme si le plus important de nos soucis se résumait à savoir si telle ou telle facade était assez expressive ou pas. Une lubie d’architecte qui démontre à quel point nous restons entièrement déconnectés des réalités quotidiennes.

Car pendant ce temps, nos employeurs – qui se résument désormais à des entités majoritairement privées – se préparent: insatisfaits d’avoir réduit notre profession à celui de décorateur de facades, ils trouvent des moyens de plus en plus efficaces afin de nous évincer des projets, aliénant nos compétences et profitant de notre docilité afin de changer les normes et législations. Les entreprises générales et les prometteurs dominent le marché de la construction: la majorité de l’architecture construite aujourd’hui se retrouve dans les zones pavillonnaires, les zones industrielles et les zones commerciales, des choses que nous décidons volontairement d’ignorer de part leur statut dégradant. Ce snobisme généralisé n’a rien de surprenant quand on voit les programmes proposés aux étudiants, tous aussi spectaculaires et glorieux. Le danger reste que ces grandes entreprises, avec une panoplie de designers rattachés et de conseillers financiers et juridiques, ont une déontologie similaire à celle d’un caillou.

Notre rôle primaire est donc de résister. Ce qui devient essentiel à notre profession, c’est de ne jamais prendre un programme de concours comme contenu normatif. Les architectes doivent rester critiques à l’égard de ce qui leur est donné: au point que la profession devrait s’autoriser à remettre en question les normes, une directive donnée, voire un lieu et à invoquer des dispositions législatives dérogatoires. Il va sans dire que le programme énonce un ensemble de demandes, mais que l’enjeu est de porter le projet à un autre niveau de détermination et de responsabilité; qui ne réside pas seulement dans la formulation d’une réponse possible mais dans un processus de questionnement. L’architecture reste un potentiel qui ne devrait pas être défini négativement. Cette disposition est essentielle et pourrait bien être l’une des raisons pour lesquelles les gens qui proposent des projets inclusives et critiques ont souvent tendance à ne pas gagner des concours. Notre profession considère à peine, voire jamais, qu’un programme est un problème en tant que tel, et ce n’est certainement pas une base suffisante pour développer un projet. Pour ce faire, il faut littéralement dépasser le programme et considérer tous les cadres spécifiques – politiques, juridiques, économiques, sociaux, culturels, historiques, etc. – comme des atouts potentiels plutôt que des limites.

Un enjeu critique est de travailler à la reconquête d’une certaine autorité perdue à cause de la fragmentation improbable de nos compétences et portée par le seul horizon qui semble signifier quelque chose aujourd’hui, à savoir le profit à court terme. Et cela ne peut s’atteindre que grâce au projet. S’engager dans ce qui n’a pas été prévu implique bien sûr un mode opératoire spécifique qui va bien au-delà de l’utilité: il faut un lien plus étroit entre une expertise et une autorité politique. L’architecte devrait intervenir beaucoup plus tôt, bien en amont, dans la définition du potentiel ou d’un développement futur. De plus, les compétitions devraient préconiser l’incertitude et le contournement de la dictature face à un produit sans équivoque. 

Néanmoins, il serait utile de préciser ce que nous entendons par “politique”. Notre vision n’a pas grand chose à voir avec ce que l’on pourrait appeler l’architecture civique, comme par exemple au cours du 19ème siècle où la représentativité était institutionnelle. Il n’y a guère d’architecture de ce genre aujourd’hui, car la plupart de ce qui était considéré comme public est maintenant sous la domination et l’autorité du privé. Les architectes peuvent donc difficilement prétendre faire de l’architecture politique, mais ils peuvent développer l’architecture politiquement. C’est-à-dire à travers le vecteur d’influence que reste le projet architectural lui-même; c’est précisément dans ce cadre que l’architecte peut agir. En d’autres termes, l’action politique reste essentiellement dans un domaine d’expertise donné: c’est donc en remettant en question la pensée normative et les idées préconçues qu’on commence à concevoir le projet architectural politiquement.

