Une semaine avec les Marcheurs. La déprime.

Nous avons suivi des "marcheurs" une semaine avant le premier tour. Entre "kiosques", portes-à-portes, flash mob et support party du dimanche soir, on s'est tapé toutes les "innovations" d'En Marche! Le mouvement veut faire de la politique autrement. Nous avons trouvé un militantisme très classique, molasse sur les bords, aux têtes grisonnantes. Image (partielle) d'un mouvement normal.

Avec deux camarades d'école de journalisme, nous avons suivi une équipe de "marcheurs" de Strasbourg durant la dernière semaine avant le premier tour. Entre les "kiosques", les portes-à-portes, les flash mob et la support party du dimanche soir, on s'est tapé toutes les soit-disant innovations d'En Marche! Le mouvement veut faire de la politique autrement. De la politique en marchant. Mais derrière les mots, on a trouvé un militantisme très classique, molasse sur les bords, aux têtes grisonnantes. En une semaine, on a vu très peu de jeunes. Image (partielle, voire partiale) d'un mouvement normal.

Mardi. Jean-Roger, jeune retraité de 55 ans, s'installe devant la gare de Strasbourg. Tout sourire, il gonfle quelques ballons bleu-blanc-rouge et fixe un drapeau européen sur un poteau de plastique. C'est un "kiosque", un "concept nouveau", "innovant". En fait, il distribue juste des tracts. Les gens passent, il se prend des vents. D'autres militants arrivent en renfort. Ils sont six, trois retraités, deux quarantenaires et un étudiant. Jean-Roger parle bien. Avec son petit accent du sud, son expression enjouée et son allure sportive, on a envie de discuter avec lui. Il est sympa. Et c'est bien LA caractéristique du "Marcheur". Modéré, ouvert, souriant, relativement classe, le macroniste plaît à tout le monde. Un produit qui se vend bien. Il nous parle de l'Europe, des transformation du travail, de la mobilisation autour de Macron.

Hippolyte tente de faire de même, de l'autre côté de la gare, à la sortie du tram. Chaque vague de passants semble le submerger. Il n'arrive pas à donner un seul tract. Avec son expression livide, on dirait qu'il distribue des pubs pour Sephora. Des fois, il tente un « bonjour ». Il est un peu timide. C'est un ancien juppéiste. On comprend mieux le manque d'enthousiasme.

Le soir, nous nous rendons à une réunion publique autour du programme de Macron à Illkrich-Grafenstaden, au Sud de Strasbourg. L'idée est de convaincre les habitants du quartier d'aller voter pour lui dimanche. Il y a une bonne vingtaine de personnes. Que des têtes grises et des kilomètres de rides. En additionnant tous les âges, on remonte facile à Jésus Christ. Sans déconner. On se croirait à la messe. Heureusement, le sourire triomphant d'Emmanuel Macron, collé sur l'estrade, nous rappelle pourquoi on est là. L'animateur lit un Powerpoint. Le programme de leur candidat. Hyper convaincant. Une femme conteste chaque mesure en commençant par « moi je ». L'animateur lui demande gentiment de réserver ses questions pour la fin « afin de ne pas perturber le débat ». Un débat sans contradicteur en fait. C'est vraiment trop innovant, En Marche ! Un vieux s'empare du micro pour faire l'éloge de la formation professionnelle. On ne comprend pas bien ce qu'il dit, mais les « Marcheurs » présents font tous « oui » de la tête. Il est 21 heures et j'ai envie d'aller me coucher, c'est grave. Du coup, on s'en va.

Vendredi. En cette matinée ensoleillée, les « Marcheurs » organisent une Flash mob devant la cathédrale pour de célébrer la fin de la campagne. Ils veulent rassembler environ deux cent personnes et dessiner un EM ! géant. On s'attend au pire. L'espace est ceinturé d'un ruban rouge et blanc et de barrières de sécurité. L'attentat de la veille a inquiété les organisateurs. Gaëlle, l'une d'entre eux, nous engueule comme du poisson pourri parce qu'on est entré avec des caméras sans son accord. Elle m'aboie : « Vous êtes qui ? » Cela fait trois jours qu'on suit En Marche ! Strasbourg, qu'on envoie des textos, des mails, qu'on filme des militants, on les harcèle presque, et on a le droit à un « vous êtes qui ? » Même ses collègues passent un sale quart d'heure. Ambiance. « Elle est un peu stressée, nous rassure un grand costaud aux cheveux longs. Avec ce qu'il s'est passé hier soir, les flics sont très à cheval sur la sécurité ». On pourrait cacher une bombe dans le caméscope, c'est vrai.

