Etat d'urgence permanent Acte I

Lorsque les chercheurs de l'histoire institutionnelle de notre pays analyseront notre époque, ils la décriront comme une parenthèse ou l'avènement d'un autre régime politique. Nous ne sommes plus sous la 5ième république. Nous sommes déjà dans un interlude c'est-à-dire un état d'exception à notre culture démocratique, sous les auspices d'un état d'urgence, non plus temporaire, mais permanent.

Nous rendons nous bien compte qu'à maints égards, nous ne sommes plus sous la  5ième République.
Si nous regardons les durées de vie des républiques anciennes de notre pays,  aucune ne semble avoir durée aussi longtemps. Mais les régimes politiques des républiques ne sont pas éternelles. Heureux nous qui croyons notre système pérenne, sans voir que nous sommes passés à un autre système, qui piétine l'esprit même de la République.

Ainsi, l'état d'urgence qui devrait être une mesure temporaire, n'est plus un état d'exception mais bien l'état permanent de notre quotidien institutionnel et politique. Je vous passe l'histoire de l'état d'urgence et de son instauration liée au contexte de la guerre d'Algérie. Attardons-nous simplement à notre époque : combien de temps avons-nous été sous "état" d'urgence depuis le 14 novembre 2015 et l'instauration de l'état d'urgence lié au terrorisme, jusqu'à aujourd'hui ?

Calculons. Le premier état d'urgence a duré du 14 novembre 2015, jusqu'au 1er novembre 2017.  Le deuxième (état d'urgence sanitaire) a été instauré en mars 2020 jusqu'en juillet. Enfin, la nouvelle mouture court depuis le 17 octobre de cette même année et ceci, pour l'instant, jusqu'au 16 février. Ce qui signifie que sur les 5 dernières années, le pays a vécu en état d'urgence 729 jours soit 2 ans (premier état d'urgence de novembre 2015) puis environ 120 jours (premier état d'urgence sanitaire de mars) et enfin encore 120 jours jusqu'à nouvel ordre (deuxième état d'urgence et prorogation). 

Dès lors, comprenons-nous bien, ces 5 dernières années et quelques mois d'ici février, soit 1930 jours, la France a vécu sous un régime d'exception  pendant 969 jours, soit près de la moitié du temps. Depuis 5 ans, nous avons plus vécu dans un état d'exception suspendant l'exercice démocratique que sous un régime normal de fonctionnement démocratique de la République. Le régime ainsi caractérisé n'est donc pas vraiment celui de la 5ième république, mais il est la stabilisation ou l'incarnation permanente d'une des dispositions exceptionnelles de cette constitution, qui n'a pas vocation, dans l'esprit du texte, à devenir un état latent. 

Avons-nous vraiment conscience de ce passage presque imperceptible vers un nouveau régime politique ? Savons-nous vraiment quel type de pouvoir nous avons légué à travers ces décrets qui, ont pu, à certains moments, se justifier ? Aujourd'hui cependant ils semblent tributaires d'une toute autre logique : la transduction d'un régime politique à un autre. 

Cet état d'exception permet en effet aux autorités de restreindre les libertés, d'interdire la libre circulation des individus, de réquisitionner des locaux, et surtout d'assigner à résidence des individus jugés comme "perturbant l'ordre public". Cet état d'exception est d'autant moins exceptionnelle qu'il est graduellement rentré dans notre droit par des lois organiques qui d'une certaine manière le sacralise et invite trop facilement à son recours. 

La gestion catastrophique de cette crise pandémique provient du fait que la crise sanitaire s'ajoute à une crise de régime, c'est-à-dire de légitimité institutionnelle. Ce qui explique la grande défiance vis-à-vis du gouvernement et le manque de contrôle démocratique et de discussion pluraliste sur les solutions à adopter. 

La 5ième République est morte parce que nous vivons sous un régime d'exception qui menace aujourd'hui notre esprit démocratique et l'essence même du contrat social.  Bienvenue, non pas en Absurdistan autoritaire, mais bel et bien dans cette parenthèse historique de la 6ième république. 

Thomas Seguin

Docteur en Sociologie

Auteur de La politique postmoderne, Harmattan. 

 

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