La fin du dernier monde connu - Les soignants ne sont pas des héros

Les réflexions essaiment en cette période de confinement et les voies d'un autre monde possible s'esquissent. Emmanuel Macron l'a promis lui-même : « le jour d'après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d'avant ». Ensemble parcourons ces alternatives qui émergent.

La blouse d'une infirmière lors d'une manifestation à Lyon le 16 janvier dernier. © Tim Buisson La blouse d'une infirmière lors d'une manifestation à Lyon le 16 janvier dernier. © Tim Buisson

Bastien : Deuxième chronique de la « Fin du dernier monde connu ». Bonjour Tim !Et alors qu'on salue l'action des soignants et même qu'on les applaudit tous les soirs à 20 heures aux fenêtres, toi tu nous dis que les soignants ne sont pas des héros.

Tim : Bonjour Bastien, bonjour à tous. Loin de moi l'idée de minimiser le travail des soignants et au-delà même de ceux que l'on appelle aujourd'hui, et à raison ; les premiers de cordée ; mais effectivement je pense que ce ne sont pas des héros. Qu'on les applaudisse c'est une chose et c'est très bien même si certains applaudissements sonnent moins bien que d'autres surtout quand ce sont ceux du Président.

Mais j'insiste sur le fait que les soignants ne sont pas des héros. Ils ne font que leur métier. C'est déjà beaucoup. Un métier exercé avec force et convictions quand on connait les moyens qu'ils ont et le montant de leur rémunération. Je dis ils mais ce sont surtout elles puisque que les soignants sont à plus de 80 % des soignantes. Mais soigner des gens avec peu de moyens c'est leur quotidien. Et c'est leur quotidien depuis longtemps. Je me souviens le 16 janvier dernier avoir interviewé une infirmière des hospices civils de Lyon lors d'une manifestation contre la réforme des retraites. Elle me parlait de « l'état catastrophique de l’hôpital ». Vêtu d'une blouse blanche parsemé des slogans et d'une casquette, sous ce froid hivernal dans la capitale des gaules elle n'en démordait pas : « Tout le monde est à bout, on manque de lits, d'effectifs, c'est des milliards qu'il faut réinjecter ». Derrière les infirmières chantaient sur leur char « On a quedale à l'hopital ». Avec de la rage et de la haine. De la haine contre ces sacrifices. Contre ces logiques de restriction budgétaire. La haine c'est le dernier rempart avant la tristesse.

Bastien : Mais Tim, on ne peut que saluer ce dévouement et leur dire que ce sont des héros !

Tim : Non, parce que dire des soignants que ce sont des héros c'est les placer dans l'extra-ordinaire. Au sens littéral du terme. Les sortir de l'ordinaire. Or, ce qui est extra-ordinaire, ce qui n'est pas normal, c'est l'impréparation et l'incapacité de faire face à cette situation. Situation que l'on ne pouvait pas prévoir, mais on aurait pu faire face avec un hospitalité et des moyens plus solides. Jouer là dessus c'est mettre en valeur cette dévotion pour mieux faire oublier l'impréparation. Et faire oublier l'impréparation c'est bien là toute l'envie du président. On connaît tous le vieux diction populaire : « Gouverner c'est prévoir ».

Bastien est-ce que tu connais l'usine Bacou-Dallouz à Plaintel en Bretagne ?

Bastien : Non, pourquoi ?

Tim : Et bien parce que dans cette usine on fabriquait des masques jusqu'en 2018. Et l'hebdomadaire Politis nous apprend dans son numéro de cette semaine que peu à peu les stocks ont diminué. Après l'épidémie de SRAS en 2003 le gouvernement a réfléchit à une stratégie pour produire nationalement des masques. 200 millions par an en 2005, ça fait rêver ! Mais peu à peu la demande baisse. L’État se désengage. L'entreprise est racheté par des américains. Il faut réduire les coûts. On produit à flux tendu et les réserves s'amenuisent. Les ordonnances Macron portent le coût de grâce en 2018. Avec le plafonnement des indemnités prudhommales elles permettent de licencier plus facilement. La suite vous la connaissez, la France achète aujourd'hui à prix d'or des masques réalisés dans des conditions d'hygiène douteuses à la Chine. Et maintenant on héroïse les infirmières pour mieux faire oublier l'impréparation. Bastien, gouverner c'est prévoir !

Bastien : Merci Tim. Les syndicats ont d'ailleurs alerté en fin de semaine dernière sur le manque de personnel soignants à Valence. Cent infirmiers et infirmières ont été contaminés par le Coronavirus.

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