Plongée dans la réinfosphère

Depuis quelques années, en France, émerge une information d'un genre nouveau, qui coïncide avec le développement d'Internet et des réseaux sociaux : la réinformation. Aujourd'hui, de nombreux sites comme Égalité et Réconciliation (E&R), TV Liberté, Quenel + Wikistrike, FDEsouche, Méridien Zéro, etc. se revendiquent de cette tendance. Se dressant unanimement contre le système médiatique dominant, coupable de ne suivre que les intérêts des dominants, ils leur contestent le monopole de l'information au nom du principe de la liberté d'expression. Fondée, leur critique se limite toutefois à une simple dénonciation  du « système », et renonce souvent à en expliquer la complexité. Une certaine solidarité structure cet ensemble a priori homogène qu'est la réinfosphère, dont les membres convergent autour de valeurs-clés : anti-libéralisme, américanophobie, conservatisme social, anti-immigration, antisionisme pour certains, anticharlisme… Des valeurs que l'on retrouve le plus souvent à l'extrême-droite du champ politique. On aurait cependant tort de catégoriser ainsi une nébuleuse plus complexe qu'il n'y paraît et à la production idéologique singulière. Contre les interprétations psychologisantes, il faut préférer une approche politique du problème qu'elle soulève. L'existence et le succès de la réinfosphère sont révélateurs de la production de l'information confisquée par une caste économique et politique et de l'état de la société française elle-même. Elle pèche certes par des erreurs de méthode, des interprétations erronées, mais elle est d'abord le signe d'une volonté de réappropriation d'un débat public réservé au petit cercle des possédants.

 

Les méthodes employées par la réinformation aident à en saisir l'essence. Son cœur repose avant tout dans l'opposition catégorique aux médias traditionnels. Au service unique des puissants, ceux-ci ne seraient pas en mesure de diffuser l'information sous une forme « objective ». Ainsi, les réinformateurs sont-ils des « dissidents », marginaux et clairvoyants, exclus d'un système liberticide qui les assaille. Eux contre nous. Les honnêtes contre les sournois. Il est même admis que la presse traditionnelle ne commet pas seulement de faute politique : son vice est d'ordre moral. Le Monde, TF1, Europe 1 renonceraient à dévoiler la « vérité ». Le mysticisme est donc de mise, comme le souligne le slogan de Wikistrike, « rien ni personne n'est supérieur à la vérité ». L'introduction d'une notion aussi politique que métaphysique pose problème dans le cadre de l'information, en ce qu'elle entraîne une vision du monde manichéenne, où s'affrontent partisans de la vérité et ses ennemis. D'un côté, le peuple ou les (vrais) intellectuels éclairés, de l'autre les corrompus, les experts, les journalistes, la finance, les sionistes, etc. formant un ensemble considéré comme homogène.

 

Quelques faits d'actualité illustrent ce caractère problématique, comme le conflit ukrainien, dont le traitement témoigne d'une sympathie manifeste pour le président russe Vladimir Poutine. Dépeint comme un dirigeant courageux et charismatique, il est aussi l'incarnation de la sagesse. Son intransigeance sur la scène internationale est saluée partout. Un éloge géopolitique de la virilité que l'on retrouve sur l'ensemble de la réinfosphère. Rarement, cependant, on évoque les nombreux soldats russes postés à la frontière ukrainienne, le soutien actif de Moscou envers les séparatistes et la complicité du Kremlin dans le non-respect des accords de Minsk I et II. Le gouvernement de Kiev, lui, suscite les critiques les plus vives : fasciste, pro-occidental, il est comparé aux juntes militaires à la mode dans les années 70 en Amérique du Sud. Un documentaire produit par TV Libertés, intitulé « la face cachée de la guerre en Ukraine », tente de démontrer le mensonge médiatique en accusant, preuves à l'appui, l'armée régulière de faire passer ce qu'elle a détruit pour des dégâts causés par les séparatistes. Les réalisateurs dénoncent une « propagande » orchestrée par Washington dans le but de déstabiliser la région du Donbass. Au point de faire passer les séparatistes pour des innocents. La suppression du russe comme langue officielle relève certainement d'une faute politique grave. Mais elle ne saurait expliquer à elle seule un conflit qui dure maintenant depuis plus d'un an, comme souhaite le montrer le documentaire. Car s'il y a impérialisme, il se trouve à la fois du côté de l'Union Européenne (aux intérêts communs mais pas toujours identiques à ceux des États-Unis), de la Maison Blanche mais aussi du Kremlin. Dans cette même logique, un article publié sur E&R, publié par Mikhail Gamandiy-Egorov le 1er juin 2015, le président ukrainien Petro Porochenko est reconnu coupable de « génocide contre la population du Donbass ». Un lauréat jamais attribué à son homologue russe, pourtant très impliqué dans les conflits Tchétchène et Géorgien. Une telle dissymétrie rappelle à maints égards le point de vue catégorique de la masse médiatique occidentale.

