Timothée de Rauglaudre
Journaliste et auteur, spécialisé dans les enquêtes sur les religions, les spiritualités et le néolibéralisme
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Billet de blog 18 juin 2022

Diocèse de Fréjus-Toulon, la tragédie du secret ecclésial

La suspension des ordinations dans le séminaire diocésain de Fréjus-Toulon nous confronte à la tragédie d'un double secret dans l'Église catholique : celui d'un évêque ayant couvert des communautés déviantes, et celui du Vatican qui s'affranchit de toute logique de transparence.

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Le texte ci-dessous est extrait de mon intervention à l'université d'été de l'ECOA, école d'avocats, à La Rochelle, le samedi 18 juin 2022.

Je dois bien avouer que, lorsque j’ai appris le thème de cette université d’été, « Secret d’État ou état du secret », les termes de mon intervention ne me sont pas apparus d’entrée de jeu comme une évidence. Spontanément, le mot qui me venait pour décrire le mur qui s’érige face à moi au cours de quasiment chacune de mes enquêtes était plutôt celui du silence. Silence des victimes qui, traumatisées et en recherche d’une vie nouvelle, d’une page tournée, hésitent à me confier leur témoignage. Silence des institutions responsables, face à des abus destructeurs couverts pendant des années. Silence, enfin, du monde politique qui ne comprend pas toujours à temps l’intérêt de protéger les victimes d’abus psychospirituels, qui paraissent bien éloignées de leurs considérations électorales de court terme, tant les effets de ces abus sont difficilement perceptibles à première vue.

Et puis, il y a de ça deux semaines, un événement s’est produit qui m’a tragiquement livré sur un plateau une parfaite illustration du secret dans les institutions religieuses et de ses implications très concrètes. Chose tout à fait exceptionnelle dans l’Église, le Vatican a décidé de suspendre les ordinations de toute une promotion de futurs prêtres au séminaire de La Castille, dans le diocèse de Fréjus-Toulon, qui devaient avoir lieu à la fin du mois de juin. Quatre prêtres et six diacres, ça ne paraît pas grand-chose, et pourtant la portée de cet événement est considérable. Il se trouve que, depuis plusieurs années, j’observais ce diocèse avec une attention toute particulière, ainsi que celui qui est à sa tête depuis l’an 2000, Mgr Dominique Rey, une des figures les plus conservatrices de l’épiscopat français, très impliqué dans la Manif pour tous et l'importation en France de « thérapies de conversion » d'inspiration étasunienne. Il faut savoir que le séminaire du diocèse de Fréjus-Toulon, après celui de la Communauté Saint-Martin et celui de Paris, est le troisième plus dynamique de France, dans un contexte d’effondrement continuel des vocations depuis plusieurs décennies. Avec plus de 200 prêtres en activité, ce diocèse a de quoi faire pâlir de jalousie nombre de paroisses rurales en voie de désertification ecclésiale.

Mais ce succès quantitatif, incontestable et incontesté, se fait à un prix sur lequel il convient de s’arrêter. Depuis plusieurs décennies, ce diocèse accueille avec une grande générosité des communautés que l’on appelle, de manière désormais un peu anachronique, des communautés nouvelles. Certaines sont nées en France, d’autres à l’autre bout du monde. Certaines sont traditionalistes, c’est-à-dire attachées au rite établi par le concile de Trente, au seizième siècle, d’autres sont charismatiques, c’est-à-dire inspirées par les protestants évangéliques étasuniens, d’autres encore ont une théologie plus classique. Toutes ont en commun d’être nées au lendemain du concile Vatican II, qui s’est tenu à Rome entre 1962 et 1965 et qui visait à moderniser l’Église, sur le fond comme sur la forme, et d’avoir été fondées sur le charisme de leur fondateur, une forme de don reçu de l’Esprit saint. Une théologie qui, on le devine, peut ouvrir la porte à toute forme d’abus - abus d’autorité, abus spirituel voire abus sexuel.

