Contre les amitiés érotiques

Chaque week-end, le quotidien Libération publie une série de chroniques dans sa rubrique "Idées" - fort intéressante au demeurant -, dans lesquelles leurs auteurs réfléchissent à divers sujets de société. Dans l'édition du 9 et 10 Août 2014, c'est la juriste franco-argentine Marcela Iacub, connue pour ses prises de position à contre-courant de la pensée féministe classique et pour l'intérêt qu'elle porte à la place du sexe dans nos sociétés, qui y a laissé sa trace. Cet article, nommé Un nouvel ordre social amoureux", fait l'éloge d'un modèle de société fondé sur la totale liberté sexuelle de l'individu. Estimant que l'Occident souffre de "misère sexuelle" (dans son article Pour un service public du sexe, Libération, septembre 2012), il lui faudrait balayer l'idéal du couple amoureux uni à jamais, condamné à la jouissance réciproque et exclusive, sempiternel et institutionnalisé par le mariage, au nom de la liberté de l'individu, que les pulsions sexuelles -fatales- animent, au profit d'un nouveau modèle : celui de l'amitié érotique. Tout être aurait à la fois un conjoint et une pluralité d'"amis", selon le vocabulaire employé par la chroniqueuse, avec lesquels il coucherait sans complexe. Au vu de l'importance qu'elle accorde au sexe au sein de la société (à tel point que sa pensée pourrait être une parfaite actualisation de celle de Freud d'un point de vue sociétal ) on comprend l'obstacle que représentent mariage, codes sociaux et lois non écrites qui cantonnent l'activité sexuelle au rang du vil, animal, et à la stricte sphère privée. La condamnation morale de l'adultère émanerait d'un conservatisme lourd et dépassé, après la révolution des moeurs opérée dans les années 70. 

Avant de procéder à une critique purement formelle, il faut s'intéresser à la pensée elle-même de la juriste. En voulant abolir les structures qui nous entourent et régissent notre société au nom de la liberté individuelle que ces mêmes structures entrave, Marcela Iacub s'inscrit pleinement dans une tendance, un courant de pensée qui s'est répandu en Occident durant la seconde moitié du XXe siècle et surtout après mai 68, que je nommerais faute de mieux idéologie déconstructiviste, dont le meilleur porte-parole que nous ayons eu en France est sûrement Jean-Paul Sartre. Dans l'Existentialisme est un humanisme, conférence prononcée le 29 octobre 1945, celui-ci pose que l'homme n'ayant de nature définie a priori, il lui appartient de fonder sa propre essence, d'où la célèbre sentence: "L'existence précède l'essence". Se construire soi-même, là est le fondement de la liberté sartrienne, absolue . Ainsi, l'homme est "condamné à être libre", à être l'architecte de sa propre nature. On retrouve cette tendance chez notre chroniqueuse: si elle exprime son dégoût pour les institutions et les codes sociaux, c'est bien parce qu'elle croit qu'elles ne font que nuire à la liberté individuelle, consistant à fabriquer soi-même ses valeurs. Agrémenté d'une analyse marxiste, il s'agit pour l'idéologie déconstructiviste de démonter chaque structure existante, considérée comme le seul fruit d'une construction. Aussi, le couple est une construction historique, sociale et politique, "héritier épuré de la famille bourgeoise du XIXe siècle". Faisons-le donc éclater, puisque ce n'est qu'un artifice (et de bourgeois en plus)! 

Ce refus catégorique de fondement naturel aux structures de la société pourrait même dater du XVIIIe siècle et des débuts de l'empirisme anglais. La connaissance ne se fondant que sur l'expérience sensible, il refuse l'idée d'une chose a priori. Il n'y a rien avant l'expérience, tout comme il n'y a rien avant la construction de l'homme par lui-même et rien avant le mariage et le couple. Une tendance a priori qui pousse l'homme à s'unir à la femme? Blabla inconsistant de bourgeois conservateur ultra-catholique sexuellement frustré! 

