À Vienne, un soutien aux migrants

Des milliers de personnes ont défilé samedi 19 mars dans les rues de la capitale autrichienne pour exprimer leur soutien aux migrants et leur colère face aux frontières européennes de plus en plus opaques, avec le gouvernement en ligne de mire.

 

C'est un de ces jours de mars où le printemps pointe le bout de son nez, l'air s'adoucit, le ciel de découvre, les esprits se libèrent. Il est 13 heures, les gens commencent à se masser sur la Karlsplatz, au centre de Vienne, à deux pas de l'Opéra et de l'ambassade de France, face à l'imposante Karlskirche, sortant par dizaines des bouches de métro, kébab ou sandwich à la main. Aujourd'hui, des rassemblements doivent avoir lieu aux quatre coins du monde. Les drapeaux aux couleurs criardes flottent dans l'air printanier, chargé d'esprit de fête. Les organisateurs, membres de la « Plate-forme pour une politique humaine de l'asile », prennent tour à tour la parole sur une petite scène entre les deux colonnes massives de la cathédrale, interrompus par les applaudissements et les sifflets distribués gratuitement. Dans chaque bouche, la défense des droits, réels ou simplement légitimes, des réfugiés.

 

 

 

Car à défaut d'avoir envahi le pays, ceux-ci ont inondé l'espace public autrichien et viennois depuis l'été 2015. Carrefour entre les Balkans et l'Allemagne, c'est par l'Autriche qu'ont transité les centaines de milliers de migrants qui se trouvent aujourd'hui sur le sol allemand. Pendant longtemps, le petit pays de la Mitteleuropa, emboîtant le pas d'Angela Merkel, a accueilli sans compter les demandeurs d'asile. Mais les choses ont peu à peu changé, comme le regrette Hanna, étudiante en français.

 

 

 

« Cet été, c'était l'enthousiasme qui régnait, lorsque les migrants arrivaient par centaines voire par milliers chaque jour. Les gens applaudissaient à chaque arrivée de train, les bénévoles affluaient pour aider. Mais ça a changé à partir de fin septembre. Je ne sais pas pourquoi. Les migrants ont commencé à être vus comme des envahisseurs, et un climat très conservateur s'est installé sur la capitale ». Un climat qui s'est rapidement traduit dans les urnes : début octobre, Heinz Christian Strache, leader emblématique du parti d'extrême-droite FPÖ, obtenait 30 % des voix à l'élection municipale de Vienne, doublant ainsi son score par rapport à 2010. Un choc pour une ville de tradition très libérale.

 

 

 

« Il y a de la place pour tout le monde dans ce pays ! » s'exclame une femme au micro. Un journaliste syrien vient remercier l'Autriche pour l'accueil qu'elle lui a réservé et exprimer la gratitude de nombreux réfugiés, bien contents de pouvoir vivre en sécurité. En revanche, pas d'irakiens, ni d'afghans, pourtant venus très nombreux dans l'ancien empire des Habsbourg.

 

 

 

Un peu plus loin sur la place, en direction du Musikverein (où se produit l'orchestre philharmonique de Vienne), les vêtements se foncent, les cheveux se dressent, prennent de surprenantes couleurs, s'emmêlent en dreadlox ou disparaissent carrément, la musique vire au rock. Bienvenue chez les « No Border ». Ici, il ne s'agit pas tant d'apporter un soutien aux réfugiés que de faire sauter les frontières, car « l'antiracisme reste antinational ».

 

 

 

Il est 14h30, le défilé part. La place déborde, les différents groupes s'ébranlent. On se dirige vers le Ring, ce boulevard ceinturant le premier arrondissement, le centre historique. Le cortège, qui s'étend sur des centaines de mètres, prend çà et là des airs anticapitalistes. « What's the solution ? Revolution », entend-on partout. Sur une grille, une pancarte exhortant les dirigeants à « laisser sombrer les banques, pas les hommes ». Au milieu du cortège, un groupe d'une vingtaine de communistes enthousiastes et de syriens s'égosille en paroles révolutionnaires, guidé par un homme à la soixantaine, sosie de Franck Lepage, alternant l'allemand et l'arabe. Rebeka, 18 ans, drapeau rouge à la main, est fière du succès de la manifestation : « on n'est pas aussi nombreux qu'en octobre [rassemblement du 11 octobre sur la place des héros qui avait attiré des dizaines de milliers de personnes], mais je pense que l'objectif des 10 000 est atteint ». Mais pour l'essentiel, il s'agit de jeunes non affiliés à une organisation ou de familles.

 

 

 

Dans l'ambiance bon enfant qui règne entre le parlement et la bibliothèque nationale, un « no-border » encapuchonné, le bas du visage masqué, dessine à la dérobée le symbole de l'anarchisme, un A cerclé, sur la vitre d'un arrêt de bus à l'aide d'un feutre noir indélébile et gras, et rentre vite dans le rang, craignant d'être remarqué. Avec les autocollants posés sur les affiches électorales du FPÖ (l'Autriche élira bientôt son prochain président), ce sera les seuls dégâts à déplorer.

 

 

 

Un élément réapparaît tout au long du cortège, comme un long fil rouge : le gouvernement et sa politique migratoire, et plus particulièrement le chancelier socio-démocrate Werner Faymann (SPÖ, centre-gauche) et le ministre des affaires étrangères conservateur Sebastian Kurz (ÖVP, droite). C'est à leur initiative que le nombre d'entrées en Autriche à été réduit à 3200 personnes par jour en février, et qu'une réunion s'est tenue avec les gouvernements des pays des Balkans à Vienne pour trouver une solution à la crise des migrants. La Grèce, elle, n'avait pas été conviée. « Le gouvernement doit démissionner » scande-t-on devant le Parlement, bien gardé par des policiers au visage serein, voire souriant.

 

 

 

Le festival de couleur s'achève dans le jour qui commence à décliner. On annonce 16 000 manifestants. Sans doute moins en vérité. Un bon score, mais pas historique. Tout le monde rentre chez soi, un peu fatigué d'avoir piétiné toute l'après-midi. La question des réfugiés, elles, n'est pas prête de partir.

 

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