De la politique sur le marché: "Il a volé, il volé!"

 

C'est assez calme ce samedi matin, au marché Tête d'Or, dans le riche 6e arrondissement de Lyon. Le week-end et la grisaille semblent avoir ralenti le rythme de la ville. Je ne vais pas acheter des salades. Je me dirige vers les quelques personnes qui distribuent des tracts à l'entrée du marché. Albert, 68 ans, ancien professeur à l'Insa, donne timidement un programme aux passants. Vous savez, le « projeeeeeet ». Oui, lui, qu'on a attendu jusqu'à début mars, au point de se demander s'il y en aurait un un jour. Le retraité en pince pour Macron. « Ça fait trente ans que je n'ai pas fait de politique, mais lui m'a redonné envie d'y croire », glisse-t-il. À travers l'ancien ministre de l'économie, il voit une « nouvelle Europe », une politique culturelle ambitieuse et la « moralisation de la vie publique ». Mais chut, pas trop fort, il y a des fillonnistes juste à côté…

 

De plus, « c'est le seul candidat à avoir exercé un travail avant d'être ministre, donc il s'y connaît en économie ». Poutou et son job d'ouvrier (d'ailleurs menacé de licenciement) peuvent aller se faire voir… Les soixante milliards d'économies par an que propose Emmanuel Macron ne risquent-ils pas de toucher sévèrement l'enseignement supérieur ? « Non, ce sera sur les collectivités territoriales qu'il faudra faire des économies », répond-il fièrement. Avant de concéder : « je n'y connais rien à l'économie ». Je relis mes notes un peu plus loin, un homme d'un certain âge s'approche et tente de me dicter : « Il faut voter Le Pen. Jean-Marie Le Pen, attention, pas Marine. Écrivez ça ». J'opine du chef pour lui faire plaisir. « Faut voter, faut voter... » marmonne-t-il en s'éloignant.

 

Autre côté du marché, autre bord politique. Madeleine, 75 ans, milite pour François Fillon. En tant qu'étudiant en école de journalisme, je m'attendais à en prendre une. Pas du tout. Tout sourire, elle défend un « projet sérieux, bien étudié, le meilleur qui soit pour redresser le pays ». Contre le « manque de fermeté de Hollande, par exemple contre les casseurs [des manifestations contre la loi travail, ndlr] », elle vante un homme intransigeant et rigoureux… Jusqu'à un certain point. « C'est vrai qu'il a été imprudent avec cette histoire de costume, avoue-t-elle. C'est vrai qu'il est un peu déconnecté de la réalité, mais il a réalisé sa bêtise ». Et de lancer, non sans cynisme : « De toute façon tout le monde embauche sa femme et ses enfants ».

 

Elle tente en vain de parler du « nouveau programme sur la santé » de Fillon. Impossible de parler du fond avec cette sale affaire. « Les gens n'arrivent pas à concevoir qu'il soit innocent. Que la justice fasse son travail, les médias le leur ». Certains déclinent poliment le tract. D'autres prennent la peine de s'arrêter. Beaucoup glisseront un bulletin de droite dans l'urne. Beaucoup de personnes âgées. « Vous avez du courage », entend-elle dans son dos. Dans cet arrondissement très huppé, les réactions restent courtoises. « De toute façon c'est fichu », lâche un passant. « Pas du tout, il suffit de voter ! », répond Marie-France, programmes à la main. Cette blonde de 76 ans au teint scandaleusement bronzé pour la saison (si ce n'est orange), élue LR du 3e arrondissement, est née à Sablé-sur-Sartre. Alors évidemment… Je n'ai pas osé lui demandé si elle avait déjà vu Pénélope travailler. Parfois à court d'arguments, elle peste contre Macron : « lui aussi a plein d'affaires, mais on n'en parle pas, parce que c'est la gauche ». En Marche !, la gauche donc, du moins selon elle, c'est son adversaire. « En plus, il a toujours besoin de sa mémé, alors que c'est sa femme », achève-t-elle dans un éclat de rire. Derrière, un type hurle sur Madeleine : « Il a volé, il a volé ! ». Pas trop tôt, on commençait à s'ennuyer.

 

Pendant ce temps, les renforts ont afflué du côté des marcheurs. Ils sont quatre ou cinq. Parmi eux, Claire, 36 ans. Elle bosse dans la communication. Elle se défend d'être une militante. « Je ne fais pas de prosélytisme. J'aime bien aller à la rencontre des gens et leur parler ouvertement ». N'empêche, elle tient quand même une dizaine de « projeeeeeeets » dans ses mains. Enthousiaste, bavarde, elle a commencé à s'intéresser à la politique il y a seulement deux ans demi. « J'aime la maîtrise budgétaire, pas la rigueur. Macron promeut aussi l'écologie, ce qui est vital », argumente-t-elle. Comme beaucoup, elle regrette cette affaire Fillon qui pèse sur la campagne comme une chape de plomb. « Il faut remettre la politique sur la place publique ». Tellement qu'elle me demande pour qui je vais voter. Je lui réponds que je ne donne pas mon avis quand j'interroge des gens, parce que cela pourrait fausser leurs propos. Elle insiste. Je persiste. Quelques personnes approchent, attirées par mon calepin et mon stylo bic. Dont le hurleur de tout à l'heure, qui s'exprime à présent : « hé, il va gagner, hein ? Moi je parie qu'il va gagner ».

 

Je m'apprête à repartir quand là, surprise, entre deux étalages, je tombe sur une partisane de Benoît Hamon, Marie, 35 ans, chargée de production dans la culture. Je l'aborde avec un grand sourire, qu'elle me reproche immédiatement, en riant : « Ah, l'objectivité journalistique ». Elle prend ma satisfaction pour un geste de moquerie. « De toute façon, vous, vous ne voterez pas à gauche », me lance-t-elle. Elle me croit de droite. J'hallucine. Mais tant mieux. Grâce à cette méprise, elle se sent obligée d'argumenter longuement. Sur ses papiers rouges et verts, qui détonnent avec le bleu que je vois depuis plus d'une heure, Hamon défend les services publics. Pas très sexy. Surtout quand en face, on vend un jeune-beau-gosse-moderne-connecté-révolutionnaire au sourire charmeur. Il faut qu'elle tombe sur un fonctionnaire, justement, pour pouvoir discuter. Celui-ci va sans doute voter pour le vainqueur de la primaire de la gauche, mais ne se fait pas d'illusion. « Mais je ne comprends pas le concept du vote utile, peste-t-il. On est en démocratie, bon sang ! Il faut voter pour ce en quoi on croit ! ».

 

Une pluie fine commence à tomber. Je mets mes précieuses notes à l'abri. En repassant devant les fillonnistes, j'entends, encore : « Il a volé, il volé »…

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