Le capitalisme de la triche

L’enquête dirigée contre Fiat/Chrysler pour « tromperie aggravée », celle contre Airbus pour « corruption » et les Paradise Papers ont dévoilé un aspect essentiel du capitalisme néolibéral : la triche. Pour dominer, les multinationales ne peuvent se permettre de respecter les règles. Loin d’être des abus, ces pratiques sont la marque d’un système en voie d’effondrement.

L'affaire est passée relativement inaperçue. Le parquet de la répression des fraudes a réclamé une amende de 9,62 milliards d'euros au groupe Fiat/Chrysler. Celui-ci est accusé d'avoir dissimulé les vrais niveaux d’émission d’oxyde d’azote, un gaz extrêmement toxique, de ses véhicules. Selon les enquêteurs, ils dépassent de plus de 1 000% le seuil réglementaire. Après Volkswagen, Renault ou PSA/Citroën, le constructeur automobile s’ajoute à la désormais conséquente liste des manipulateurs des tests d'homologation. Le diesel, symbole de la modernité de la fin du 20e siècle, moteur du déplacement individuel et de la société de consommation, s’avère dangereux. Pire, ses promoteurs ont préféré empoisonner l'atmosphère et causer la mort de dizaines de milliers de personnes par an que de se conformer aux normes environnementales.

De même, Airbus, fleuron de l’industrie européenne, se retrouve sous les feux des justices française et britannique pour « corruption ». Le parangon de la coopération économique franco-allemande aurait distribué des centaines de millions d’euros de commissions occultes lors de ventes d’avions civils et d’hélicoptères Eurofighters. En réalité, neuf dossiers liés à des affaires de corruption pèsent sur le groupe, comme ce versement de 12 millions d'euros au premier ministre kazakh pour la vente de 45 appareils.

Les grands groupes refusent de payer normalement leurs impôts. Les Paradise Papers ont montré à quel point l’évitement de l’impôt, loin d’être un abus, conditionne leur rentabilité, et donc tout leur fonctionnement. Sans optimisation ou fraude fiscale, pas de multinationale. En France, alors que le taux d’impôt sur les sociétés s’élève à 33%, les multinationales ne paient en réalité que 8%. De fait, le Parlement européen a évalué l'évasion fiscale (sans compter l'optimisation) à 1 000 milliards d'euros, soit 20 % du PIB de l'Union Européenne.

Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d'autres. Ils donnent à voir des stratégies d'entreprises entièrement fondées sur la triche. La libéralisation financière et l'ouverture des frontières aux capitaux du monde entier n'ont pas satisfait l'appétit insatiable des multinationales. Jamais elles n'ont envisagé de respecter le cadre démocratiques dans lequel elles évoluent. Payer ses impôts, ne pas polluer à outrance, se conformer à des règles de marché public, tout cela n'est ni raisonnable ni rentable dans l'esprit de leurs dirigeants.

Ces affaires accélèrent l'effondrement d'un monde à l'agonie depuis la crise de 2008. La lisse façade de marbre de la mondialisation heureuse se fissure et révèle un système froid et pourri. La circulation de l'argent n'est possible que parce que les réglementations ne sont pas respectées. Sans trucage des tests d'émission, les constructeurs automobiles n'auraient jamais pu inonder la planète de leurs véhicules. Sans ces pots-de-vins démesurés, pas d'Airbus, finie l'industrie de pointe européenne. Sans mensonges, pas de Monsanto.

Emmanuel Macron a promis de corriger ces « abus ». C’est se méprendre grossièrement sur la nature du capitalisme néolibéral : les puissances de l'argent mentent, trompent et corrompent pour exister. A quand le réveil ?

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