Ainsi, nous en venons au coeur du sujet. Si l'idée selon laquelle le modèle du couple actuel provient du XIXe siècle est peu contestable -on retiendra l'importance du code Napoléon (1804) en ce sens, qui réforme le statut de la famille- il semble que Marcela Iacub souffre d'une légère myopie historique; car on ne saurait croire que l'institution du couple a été façonné de toute pièce par l'ennemi juré du marxisme, le bourgeois. Celle-ci remonte aux premiers temps de notre civilisation. Après tout, Adam et Eve ne sont que deux, et à moins d'être zoophile, les deux protagonistes de la Genèse forment un couple inaltérable. Aussi, ce que notre juriste prend soin de ne pas dire, c'est que l'on ne peut penser la durabilité d'une institution telle que le couple au sein de nombreuses civilisations (et pas seulement en Occident) sans les inclinations naturelles qu'elle sous-entend. Autrement dit, la progressive institutionnalisation du couple n'a fait que renforcer ce qui était une tendance proprement humaine: s'assembler. A un être, homme ou femme, correspond un autre, d'un autre sexe ou du même. Madame Iacub me rétorquerait certainement que l'adultère est une tendance tout à fait contradictoire; à savoir celle de multiplier conquêtes, amours frivoles et ébats sexuels. Et je ne nierais pas. A vrai dire, nos sociétés ont toujours été tiraillées entre les deux pulsions physiologiques précédemment citées. On a toujours trompé, mais le couple a toujours résisté, au moins à l'échelle d'une société. Si l'adultère a toujours été, d'une manière générale, confiné au secret, c'est bien parce que l'on a toujours préféré, encore une fois à l'échelle d'une société, montrer la stabilité du couple plutôt que l'instabilité de la polygamie (en Occident, ici). On y tient, à ce couple. 

Marcela Iacub propose au contraire d'institutionnaliser ce qui jusque là était réduit au silence est aux chuchotements des femmes sur la plage. "Pourquoi ne pas être engagé dans plusieurs amitiés érotiques?"Soyons donc ouverts d'esprit. 1970: réforme de l'autorité parentale, la puissance paternelle et maritale disparaît. Cinq ans plus tard, la loi Weil est promulguée, et permet aux femmes de procéder légalement à l'interruption volontaire de grossesse. Une révolution des mœurs est en marche. Imaginons qu'elle en entraîne une autre: celle de l'amour. Fini le couple stérile, ennuyeux et conformiste, place aux passions, à la sexualité libérée et à la polygamie et la polyandrie (situation d'une femme ayant plusieurs époux). Le monde se transforme en immense journal intime d'une jeune fille pré-adolescente, ayant Jordan comme amoureux, Kevin pour "Bestouh" et Rémi comme confident. Sauf qu'elle couche avec les trois. Fun. 

Plus sérieusement, la vision que la chroniqueuse de Libération a du sexe se réduit à une simple pulsion physiologique qu'il faudrait à tout prix exprimer. Elle oublie une chose essentielle que le rapport sexuel sous-entend: une certaine intimité. Lorsque deux personnes couchent ensemble, ce ne sont pas de simples liens sociaux qui se tissent, comme Marcela Iacub le prétend, mais un rapport complexe qui se glisse jusqu'au plus profond de l'être. On touche l'intime, pas le commun. On ne partage pas son lit comme ses idées ou un statut sur facebook. Ce qui se passe dans une chambre y reste; l'intime, tel Dracula, ne supporte pas d'être dévoilé au grand jour. Or, le modèle social de madame Iacub reposerait sur l'exaltation de cet intime, autrement dit sa violation. Si une société venait à épouser la proposition de Marcela Iacub, on aurait une multitude d'individus qui s'identifieraient non pas grâce à des institutions comme le mariage (même si la chroniqueuse ne remet pas celui-ci en question, du moins formellement), mais grâce à l'exhibition des conquêtes sexuelles. L'institutionnalisation d'un tel modèle supposerait l'exaltation dans le domaine public (administratif, par exemple) de l'activité sexuelle de chacun. En un mot, sur vos papier, il serait inscrit : "conjoint de ..." et "amant de...", "couche avec...", "en situation d'amitié érotique avec...". Certes, il semble que notre juriste n'aille pas jusque là dans l'exposition de cette forme de société, mais on voit les limites de sa pensée: le sexe et toute activité liée à lui ne peuvent appartenir au domaine public. Toute institutionnalisation d'un modèle reposant sur l'activité sexuelle sur la scène publique est vouée à l'échec, pour une raison simple: elle résiste à son extériorisation. C'est loin d'être un hasard si les Grecs, déjà, séparaient strictement le "domaine public" et le "domaine privé". Le premier était l'espace politique, où l'on réfléchissait sur les formes que la cité prendrait, sur la définition du citoyen,... Le second était celui de la reproduction de la vie, autrement dit l'espace vil, car trop proche de l'animalité. La "misère sexuelle" que dénonce madame Iacub ne date pas d'hier; l'homme et les sociétés ont toujours été complexé par l'activité sexuelle. Le concept même de société implique des règles de civilité, des codes de comportement, desquels les activités basses, c'est-à-dire proche de l'animalité, comme le sexe, sont exclues. C'est donc dans la nature-même de l'homme et des sociétés de les comprimer à l'espace privé. 

