Récit biaisé et représentations de la réalité, à la recherche de valeurs communes

Réflexion sur le biais fondamental de sélection qui donne à tout récit sa subjectivité. Le récit s'inscrit dans un modèle de représentations qui ne peut que tendre vers la réalité. Dès lors, au jugement de raison s'ajoute le jugement moral. Devant la confrontation de deux modèles de représentations, la compréhension et l'ouverture sont nécessaires pour convaincre sans violence.

Il n’y a pas de récit non biaisé de la réalité dès lors qu’on présente des faits. Car ces faits, même si décrits de manière neutre, objective, ont subit un premier biais qui est celui de la sélection, du choix par celui qui les décrit de raconter ceux-là plutôt que d’autres. Et cette sélection s’opère, si ce n’est consciemment, a minima inconsciemment, influencée par l’environnement, le contexte, l’expérience commune et individuelle ou encore à travers les mots et les concepts disponibles dans le langage utilisé. Il est difficile, voire impossible, d’analyser, d’interpréter, de comprendre ces différents éléments et leurs interactions tant la complexité qui en émerge est importante. Surtout, l’utilité de cette démarche est limitée car la volonté initiale d’exprimer un fait repose sur le besoin ou le désir de transmettre une information, un message qui ait du sens. Et ce sens est justement donné par l’environnement et le contexte dans lequel on évolue.

Dès lors, ce qui importe est de comprendre dans quel système de représentations se place le récit. Il ne s’agit pas d’analyser et de comprendre leur nature profonde et leurs relations, ce qui est impossible, mais d’identifier les valeurs qui leurs sont attachées et qui permettent de distinguer un système d’un autre. Cette identification est nécessaire pour pouvoir faire une analyse critique du récit. Cette analyse est essentielle pour comprendre les implications et les conséquences, pour relever les incohérences et les contradictions du récit au sein du système de représentations dans lequel il s’inscrit. C’est cette analyse qui permet d’émettre un premier jugement sur la qualité d’un récit, sur sa crédibilité. Il permet de faire la distinction entre information et fake news. Sa validité se limite cependant au système de représentations du récit.

Mais il y a un deuxième jugement qu’on peut émettre, un jugement moral du récit. Ce jugement se base sur les valeurs du système de représentations qu’il véhicule. Il doit se faire dans la connaissance la plus honnête possible de ces valeurs, sans quoi il ne serait qu’un préjugé. Si le premier jugement se base sur la raison, ce deuxième jugement, se base sur l’adhésion à un système de valeurs et est donc partial. Lors d’un débat, d’une confrontation entre deux récits, ce sont souvent deux systèmes de valeurs qui s’affrontent. Si un raisonnement est valide dans un système de représentations donné, il ne l’est pas nécessairement dans un autre et donc la comparaison des arguments n’a pas de sens.

Il n’y a sans doute pas de système de représentations absolu de la réalité, on ne tend que vers celle-ci grâce à des modèles, plus ou moins complets, plus ou moins cohérents. Ces modèles ne sont pas nécessairement en contradiction mais ils se construisent à partir de nous et sont donc limités, influencés par notre environnement et c’est dans leur confrontation que s’opère une sélection. C’est une sélection qui ne se base pas que sur la raison, une supériorité théorique éventuelle mais aussi sur des considérations pratiques, d’efficacité, d’utilité liées aux valeurs, aux désirs et aux peurs des hommes.

La réalité n’est accessible qu’à travers des modèles, nécessairement biaisés, auxquels on adhère plus ou moins consciemment. On peut énoncer un raisonnement valide au sein d’un modèle, un système de représentations. Dès lors, la réalité est un choix et la vérité, une opinion. On peut estimer que notre système de valeurs est meilleur qu’un autre mais il s’agit d’un jugement moral. Il ne faut pas oublier qu’il en existe d’autres et surtout il faut les comprendre, ne serait-ce que dans la volonté de convaincre l’autre. D’un système à l’autre, toutes les valeurs ne se recouvrent pas et ne sont pas contradictoires. L’ouverture de la conscience aux autres systèmes de représentations est sans doute un moyen très efficace pour limiter la violence qui opposent deux systèmes entre eux en amenant l’autre à rallier notre point de vue en argumentant sur les valeurs communes.

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