Lettre ouverte à Monsieur Éric Ciotti

Éric Ciotti, Député et Président du Conseil Départemental des Alpes Maritimes, a dénoncé à la Justice les "activistes" ayant aidé des migrants à la frontière franco-italienne. Des "délinquants" qu'il faut "traquer sans complaisance", selon lui.

 Lettre ouverte à Monsieur Éric Ciotti

Député et Président du Conseil Départemental des Alpes Maritimes

 

Monsieur Ciotti, 

 « Je ne laisserai pas la vallée de la Roya devenir un nouveau Calais ! » avez-vous proclamé fièrement sur Twitter le 2 décembre dernier, avant de signaler auprès du Procureur de la République de Nice « les pratiques intolérables qui ont actuellement cours dans la vallée de la Roya de la part de "délinquants" qui exploitent chaque jour la détresse humaine, en particulier celle des mineurs, en se transformant en passeurs ». En lisant cela, je ne vous cache pas que j’ai dû y réfléchir à deux fois avant d’être certain que l’indignation était la meilleure attitude à adopter face à un tel manque de gêne. Face à un tel manque d’honneur, même. Parce que franchement, Monsieur Ciotti. Le manque de gêne et d’honneur, n’est-ce pas là la meilleure façon de nommer la manière que vous avez de traiter ce fait de détresse humaine que constitue la crise des migrants, à laquelle est confronté notre pays ? À laquelle les migrants eux-mêmes doivent faire face en premier d’ailleurs, bien avant  les Français, bien avant vous, et bien avant moi ? Je ne reviendrai pas sur la situation des réfugiés qui ont cherché et cherchent encore par milliers, à travers la France, la possibilité de se sécuriser, de prendre un nouveau départ, de vivre. De survivre, si vous préférez. Je ne veux pas vous imposer l’éventualité qu’ils puissent également espérer retrouver un minimum de bonheur, de joie de vivre, de sourires sur les visages de leurs enfants, et d’étoiles dans leurs yeux. Ce serait trop leur offrir. 

Non, je veux revenir surtout sur le mot que vous avez employé pour qualifier les citoyens Français qui font votre boulot. Ces hommes, ces femmes et ces enfants qui aident leurs semblables, sautant par-dessus les barrières de la langue et de la culture, tournant le dos aux préjugés. Ces Français et ces Françaises qui offrent un bout de rien à des humains fuyant la mort, pour qu’ils puissent reposer leurs corps lourds de toute la fatigue qu’ils ont accumulée durant de longues semaines, de longs mois, passés à chercher un peu de mieux. Ces Français et ces Françaises qui proposent un bout de la banquette-arrière de leur Clio ou de leur Twingo, pour permettre à ces corps lourds et fatigués de jouir de ce qui devrait vous apparaitre comme un droit absolu, celui de se déplacer. Ces Français et ces Françaises qui ouvrent leurs placards et en sortent de quoi permettre à des familles de subsister quelques heures de plus dans le froid naissant de cet hiver qui débute. Vous avez qualifié ces Français et ces Françaises de « délinquants », justifiant vos propos par l’idée selon laquelle ils livrent « une aide au séjour irrégulier d’étrangers constitutive d’une infraction à la Loi ». C’est vrai, Monsieur Ciotti. Cela constitue une infraction à la Loi, et ceux qui agissent à son encontre deviennent de fait des délinquants. Mais si aider ses semblables, si aider ceux qui luttent contre la pauvreté, contre la peur et contre la mort constitue une infraction à la Loi, alors que vaut réellement la Loi ? Est-elle respectable ? Est-elle morale ? Il n’est dit nulle part, je vous le concède, que la Loi est morale. Là réside peut-être l’essence-même du problème. La Loi est-elle morale, Monsieur Ciotti ?

Ces délinquants qui transgressent la Loi pour aider ceux que vous délaissez, vous avez demandé au Ministère de l’Intérieur de les « traquer, sans aucune complaisance ». On ne traque pas des êtres humains, Monsieur le Député (je vous apostrophe ici en utilisant votre titre, ce qui je l’avoue me brûle les doigts, tant la perception que j’ai de la manière dont vous l’utilisez pour justifier la profession de vos indignes déclarations me blesse et me touche au plus profond de mon amour tout juste restauré pour mon pays et pour une bonne partie de ses habitants). On traque des bêtes sauvages. En revanche, votre requête et la façon dont vous l’avez formulée prennent tout leur sens et deviennent totalement cohérentes si, et je ne crois pas faire état de diffamation en écrivant ceci, vous considérez que ceux que l’on nomme aujourd’hui les « Justes parmi les Nations » étaient des personnes à traquer sans aucune complaisance, lorsqu’ils aidaient eux aussi leurs semblables menacés, au siècle dernier. Parce que oui, leur démarche était la même. Si ce n’est que ceux qu’ils aidaient revêtaient une étoile jaune sur leurs habits, risquaient la trahison de leurs propres compatriotes, et la mort sur leur propre territoire. Si mes cours d’histoire m’ont appris, au collège et au lycée, que ces personnes dignes, ou peut-être tout simplement humaines, ne faisaient que leur devoir de citoyen, transgressant pourtant là aussi la Loi, devenant là aussi des délinquants, ils m’apprennent aujourd’hui que mes concitoyens contemporains reproduisent le même schéma : celui de la solidarité, celui du bon-sens, celui de l’amour de l’autre. 

Voilà, Monsieur Ciotti. Je voulais juste revenir sur ce mot, « délinquant ». Je m’emballe peut-être pour rien. Je suis probablement choqué facilement. Je suis sûrement outré pour par grand chose, finalement. Peut-être penserez-vous : « C’est un individu à surveiller » ou « sa pensée frôle la délinquance ». Et ce sera peut-être vrai. Qui sait ? Sa bonté le perdra, comme dirait l’autre. Il n'empêche que ceux que vous qualifiez de délinquants, je les appelle, moi, des Justes parmi les Nations. 

 Citoyennement,

 Theoma

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