L'une des dernières remarques que je ferais sur cette chronique concerne un autre pan de la société, à savoir l'éducation. A la question qu'elle pose, "pourquoi ne pas être engagé dans plusieurs amitiés érotiques?", je répondrais tout simplement: "Parce qu'il y a les enfants". C'est là la plus plus grande tare du modèle de Marcela Iacub, et la pertinence de celui-ci s'arrête dès lors que se profile la silhouette de l'enfant. On peut douter des vertus éducatives d'une famille composée de quatre papas et de six mamans - et l'on n'ose même pas imaginer le montant des frais de fêtes des mères et des pères! Bien téméraire serait celui qui se déciderait à construire un arbre généalogique. Un enfant ne peut tout simplement pas s'accommoder d'une telle situation: les galères des familles recomposées et le seul cliché de la belle-mère monstrueuse annoncent déjà les difficultés. L'enfant a besoin de se voir comme le produit (pas forcément biologique) de deux êtres distincts, d'un couple (homo- ou hétérosexuel). L'humanité est bipolaire, et la pensée occidentale se nourrit de ce distinctivisme: homme/femme, bien/mal, paradis/enfer, terre/mer,... De même, l'enfant doit pouvoir trouver une double origine à ce qu'il est. En fait, l'ordre social de madame Iacub tiendrait éventuellement si nous étions tous âgés de moins de 25 ans, et que l'éducation des enfants ne fût pas un problème de ce monde. Malheureusement, ce n'est pas le cas. 

Le dernier et fatal reproche que l'on pourrait adresser à la juriste est d'un plus grand ordre. On connaît son aversion pour le néolibéralisme, facteur du creusement des inégalités sociales. Seulement, je pose qu'elle s'inscrit tout à fait dans la pensée libérale. Ce qu'il faut bien comprendre auparavant, c'est que le libéralisme n'est pas une simple forme économique: c'est une vision de l'homme.L'homme libéral, celui qui adopte cette vision de l'homme, ne peut supporter l'existence d'une essence a priori, d'une nature humaine qu'il n'aurait pas lui-même bâti, du déterminisme. En un mot, la transcendance est impossible pour lui (comme pour Sartre d'ailleurs). L'affaiblissement de la pratique religieuse en Europe Occidentale en est une des manifestations. Dieu ne me détermine pas, je construis ma propre vie. Ainsi les structures sociales existantes, comme le couple que l'on a examiné ici, ne sont que des obstacles à ma liberté et à mon épanouissement personnel. La conséquence directe de ce rejet de transcendance, de tout ce qui nous dépasse, est la montée de l'individualisme, dont on voit les traits apparaître sur le modèle social des amitiés érotiques. A chacun ses propres conquêtes, ses ébats et ses joies, qu'avons-nous cure de ce que les autres peuvent penser. On construit là un ordre fondé sur les seuls plaisirs de l'individu, qui consomme ses conquêtes comme des boîtes de céréales le matin. Qu'arrive-t-il alors à la famille? Elle disparaît. Et dans un monde où l'individualisme croît sans cesse, et où les liens sociaux se défont, elle est le seul abri qui nous est offert, le seul rempart qui existe contre les excès du libéralisme. 

C'est sans doute avec zèle et conviction que Marcela Iacub a rédigé sa chronique dans Libération. Pourtant il semble bien que sa proposition manque son objectif, à savoir tisser de nouveaux liens sociaux. Comment créer de nouvelles attaches lorsque chacun se laisse emporter par ses propres passions, ses propres pulsions sexuelles? Comme le dirait un certain penseur, “ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme”...

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