Ils gonflent des ballons, ils sortent les tee shirt jaunes, bleus et roses flash. Tout le monde est content. Thierry Michels, référent... euh pardon « coordinateur départemental du comité d'En Marche Strasbourg cathédrale », marmonne d'obscures consignes au micro. Les gens affluent, quelques curieux, mais surtout beaucoup d'habitués d'En Marche ! La musique est cool. Du Daft Punk roule dans l'assemblée. On se trémousse, mais pas trop, faudrait pas se taper la honte. Peu de jeunes en vue, encore une fois. C'est le Lion's Club open air. Tranquillement, tous se disposent de telle manière à dessiner, ensemble, un grand EM ! qu'on pourra apprécier vu du ciel. Au signal, tout le monde lâche son ballon à hélium sur fond de musique de boîte de nuit. Il est midi et demi. Les sourires s'étendent sur tous les visages. Un « Macron Président » très mou parcourt le rassemblement. Il y a un peu moins de monde qu'attendu, mais ce n'est pas grave. L'important, c'est qu'il y ait du monde aux urnes dimanche. Gaëlle revient vers nous, à la fin, pour s'excuser de son comportement. Des gens sympas je vous dis.

À la fin, une conseillère municipale et un gros relou à lunettes essaient de nous sous-tirer des plans flatteurs. « Vous pourriez nous envoyer des images pour qu'on les mette sur le site internet, non ? » La nuance entre journaliste et communicant leur semble inconnue.

Des gens formidables

Dimanche. Direction le Café Bâle, QG d'En Marche ! Strasbourg, pour vivre la soirée électorale. On a la boule au ventre. Personne ne sait ce qu'il va se passer. On arrive à 18 heures, il n'y a encore personne. Deux écrans géants diffusent BFMTV. Le son est beaucoup trop fort. Surtout quand Ruth Elkrief prend la parole. Passer la soirée en compagnie d'enfonceurs de portes ouvertes nous ravit. Un type immense en costard bleu klein fait des vannes derrière nous. Les gens commencent à arriver. Les têtes familières défilent et s'attablent joyeusement autour d'un verre ou d'un bon repas. C'est un cortège d'arrivés, bien fringués, bien coiffés, aux dents impeccables et au porte-feuille bien rempli. Le licenciement, les fins de mois difficiles, les contrats précaires, on connaît pas trop ici. Le cadre supérieur blanc en milieu ou fin de carrière vient célébrer sa victoire qu'il pressent certaine. Pas nous. Il y a très peu de femmes.

19 h 50. C'est bientôt le moment. Le stress monte, une certaine tension circule malgré tout dans le bar bien rempli. J'entends à côté de moi : « Je crois que je vais me chier dessus ». Moi-même je n'en peux plus. On se met face à l'écran. Je délègue la caméra à ma camarade, pour profiter pleinement de la scène. J'avoue avoir souhaité voir ces visages se décomposer de tristesse. Le décompte arrive. 10, 9, 8, mon voisin me casse les oreilles, 7, 6, je suis filmé par France 3, je dois faire gaffe à ce que je fais, 5… 4… 3… 2… 1… Silence. Puis l'éclat de joie. Leur champion arrive carrément en première position. Quelques personnes osent sauter. Une trentenaire au tee-shirt jaune fluo est montée sur une table. La rebelle. Les Marcheurs ont gagné. Ils sont rassurés, ils craignaient un second tour Le Pen – Fillon ou Le Pen – Mélenchon.

