L'art de la réhabilitation

Dimanche, Bernard Tapie annonçait au JDD son retour en politique. Depuis, la machine médiatique s'est mise en marche : interviews, reportages presque flatteurs et invitation sur les plateaux de télévision. Oubliés les 404 millions d'euros de l'arbitrage frauduleux, place à un homme pieux et franc, reconverti dans la lutte contre le chômage et le Front National.

Le 12 juillet 1906, la Cour de Cassation casse le jugement de la justice militaire et déclare officiellement le colonel Dreyfus innocent. On reconnaît alors que les accusations portées sur lui l'ont été à tord. Cette fois, ce n'est pas la justice qui réhabilite un innocent, mais la presse française qui sauve un condamné.

 

Son palmarès est d'ailleurs alléchant : une mise en examen pour escroquerie en bande organisée dans l'affaire de la cession d'Adidas, un arbitrage annulé en appel il y a quinze jours, qui lui avait accordé la somme de 404 millions d'euros dont 45 millions au titre de préjudice moral et une peine de prison ferme après un match OM-Valenciennes truqué. N'importe quel citoyen serait tombé en disgrâce. Mais c'était sans compter le sauvetage in extremis dont il a fait l'objet par la machine médiatique. Le JDD lui offre sa première page. S'il a eu le mérite d'aborder l'interview sous l'angle judiciaire, France 2 ne s'en est même pas donné la peine.

 

Dimanche soir, la chaîne publique a dressé le portrait non pas d'un homme d'affaire ruiné, condamné plusieurs fois par la justice, et professionnel de l'évitement de l'impôt (il a bénéficié d'une ristourne d'au moins 58 millions d'euros à l'époque où Eric Woerth était ministre du budget, avec le concours de Claude Guéant), mais celui, presque élogieux, d'un habile politicien, capable de rivaliser avec l'éloquent Jean-Marie Le Pen, « excellent ministre de la ville » de François Mitterrand, revenant comme un « boxeur » prendre sa revanche. Un malin petit joueur. À un petit rappel des faits judiciaires, la rédaction préfère une série de « réactions », issues d'héroïques micro-trottoirs lors desquels on peste contre « l'escroc », sans jamais en indiquer les raisons, ou de bouts de phrases pris çà et là dans la bouche d'hommes et de femmes politiques habitués aux déclarations chocs. « Cela participera de l'animation du débat politique » lâche Henri Guaino en souriant. « Ma porte est grande ouverte » déclare carrément Bruno Leroux, chef du groupe socialiste à l'Assemblée Nationale. Plutôt qu'éveiller chez le spectateur un minimum de sens critique, on préfère confronter des opinions à chaud, puisque, de toute manière, « tous les avis se valent ». Julien Bugier, présentateur du JT, évoque timidement le volet judiciaire écarté par le maigre reportage, puis laisse tomber au vu de la résistance du bonhomme, qui fait mine de ne rien comprendre.

 

D'une manière générale, toutes les grandes publications relaient les prophéties « tapistes » : il aurait un « plan » contre le chômage, notamment des plus jeunes, et veut combattre le Front National. Les moyens sont vagues et peu originaux : réinvestir « tous les fonds actuellement engloutis dans les formations et programmes inefficaces », dit-il, « interdire le chômage des jeunes », répondre « aux besoins du marché du travail », copier le « modèle allemand »… Annonces ridicules, certes, mais pas assez pour le passer sous silence. Or, le bon sens voudrait que l'impertinence n'ait pas la parole. Mais on n'est plus à une énormité près…

 

 

Que Bernard Tapie revienne, là n'est pas l'important. Qu'il obtienne le privilège de la première page dans une publication nationale et une quinzaine de minutes d'attention particulière sur l'une des chaînes les plus regardées de France est bien plus inquiétant. L'émoi créé autour du personnage nous dit quelque chose de l'état général d'une presse française blafarde, froide, plus avide d'émotions vives et fluctuantes que de véritables informations. De plus, elle s'est trouvée un rôle de réhabilitation d'un personnel politique âgé, carriériste, incapable de répondre aux défis contemporains, qu'elle avait joué à merveille l'année dernière au moment d'un autre retour, celui de Nicolas Sarkozy. Un monde qu'une grande partie des Français rejette pourtant massivement, certains à travers le vote Front National, beaucoup d'autres, plus discrètement. Eux ne croient pas un mot des propos de Bernard Tapie. Eux au moins n'ont pas perdu le sens du discernement.

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