Nouvelle évangélisation

Et c’est précisément ce qui s’est produit. Il y a d’abord eu la Communauté Saint-Jean. Son fondateur, le père Marie-Dominique Philippe, était une sommité dans l'Église, reconnu comme un grand théologien. La bourgeoisie catholique lui envoyait avec confiance ses enfants dans l'espoir qu'ils intègrent l'élite du clergé. Mais des abus sexuels et spirituels s'y sont produits, de la part du père Marie-Dominique, de son frère Thomas et de certains de leurs disciples, sous couvert d'une obscure théologie de « l'amour d'amitié » inspirée de saint Thomas d'Aquin dans une version quelque peu dévoyée. Des enquêtes récentes ont montré que le Vatican avait été alerté dès les années 1950, bien avant la création même de la Communauté Saint-Jean. C’est dire l’ampleur du secret et son étendue dans le temps. Dans le diocèse de Fréjus-Toulon, la communauté a été accueillie à bras ouverts et protégée. Dans les années 2000, lorsque les premières révélations ont éclaté au grand jour, le prédécesseur de Mgr Rey, Mgr Joseph Madec, a ardemment défendu les frères Philippe. Mgr Madec était un partisan zélé de la nouvelle évangélisation voulue par Jean-Paul II et de l'accueil sans discernement des communautés nouvelles. Une de ses premières décisions a été de rouvrir le séminaire diocésain. Les jalons étaient donc d'ores et déjà posés et Mgr Rey, ordonné évêque en l'an 2000, n'a fait qu'amplifier une politique déjà commencée vingt ans plus tôt.

Il y a eu ensuite Points-Cœur. Cette communauté a été fondée par le père Thierry de Roucy. L'intuition de départ était belle : envoyer des laïcs et des prêtres en mission auprès des habitants des bidonvilles dans les pays du Sud, mais aussi dans les grandes villes occidentales auprès des personnes frappées par l'isolement. Là encore, le fondateur a été mis en cause pour des abus présumés d'autorité, spirituels et sexuels. En 2008, lorsqu'il accueille dans son diocèse cette communauté retoquée ailleurs, et qu'il incardine ses prêtres formés à l'étranger, Mgr Rey est au courant de l'enquête canonique en cours. Il attendra huit ans avant de prendre les premières sanctions. En 2018, finalement, Thierry de Roucy sera renvoyé de l'état clérical.

© Hugues Pascot

Plus récemment, comme je l’ai révélé dans mon livre Le nouveau péril sectaire, des abus psychospirituels sont remontés à l’évêque concernant la Fraternité Eucharistein. La communauté a été fondée en Suisse par le père Nicolas Buttet, ancien homme politique et ermite. Mgr Rey, qui l'avait connu par les réseaux de la Communauté de l'Emmanuel, puissante communauté charismatique dont il est issu, a accueilli Eucharistein en France, a mis un château à sa disposition et a ordonné Nicolas Buttet, ce que l'épiscopat suisse rechignait à faire, sans qu'il ait effectué une seule année de séminaire. Dans mon livre, j'ai recueilli les témoignages de personnes qui avaient été victimes de manipulation de la part du fondateur et d'exorcismes sauvages hors de tout cadre canonique. Une fois de plus, Mgr Rey, alerté de ses dérives, s'en est longtemps lavé les mains. Dans une remarquable enquête parue cette semaine, mes confrères de La Croix ont révélé que le rapport d’une visite canonique menée début 2021 décrivait au sein d’Eucharistein « un système pyramidal, abusif, infantilisant et qui a annulé les personnes dans les diverses dimensions de leur être, en particulier leur psychologie ». En outre, un prêtre d’Eucharistein ordonné par Mgr Rey en 2011 aurait « pratiqué des pseudo-exorcismes assortis d’actes sexuels ». Ce ne sont là que quelques exemples des dérives constatées dans un certain nombre de communautés accueillies dans ce diocèse.

Politique du chiffre

« Sa stratégie, c’est un accueil tous azimuts afin de pouvoir récupérer les prêtres quand les communautés nouvelles se cassent la figure », m’a confié un ancien membre d’Eucharistein à propos de l’évêque. En y regardant de plus près, la politique ecclésiale d’accueil de Mgr Rey s’apparente à une stratégie néo-managériale, guidée bien davantage par une logique de croissance que par l’intérêt collectif ou la protection du peuple de Dieu. Ce qui serait assez cohérent avec le profil de l’évêque, ancien inspecteur des impôts, formé à la Communauté de l’Emmanuel, marquée par un fort élitisme bourgeois dans sa sociologie et des valeurs entrepreneuriales empruntées à ses grands frères évangéliques outre-Atlantique. Ainsi, pendant des années, l’objectif principal de Mgr Rey a été de présenter des résultats à la Conférence des évêques et au Vatican, de prouver sa réussite par les chiffres, un peu comme la politique du chiffre qui s’est développée ces dernières années au sein de la police nationale ou de l’hôpital public, et dont on a pu constater avec effroi les conséquences.