“C’est ça, une théorie, c’est exactement comme une boîte à outils. Rien à voir avec le signifiant... Il faut que ça serve, il faut que ça fonctionne. Et pas pour soi-même. S’il n’y a pas des gens pour s’en servir, à commencer par le théoricien lui-même qui cesse alors d’être théoricien, c’est qu’elle ne vaut rien, ou que le moment n’est pas venu. On ne revient pas sur une théorie, on en fait d’autres, on en a d’autres à faire. C’est curieux que ce soit un auteur qui passe pour un pur intellectuel, Proust, qui l’ait dit si clairement: traitez mon livre comme une paire de lunettes dirigée sur le dehors, eh bien, si elles ne vous vont pas, prenez-en d’autres, trouvez vous-même votre appareil qui est forcément un appareil de combat. La théorie, ça ne se totalise pas, ça se multiplie et ça multiplie. C’est le pouvoir qui par nature opère des totalisations, et vous, vous dites exactement: la théorie par nature est contre le pouvoir.” [Gilles Deleuze]

Jean-Luc Godard déclarait dans Histoire(s) du cinéma que les règles sont édictées pour empêcher de penser en dehors de ce qui est communément accepté. L’architecture ne doit donc pas s’incliner sous des diktats restrictifs et, par conséquent, abandonner son potentiel non sollicité. Une telle pensée a pour corollaire l’émergence d’une vision critique accrue, évitant l’application indifférente de la norme. Le faire permettrait au projet de développer sa propre cohérence et d’osciller entre complexité et contradiction. Le projet architectural doit éviter d’être assimilé à une étude de faisabilité; même si la profession n’est malheureusement guère confrontée à autre chose. Le concours, en tant que procédure, devrait être un appel à idées dépassant les fonctionnalités utilitaires. Au début, le projet définit un potentiel avec toutes ses prérogatives et, si nécessaire, les outils utilisés pour qu’il devienne une réalité construite doivent être développés parallèlement à son développement.

Dernièrement, il ne fait aucun doute que l’économie prend progressivement le contrôle sur le corps civique de la cité; non seulement dans l’architecture mais dans la plupart des prises de décision. Aujourd’hui, il est difficile de se conformer à une configuration politique tellement les intérêts du secteur privé dominent la plupart des décisions. On doit lire et se renseigner en dehors de la presse architecturale pour commencer à comprendre et appréhender ce qui se passe dans notre société. Les décideurs politiques sont pour ainsi dire des entreprises dont le seul horizon est encore une fois le profit à court terme. Elle peut être délétère pour une discipline comme l’architecture dont le développement est un processus long et incertain d’une part, mais aussi une entreprise multi-générationnelle. Ce qui est maintenant décrit comme durable devrait s’appliquer beaucoup plus à la forme urbaine qu’aux performances quantifiables de l’enveloppe.

Pour nous, il semble clair que l’architecture a non seulement perdu sa nécessité publique mais aussi sa pertinence politique et que la rue est maintenant sous le régime des intérêts privés. L’écart entre les temps architecturaux, politiques et économiques a tellement augmenté que tout projet s’étendant au-delà d’une seule législature est fortement exposé à des contingences fluctuantes. De tels changements ont inévitablement influencé la profession elle-même: l’autorité atomisée a transformé l’architecte en un spécialiste débordé par les exigences contradictoires des technocrates objectifs et des avantages obscurs. L’architecture se doit de rester dans une large mesure indépendante et critique, c’est-à-dire consciente d’une complexité qui échappe à son domaine d’expertise.

INFRASTRUCTURE

Notre intérêt pour l’infrastructure réside dans sa portée réellement transversale. L’infrastructure mêle des questions d’ingénierie, architecturales, sociales, technologiques, économiques et politiques dans une hyper-structure amalgamée de questions matérielles qui nous concernent tous. Tout comme la prémisse que l’économie a dépassé le corps civique de la cité, l’infrastructure traverse le tissu varié des systèmes artificiels et naturels pour former un tissage opérationnel représentatif de notre monde. Cette influence transversale manque dans l’architecture, ce qui reste un problème auquel les architectes doivent faire face. Ce qui est important pour nous, et ce qu’on cherche à démontrer à travers nos publications, c’est que celle-ci est plus intimement liée à des paramètres quantifiables.

Contrairement à l’architecture, l’infrastructure est déterminée par des nécessités déterminées, par ses performances vérifiables et non par son apparence. Considérant que les infrastructures reposent sur des bases évidemment plus solides et objectives, elles prennent de la crédibilité en tant que faits généraux. Cela contraste fortement avec ce qui est généralement perçu comme une question de style idiosyncratique dans les expressions formelles représentatives de l’architecture. En fin de compte, nous sommes particulièrement attirés par l’espace lié à l’infrastructure dans la mesure où il peut être promu, défendu et articulé de façon plus convaincante à un groupe beaucoup plus large de spécialistes et de “laïcs” sur une base critique partagée d’actions concrètement mesurables.

