La fin du dernier monde connu - Le rouge et le vert

Les réflexions essaiment en cette période de confinement et les voies d'un autre monde possible s'esquissent. Emmanuel Macron l'a promis lui-même : « le jour d'après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d'avant ». Ensemble parcourons ces alternatives qui émergent.

Souvenir d'un soir d'été à l'air libre dans un temps pas si lointain. © Tim Buisson Souvenir d'un soir d'été à l'air libre dans un temps pas si lointain. © Tim Buisson

Bastien : Cinquième chronique de La fin du dernier monde connu avec Tim Buisson pour penser le monde d'après confinement. Bonjour Tim ! Pour préparer le déconfinement, le gouvernement diffuse tous les soirs une carte qui synthétise la circulation du virus et la tension hospitalière sur les capacités de réanimation. En rouge les régions les plus touchées et en vert les régions les moins touchés. Une carte qui t'as inspiré Tim.

 

Tim : Le rouge et le vert, c'est beau comme un roman de Stendhal, entre les deux un peu de orange qui se glisse. Et l'on espère tous les soirs voir notre département basculer ou rester du bon côté. La Drôme ménage le suspens. Se pare de ce orange énigmatique. Drôle de nouvelles habitudes décidément que nous avons adopté. Quasi-prostrés sans un mot devant nos postes de télés.

Et l'on serait bien avisé de relire ce chef d’œuvre de la littérature et surtout son épigraphe : « La vérité l'âpre vérité. DANTON ». Elle nous fait défaut ces derniers temps entre les atermoiements autour des masques et l'imbroglio pour la réouverture des écoles.

 

Bastien : Et pourtant tu vois en ces couleurs un motif d'espoir.

 

Tim : L'on pourrait craindre comme Michel Houellebecq, écrivain, et Jean-Yves Le Drian, Ministre des Affaires étrangères - étrange rapprochement j'en conviens mais que voulez vous, les temps changent - que «  le monde d'après ressemble au monde d'avant, mais en [un peu] pire ».

Mais le pire n'est jamais sûr !

Sur Médiapart on apprend que les forces à gauche se recomposent. Elles se parlent, c'est déjà un petit exploit ! Par messagerie, confinement oblige.

Trois conversations. « L'arc-en-ciel » avec les écolos Julien Bayou, Eric Piolle et même Yannick Jadot qui a passé une tête « puis ne s’est plus reconnecté ». Difficile positionnement pour l'euro député qui se tient dans les starting blocks en cas de remaniement. Des insoumis avec Clémentine Autain et François Ruffin. Le hamoniste Guillaume Balas et l'eurodéputé de Place publique Raphaël Glucksmann.

La boucle « Initiative commune », proche des socialistes créée notamment par l’ancien chef des frondeurs, Christian Paul. Elle rassemble ceux qui se reconnaissent dans une ligne sociale-écolo plus modérée. « Plus petite, mais très dynamique », souligne Médiapart.

Et enfin la boucle « Big bang » avec Clémentine Autain, une fois de plus, la députée communiste Elsa Faucillon, Guillaume Balas de Génération.s ou le porte-parole Europe Écologie-Les Verts (EELV) Alain Coulombel.

Et si le rouge et le vert s'unissaient (enfin) pour 2022 ? Pas un orange déconfit adepte du « en même temps ». Une vraie « rupture » pour poser les bases du monde d'après.

Bastien : Mais Tim les alternatives semblent « utopiques », tu nous en a parlé dans une précédente chronique, face à ce monde qui part à la renverse. La petite musique du libéralisme et de la course aux profits reprend ses droits, on l'entend. Il faudrait « travailler plus », « sacrifier des congés », « renoncer aux vacances » pour certains membres des Républicains et Geoffroy Roux de Bézieux le patron du Medef.

Tim : Oui. Et penser en dehors du cadre actuel semble difficile tant nous y sommes habitués. Même pour moi, enfant de la mondialisation, qui n'a connu aucune alternative, même lointaine comme elle pouvait exister lors de la guerre froide, il me faut redoubler d'imagination. Heureusement des penseurs et des citoyens esquissent d'autres horizons. Nous interrogent, nous questionnent.

Boris Cyrulnik nous ramène au concret, à la terre. Notre terre mère. Sur l'antenne de France Inter, dans le téléphone sonne le 27 avril dernier, il lâche « Si on massacre le monde vivant, on part avec lui ». Il poursuit : « Là, on aura le choix de vivre solidairement, d'une autre manière : en redonnant la parole à beaucoup de ceux que l’on redécouvre maintenant, les facteurs, les éboueurs, les aides-soignantes, les infirmières ... »

Des infirmières et des aides soignantes que l'on retrouve en colère dans un clip diffusé sur Youtube « Bas les masques » et relayé sur les pages Internet des médias indépendants : Bastamag, Politis, ou encore Mediapart. Un appel pour que l'argent public aille, en priorité, aux services publics. Les premiers de corvées s'indignent de cette « gestion calamiteuse » de la crise.

Le clip de "Bas les masques" © Clip disponible sur Youtube

Pour imposer un rapport de force dans la societé, d'autres tribunes sont écrites et diffusées. Je vous ai déjà parlé de « Plus jamais ça, préparons le jour d'après » dans une chronique précédente. Dans la même veine, plus de 300 citoyens ont signé une tribune – j'en fais parti - « Ensemble, tout est possible, soyons responsables ». Elle prône un regroupement des forces « face à la démesure productiviste » afin de « développer un mouvement altermondialiste qui rassemblera les mobilisations et pèsera sur les divers gouvernements pour la nécessaire rupture écologique, démocratique, sociale et géopolitique ».

Rupture, un mot énoncé par le Président de la République lors de sa première allocution télévisée mais qui ne prend que peu de sens dans sa bouche. Frédéric Lordon, sur son blog du Monde diplomatique, lui redonne du sens. Il imagine quatre hypothèses sur la situation économique.

Bastien : Le philosophe explique : « En réalité la question de savoir si, après, « tout sera différent » ou bien « pareil » n’a jamais eu beaucoup de sens. « Tout » sera ce que nous en ferons et rien d’autre. Évidemment, pour « en faire » quelque chose, il s’agit d’avoir l’idée de quoi — et puis après de monter les forces pour. Au moins dans la situation présente nous savons qu’il n’y a jamais eu autant sens à l’idée d’ajouter la puissance de renversement de la politique à l’impulsion renversante des choses ».

Tim : Alors renversons les choses. Les idées sont là. Disparates parfois. Atomisées. Mais bien présentes. La société se fracture. Par le bas, avec les mouvements auxquels nous avons assisté ces dernières années : Nuit debout, les gilets jaunes, les marches pour le climat ... Mais aussi par le haut petit à petit avec ces nouvelles voies tracées par une gauche qui retrouve des couleurs. Le rouge et le vert regagnent de leur superbe.

Et l'on se prend à rêver d'un printemps « aux couleurs d'incendies »[1].

Tim Buisson.

Animateur : Bastien Enard.

 

[1] : Référence à la chanson "Un jour futur" de Jean Ferrat.

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