Appliquée au diocèse de Fréjus-Toulon, cette stratégie néo-managériale, qui devait passer par une forme de libre-échange des communautés religieuses, de dérégulation du marché spirituel, s’est faite au détriment du discernement des vocations, de la libre conscience des laïcs et même des finances de l’évêché, ces communautés étant accueillies aux frais du diocèse, c’est-à-dire principalement grâce au denier du culte et aux généreux donateurs défiscalisés. Ce qui est terrible, avec cette histoire, c’est que nous avons affaire à un double secret. L’évêque, tout-puissant en son diocèse, n’ayant de comptes à rendre à quasiment personne, a pu s’abstenir de toute transparence vis-à-vis des fidèles quant aux graves abus dont il avait connaissance dans ces communautés, préférant préserver la réputation de son diocèse, celle d’un diocèse fécond et dynamique.

Mais un autre secret, à une échelle bien plus vaste, transparaît dans cette affaire. Le grand absent des enquêtes sorties à ce sujet, y compris de la mienne, publiée jeudi dans Témoignage chrétien, est le Vatican. Sans souscrire au discours victimaire de certains traditionalistes qui voudraient voir Mgr Rey comme un martyr de plus d’une persécution menée par le pape François contre ses opposants, force est de constater que la manière d’agir s’affranchit de toute logique de transparence. La sanction vaticane a été annoncée par l’évêque lui-même, dans un froid communiqué, à quelques semaines des ordinations prévues. « À ce stade, il n'y a pas d'autres informations, écrit-il dans un courrier interne adressé aux prêtres du diocèse. Il est demandé à chacun de bien vouloir renvoyer toute demande de journaliste vers le service communication. » Le Vatican n’a produit aucune espèce d’explication, laissant les séminaristes dans l’expectative la plus totale, laissant aussi libre cours aux théories du complot. Car c’est bien là le prix du secret, comme dans d’autres grandes institutions : agir et sanctionner sans expliquer sa démarche alimente le complotisme et fracture un peu plus l’unité des croyants.

Secret ecclésial

Comme l’analysait récemment Loup Besmond de Senneville dans La Croix, cette « stratégie du silence » est ancrée dans les habitudes du Vatican. Il ne s’agit ni d’une exception, ni d’un accident. « Il y a deux raisons à cela, développe dans son article un membre de la Curie sous le sceau de l’anonymat. D’abord, la conviction que l’Église n’a pas à justifier ses décisions, parce qu’elle est souveraine et doit échapper aux pressions. Ensuite, il y a une non-maîtrise des techniques de communication. On ne sait pas bien comment faire. » Autrement dit, la culture du secret dans l’Église serait due à un mélange de sentiment de toute-puissance et d’incompétence. J’ajouterais à cela une troisième hypothèse, qui n’est pas incompatible avec les deux premières.

Dans un texte écrit en 1967 qui lui valut une convocation au Vatican, le prêtre et philosophe Ivan Illich, précurseur de la décroissance, comparait « l’Institution-Église » à General Motors. « L’effort pour rendre l’Église plus moderne et efficiente, dit-il, est contrecarré par une détérioration de la discipline. Plus l’Église devient une entreprise organisée et moderne, plus elle semble abandonnée par son personnel à plein temps. » Un demi-siècle plus tard, l’image demeure pertinente. Non seulement l’Église institutionnelle a pris une forme de plus en plus analogue à celle d'une multinationale, mais elle semble aussi s’être arrogé une sorte de secret ecclésial, comme il y a un secret des affaires, souvent utilisé de manière abusive par les grandes firmes pour se protéger des scandales fiscaux, sanitaires ou environnementaux. La différence étant que ce secret ecclésial, tout à fait officieux, n'est ni défini ni encadré par aucun texte.

En tant que journaliste enquêtant sur l’Église, j’ai souvent été confronté à ce secret ecclésial. Sur les « thérapies de conversion », la Conférence des évêques s’est toujours refusée à produire un communiqué et n’a condamné ces pratiques que dans un document confidentiel envoyé aux évêques, laissant ainsi penser qu’elle cautionnait ces abus. Dans la Communauté Saint-Martin, les abus d’autorité du fondateur, poussant d’anciens séminaristes à la dépression, sont restés secrets jusqu’à mon enquête publiée sur Les Jours. L’abbé Guérin est présenté publiquement comme un quasi-saint, empêchant ainsi de refonder les structures de la communauté, contrairement par exemple à la Communauté Saint-Jean, qui a entrepris depuis la mort de son fondateur un travail de vérité profond et sincère. La question de la pédocriminalité, évidemment, a montré à quel point ce secret ecclésial était mortifère. À l’inverse, le travail effectué par la commission Sauvé, mandatée par la Conférence des évêques elle-même, a prouvé que l'Église se grandissait lorsqu'elle faisait la lumière sur ses parts d'ombre. S’il est pensé pour protéger l’Église contre le scandale, pour ériger une forme de citadelle contre un monde qui l’assiège, ce secret ecclésial finira tôt ou tard par se retourner contre elle.

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