 

Une erreur de méthode souvent répétée, que dénonce Jean, rédacteur sur le site « Cercle Non Conforme ». S'insurgeant contre le « manque de recul et de discernement » de la réinfosphère dont il se revendique, il étoffe son propos d'exemples de théories du complot qui y circulent, comme la soi-disant fausse destruction des statues du musée de Mossoul, en Irak, ou le prétendu meurtre de Boris Nemtsov par la CIA. Trop de choses sont analysées sous le seul prisme du complot américain, et on attache à des événements aux causes complexes des explications uni-factorielles. Égalité et Réconciliation n'échappe pas à cet écueil. Le site se distingue cependant par sa fascinante obsession antisioniste, qui en fait un média à part. Dans une vidéo diffusée le 23 mars 2015, Ayssar Midani, citoyenne syrienne, entend nous éclairer sur les « causes réelles » de la guerre syrienne. L'argumentaire, structuré et d'aspect sérieux, se concentre sur l'absence de prises de la finance occidentale sur Damas et le boycott d'Israël exercé par la Syrie. C'est « l'économie de résistance » mise en place par le régime Al-Assad qui aurait fait du pays une « cible privilégiée des impérialistes ». Le schéma est simple : les forces américano-sionistes esquissent un plan de renversement de pouvoir, fomentent un complot contre le régime en place, et profitent des printemps arabes pour passer à l'action. À cet éclairage s'ajoute une description élogieuse du président syrien : « Quelqu'un qui garde son sang-froid et qui garde les institutions en place » et « qui croit au bien-être du peuple ». Une explication lacunaire, qui donne toute la place de décision et d'action à des volontés extérieures et lointaines. Or, on ne saurait penser une révolution sans un élan populaire sincère. En l'occurrence, il semble avoir échappé à Ayssar Midani qu'un pouvoir autoritaire, fondé sur des services de sécurité puissants, un appareil répressif impitoyable, et la dénonciation généralisée ne se fait pas que des amis. La lecture géopolitique se révèle inexacte. Comme le souligne Alain Gresh, journaliste au Monde Diplomatique : « Ce n'est certainement pas l'hostilité du pays à Israël qui a amené les pays du Golfe à soutenir l'insurrection, mais plutôt la volonté de casser l'alliance entre Damas et Téhéran »…

 

Un complotisme mesuré, si on le compare à celui qui est à l’œuvre sur Wikistrike. On y trouve tantôt une « révélation » de documents supposés cachés de la NSA, datant de 2012, prouvant la complicité entre les États-Unis et l’État islamique, lorsque l'on sait qu'à l'époque, Washington comptait sur l'opposition syrienne, islamique ou pas, pour renverser le régime syrien, ou un pamphlet contre « ces mensonges qui nous empêchent de vivre », dans lequel seules valent des assertions vagues ne laissant aucune place à l'analyse : « Tout est faux », « les plus riches ne travaillent pas »,... Trop désireuse de se démarquer de la masse médiatique qu'elle dénonce, la réinfosphère s'égare parfois dans le manichéisme et la caricature.

 

Il lui arrive même de répéter les mêmes erreurs que la presse traditionnelle, comme l'utilisation des citations des politiques comme argument d'autorité. TV Libertés, par exemple, a choisi, entre autres, de produire un JT par jour, à l'instar des grandes chaînes de télévision. Deux présentateurs, un homme et une femme, d'une trentaine d'année chacun, énumèrent les événements de la journée, dont le déroulement diffère peu des JT traditionnels. Dans le journal du 20 mai 2015, la journaliste relate la bataille politique en cours entre Claude Bartolone (PS) et Valérie Pécresse (Les Républicains) pour les élections régionales et cite une longue déclaration du porte-parole du parti de droite. Mais aucun des deux présentateurs ne prend la peine d'analyser les propos, et ils confèrent de ce fait une autorité certaine au politique cité, alors même qu'il fait partie le «système» à laquelle la réinfosphère s'oppose. La démarche, peu professionnelle, révèle les limites idéologiques d'un JT quotidien, qui ne fait finalement que supporter une droite libérale-conservatrice.

 

Néanmoins, on l'a compris, la réinformation n'apparaît pas sous un aspect uniforme. Elle revêt tantôt des apparences très sérieuses avec des interventions de longue durée de l'historienne Marion Sigaut sur l'escroquerie Voltaire ou d'Alain de Benoist sur le sens du mot « populisme », tantôt des formes les plus ridicules, avec des articles sous-documentés, mal écrits et haineux. Elle est bien plus diversifiée qu'elle ne le donne à penser. D’abord sur le plan des moyens de communication : quand certains sites se contentent de recopier des dépêches de l’AFP ou d’imiter la presse quotidienne, d’autres ne renoncent pas à l’analyse de l’actualité, qu’ils jugent défaillante dans l’espace médiatique traditionnel. Ainsi, Méridien Zéro propose chaque semaine une émission radio de deux heures sur des divers sujets, souvent en lien avec la mouvance identitaire, mais aussi sur la situation économique et Grèce, la candidature d’Hilary Clinton ou le traité transatlantique.

