Misère à gauche

Libération a publié le 11 janvier un appel « pour une primaire à gauche », lancé par un collectif composé d'intellectuels et élus de gauche, entre autres. Constatant les manques dont souffre démocratie, les signataires souhaitent créer une grande mobilisation citoyenne et « débloquer le débat ». Mais alors pourquoi une primaire qui favorisera d'abord les politiciens et les intérêts électoraux ?

L'idée fait sourire. La droite fait bien une primaire, pourquoi pas la gauche ? Après tout, l'expérience socialiste de 2011 avait permis de catalyser les forces électorales en vue des présidentielles et de vaincre Nicolas Sarkozy. Sauf que cette fois, le procédé, qui se veut hautement « démocratique », ne se réduirait pas au seul Parti Socialiste, mais comprendrait l'ensemble de la « gauche ». L'appel lui-même ne définit (volontairement ?) aucun cadre à la tenue de cette hypothétique primaire, et révèle par là deux choses : d'une part la détresse de l'intelligentsia française, sans repères depuis 2012, à mesure que le quinquennat de François Hollande s'enfonce dans le libéralisme décomplexé ; de l'autre l'impertinence du terme « gauche ».

 

Le désarroi des signataires est fondé : la droite et surtout l'extrême-droite montent, les thèmes comme l'identité, l'immigration ou l'assistanat prennent le dessus dans les débats, au détriment d'idées progressistes, les électeurs et sympathisants « de gauche » sont démobilisés, et tout va mal. Partout, la gauche est défaite. Il faut donc la sauver, au risque de disparaître dès le premier tour en 2017. Ce constat alarmant a donc accouché d'une ultime tentative, maladroite, précipitée, pathétique : celle de l'homme condamné à mort qui rampe vers la sortie de sa cage et cherche à en rompre les barreaux avec ses dents…

 

Charmé par ce cri de désespoir, Jean-Christophe Cambadélis a tenté de préciser l'intention des premiers signataires : ce serait une élection « de Macron à Mélenchon ». Et pourquoi pas de Gandhi à Mussolini ? Quelle cohérence y aurait-il à mettre en compétition adeptes de l'entreprise privée et jacobins vent debout contre le Medef ? Si tel était le vœu des initiateurs, il est d'ors et déjà tombé à l'eau : Jean-Luc Mélenchon a annoncé qu'il serait candidat, quoiqu'il arrive. Et même dans l'hypothèse où la gauche critique du gouvernement se rallierait au projet de primaire, comment concilier les vues contradictoires ? Les hollando-vallsiens parviendraient-ils à se faire pardonner d'un mandat raté ? Seraient-ils seulement conviés à la fête ? Il faut bien toute la mauvaise foi d'un Laurent Joffrin pour faire croire qu'« un espoir est né ».

 

Par ailleurs, il ne faut pas s'y tromper : une primaire n'est en rien un débat d'idées, une confrontation de visions du monde entre grands esprits, que le peuple mobilisé viendrait abreuver de sa ferveur, mais une bataille de personnalités, de postures, de faux-semblants. En d'autres termes, une élection, laquelle se déroule dans un terrain clos, circonscrit par l'industrie médiatique et ses présupposés, interdit au non-initié. Comment par ce procédé rendre la parole à ceux qui ne l'ont pas ? Comment croire à la naissance d'un débat dans un tel cadre ? À supposer que des candidatures émergeraient de la société civile, elles seraient vite écrasés par les mastodontes de la politique.

 

Un tel appel ne surprendrait guère s'il venait d'un frondeur socialiste ou d'un arriviste écologiste en quête d'espace politique. Or, il est l’œuvre d'une coalition hétéroclite entre intellectuels (Thomas Piketty, Hervé Le Bras), artistes (Ariane Ascaride), élus de gauches (Yannick Jadot, EELV), journalistes, essayistes et autres spécimens (Daniel Cohn-Bendit, « européen » à défaut d'autre chose ou Vikash Dhorasoo, ancien footballeur).

 

La contraction flagrante entre les objectifs démocratiques et la forme de leurs réalisations témoigne de l'incapacité de l'intelligentsia française à se passer de politiciens pour former un projet de société progressiste. Elle n'a pas compris la logique des partis, véritables entreprises promouvant leurs candidats-produits, des médias, friands d'émotions plus que de réflexion, et demeure aveugle à l'entre-soi qui s'y crée. La démocratie représentative est dans l'impasse : c'est la plus grande leçon du quinquennat de Hollande, et elle ne l'a pas saisie. Autrement dit, cette intelligentsia ne croit pas au peuple, et c'est grave.

 

En somme, qu'est-ce que la « gauche » en 2016 ? Plus grand-chose. Un corps flasque, translucide, inerte, mort avec le lien qui liait représentants et représentés. Il va falloir apprendre à s'en passer, et enfin confier aux citoyens leur propre destin.

 

 

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