Que du bonheur. On s'enlasse, on s'embrasse, mais on ne crie pas trop fort, ça pourrait déranger. Les analystes se succèdent sur l'antenne. Benoît Hamon est le premier à s'exprimer. Il fait de la peine. Par respect, tout le monde se tait, puis applaudit à l'annonce de son soutien à Emmanuel Macron. Je m'assieds et tente de reprendre mes esprits. Ces résultats ne correspondent pour ainsi dire pas vraiment à ce que je souhaitais. Je bade sévère, nous badons. Eux ne badent pas. Je reprends conscience dans un moment hallucinant où les gens applaudissent François Fillon pour son soutien. J'ose un « rends l'argent », mais personne ne me suit. Scène absurde. À En Marche !, on est bon joueur. Tout le monde vote Macron. C'est formidable. Ce sont tous des gens formidables.

La salle se vide, l'ambiance se tasse. Même pour un dimanche soir, c'est assez calme. Il est 21 h 30 et le grand vainqueur ne s'est toujours pas exprimé. Clémentine Autain défend le score de Mélenchon. « C'est vrai que Mélenchon a fait une belle campagne », concède quelqu'un devant moi. Le géant en costard bleu lui répond : « Ils ragent trop sur Facebook. Faut passer au 21e siècle les gars ». Il sort fumer. Dehors, une bande d'antifa encagoulés défile dans les rues et allume des fumigènes pour protester contre la présence du Front National au second tour. Les Marcheurs, eux, restent confortablement assis. Bien plus qu'une baie vitrée les sépare. Jean-Roger arrive enfin. Il me reconnaît et me lance : « Alors ?! Champagne, non ? ». Merci de bien remuer le couteau dans la plaie, ça faisait pas assez mal comme ça. Iamjed, un autre militant, vient vers moi et me salue chaleureusement. Il a le mérite de mettre un peu de couleur à cette assemblée si blanche. Il croit que j'ai aussi voté Macron. Ça mériterait un ivre virgule. La déprime.

C'est quoi le plus dur ? Les sondages, qui, en s'étant trompés sans cesse, nous avaient convaincus qu'ils se tromperaient, alors qu'en fait ils ne se sont pas trompés et que nous, nous nous sommes trompés ? Le fait d'achever une campagne folle avec tous ces propres sur eux, ces enchemisés coincés aux chaussures bien cirées, qui se confondent en excuse quand ils vous touchent ? Non. C'est le discours de victoire de Macron. Les gens rentrent pour admirer leur candidat, leur président. Brigitte et Emmanuel, en couple parfait, montent sur scène. Il n'a pas lâché une phrase qu'on s'ennuie déjà. « Le peuple de France s'est exprimé ». Applaudissements. « Il vous revient de poursuivre cet engagement vibrant, jusqu'au bout et même au-delà ». « Il est bon », lance un type à côté de moi. On ne doit pas entendre la même chose. « J'aurai besoin de votre vote et de votre confiance ». Applaudissements soutenus. Il est question d'Europe, de la France « qui appartient à tous » et d'autres concepts vagues, creux, fantomatiques. « Vive la République, vive la France ». Applaudissements, de nouveau. Mais l'ambiance n'est pas là. On s'éclate tellement pas qu'un « il est vraiment, il est vraiment, il est vraiment phénoménalalala... » s'arrête en plein milieu.

Un moment post-politique. Le gagnant n'est pas foutu de sortir un vrai discours. C'est une publicité, un sponsor déroulé sur dix minutes, un piètre exercice de communication destiné à attirer des clients – électeurs. Même au soir d'une victoire inédite, au terme d'une campagne – il faut bien le dire – réussie, Macron refuse de faire de la politique. Marquer l'histoire, pas très swag. 22 h 30, tout le monde se tire. « Demain, faut aller bosser ». Jamais vu une ambiance de victoire aussi moisie. On se croirait au Parc des Princes. Nous aussi, on s'en va, épuisés. La déprime. N'empêche, les champions, dans l'histoire, ce sont bien ces Marcheurs. Convaincre les gens de voter Macron, énarque, banquier chez Rotschild, secrétaire général adjoint à l'Elysée, ministre de l'Economie, pour tourner la page Hollande, c'est un sacré exploit.

 

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