 

Ensuite, d’un point de vue idéologique, si Fdesouche, par exemple, adopte une position radicalement islamophobe, E&R aurait plutôt tendance à valoriser la religion musulmane au détriment du judaïsme. Alain Soral, son président, n'hésite pas à affirmer que « les musulmans qui sont sur le territoire français ont un rôle positif, c'est d'aider les français qui ont une religion fatiguée (…) à redécouvrir le vrai combat, qui est de lutter contre le Mal ». Dans une autre vidéo, il corrige de Renaud Camus, théoricien du « Grand Remplacement », adulé au sein de la réinfosphère, qui « n’arrive pas à faire le lien entre l’immigration de masse et la crise économique néocapitaliste ».

 

Mais les divergences idéologiques existent aussi au sein même de ces médias alternatifs. Sur TV Libertés, si la tendance générale tend à droite, on compte plusieurs intervenants de gauche, dont un régulier, avocat chez Europe Ecologie les Verts. Agora Vox, un pure player où tout inscrit peut publier un article, en fait même un mot d’ordre. Partisans d’une fermeture des frontières aux migrants et militants d’un accueil intensif des réfugiés se côtoient sur une même page internet : les points de vue peuvent varier d’un article à l’autre. Un mode de fonctionnement qui contraste avec le culte de la personnalité de Soral sur E&R et de Dieudonné sur Quenel +.

 

Côté finances, les modèles présentent également des divergences. TV Libertés et E&R revendiquent une absence totale de subventions et de revenus publicitaires. Pour le premier, tout est financé par les dons, nombreux. « Nous évoluons en équipe réduite », affirme la gestionnaire de TV Libertés. « Si nous évoluions dans le privé, nous aurions des salaires bien plus importants. Mais ce n’est pas ce que nous voulons. Tout le monde fait presque du bénévolat. Les dons, eux, vont au développement des nouvelles émissions et aux frais réduits au stricte minimum ». Les intervenants sont soumis au même régime : ils ne reçoivent aucune indemnité. « C’est parfois très dur, financièrement. Le matériel professionnel est cher. Par exemple, une oreillette reliée à la régie coûte 3 000 euros ! Mais il est hors de question de recevoir de l’argent de la publicité, qui pourrait nous exposer à des pressions ». Quant au site d’E&R, il peut s’appuyer sur les adhésions au mouvement et les ventes de livres issus des éditions Kontre Kulure.

 

Toutefois, tous n’ont pas la même intransigeance vis-à-vis de la publicité. Sur Agora Vox, par exemple, elle prolifère.  En juin 2008, dans une interview donnée à Libération, Carlo Revelli, son fondateur, affirme qu’elle rapporte entre 20 000 et 30 000 euros mensuels à raison d’un million de visiteurs. Il déclare par ailleurs ne pas croire aux pressions des annonceurs, n’en ayant reçu aucune en trois ans, là où d’autres y verraient la mainmise de l’appareil capitaliste sur l’information. Pour autant, si les revenus publicitaires financent une partie des coûts, ils ne suffisent pas à assurer le fonctionnement du site, d'où un appel aux dons lancé en novembre 2009. Cette seule différence suffit à entrevoir le fossé qualitatif qui sépare les grands médias de la réinfosphère des plus petits, bien que tous se revendiquent d’une même tendance.

 

On ne peut toutefois pas s'arrêter à ce stade de l'analyse. Car si une réinformation existe, c'est bien parce que l'information elle-même est, d'une certaine manière, entravée. Objet d'une confiscation révoltante, elle apparaît ailleurs sous un nouveau visage. L’entreprise, laborieuse, n’en est pas moins légitime. Elle nous fait réfléchir au fonctionnement du système médiatique français et occidental. Contre le règne des tycoons, des adeptes du « il n’y a pas d’alternative » et chamans de la vérité qui ne disent pas leur nom, une masse importante et croissante de non-spécialistes tente de s’emparer de sujets qui leur échappent et d’en proposer des interprétations. La réinfosphère a su trouver dans le développement d’Internet et des réseaux sociaux un nouvel espace public dédié à la liberté d’expression. En s’emparant d’une actualité aussi décisive et grave que le Traité Transatlantique quand la presse traditionnelle l’esquive prudemment, elle fait preuve d’une indépendance d’esprit respectable. Aussi, croire que cette nébuleuse est éminemment antidémocratique puisque d’extrême-droite (quand bien celle-ci serait uniforme) relève de la mauvaise foi propre aux grands titres peu enclins à partager leur cher monopole : c’est au contraire de la démocratie que la réinformation entend tirer sa force. C’est cette même démocratie qu’elle désire, dans ses égarements, sauver de son inertie.

 

 

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