Les infrastructures restent dans une large mesure contextualisées dans la conscience collective, et cette position souvent en sourdine (à part quand elles ne fonctionnent pas), est due à la transversalité de l’infrastructure et à la réalité de fait. L’infrastructure est tellement ancrée dans notre mode de vie qu’elle est essentiellement partout. Elle est omniprésente et intrinsèque à presque tout ce que nous faisons, ce qui la rend difficile à distinguer comme un artefact discret avec des attributs distincts à un moment ou à un endroit donné. Elle est simplement là, pratiquement irreprésentable en soi, ce qui est à la fois fascinant et alarmant. C’est pour cette raison que les architectes – et peut-être les ingénieurs – ont tendance à sous-estimer ce que l’infrastructure peut vraiment faire pour l’architecture en améliorant la performance et la portée des pratiques de design situées.

Au 19ème et au début du 20ème siècle, l’infrastructure était une entité très précise et délimitée comme celle qui, littéralement, s’abaissait au-dessous de la “structure” sociétale, un “pré-travail” qui servait cette structure elle-même. En notre période de main-d’œuvre flexible et de canaux omniprésents de contrôle et de surveillance, l’infrastructure a assumé le rôle plus répandu et diffus de faciliter une économie mondiale axée sur les échanges commerciaux, les spectacles et les services. Attentifs aux changements systémiques sous-jacents qui ont accompagné de tels changements dans l’organisation sociale et spatiale au cours des dernières décennies, nous suivons de manière critique, par exemple, les changements successifs dans le rôle des infrastructures de base, de la livraison à la surveillance; dans le rôle de la structure sociale, du soutien à la mise en scène; et dans le rôle de superstructure idéologique, de signifier à la publicité.

Nous cherchons à démontrer comment les fonctions amplifiées de l’infrastructure pourraient jouer un rôle dans la conception des bâtiments, étant donné qu’il n’existe actuellement plus qu’une forme d’architecture qui ne soit pas conscrite comme une plateforme de surveillance, de mise en scène ou de publicité. Cela dit, nous sommes convaincus que notre profession est déjà impliquée dans un tournant performatif ou infrastructurel, qu’il soit pleinement reconnu ou non. En ce qui concerne ce qu’une branche du design et de la construction peut faire pour l’autre, nous affirmons que l’architecture peut mettre en scène l’infrastructure et la faire participer au niveau de l’image collectivisante et hautement visible. Inversement, l’infrastructure pourrait apporter des degrés quantifiables d’action à l’architecture en redéfinissant les fonctions représentatives et plus stationnaires de la forme bâtie dans un réseau diffus de services, de signaux, de stimuli et de sensations. 

AGIR POUR LE BIEN COMMUN 

Pour conclure, une condition primordiale pour la promotion d’un pessimisme constructif réside donc dans notre capacité collective à créer des systèmes de valeurs qui échappent au laminage moral, psychologique et social sur lequel le développement capitaliste se concentre uniquement par le biais du profit financier et économique. Le pluralisme de la vie, de nos lectures, de nos interactions ainsi que la joie de vivre, la solidarité, la compassion envers les autres doivent être considérés comme des sentiments menacés. Il est nécessaire de les protéger, de les vivifier et de les relancer d’une manière nouvelle.

Il est important de souligner, d’abord et avant tout, la réorganisation d’un dialogue collectif pouvant conduire à des pratiques innovantes et inclusives. Sans changement de mentalité, sans questionnement, et sans doute, il n’y aura pas d’emprise durable sur l’environnement. Mais, sans modification de l’environnement construit, académique, politique et social, il n’y aura pas de changement dans les mentalités. Nous sommes ici en présence d’un cercle qui nous conduit à postuler le besoin de créer un pessimisme constructif articulé autour de la nature, de la société et de la technologie.

“Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.” [Albert Camus]

Ce manifeste se base sur des écrits d’Arthur Schopenhauer, Michel Foucault, Felix Guattari, Albert Camus, Paul Valéry, Mark Twain, Hannah Arendt, Gilles Deleuze, etc. Toutes traces ou influences est assumées.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.