Daesh: Malaise dans la civilisation

Daeshiens : Malaise dans la civilisation.

 

Mais où sont donc tous nos intellectuels, tous ceux qui pensent le monde, tous ceux qui pendant des années nous ont submergés de leurs reflexions, de leur recours à la psychanalyse. Tous ceux qui ont pensé pour nous, à notre place. Leur pensée toujours en avance, pensée sur tout et toute chose.  Où sont ils donc ?

Rien ne pouvait se passer sans qu’ils soient là,  disséquant tout dans un salmigondis de psychanalyse.
Et là,  aujourd’hui,  lorsque la barbarie nous assaille ils ne viennent pas redonner pensée, redonner à penser, ni même mettre des mots ou mettre en mots.

Et pourtant….

Freud, mais oui  , j’ose me référer à Freud, malgré Onfray et tous les autres avant lui.

Freud donc parlait une fois de la civilisation. Il analysait comment se civiliser avait été et est encore et sera toujours un effort.

La tendance naturelle est de tuer l’autre dès qu’il est repéré comme autre.  Freud l’appelle le meurtre du père, le père étant fondamentalement et irrémédiablement l’autre.  Celui auquel  le père donne la vie est séparé de lui et devient donc irrémédiablement  un autre. Mais aussi  de toute éternité les fils tuent toujours tous  les pères puisqu’ils leur survivent. Est donc autre et donc bon à être tué tout ce qui n’est pas moi.

Mais ces meurtres sans fin  provoquent une intolérable culpabilité.

 Pour y échapper n’existent que deux solutions : Soit la civilisation qui sublime la tentation du meurtre et  la transforme soit l’existence  d’une grande autorité assumant toute la culpabilité.

Nos jeunes « Daeshiens » refusent toute notre civilisation et comme de jeunes chiens fous ne songent qu’à tuer. Nos jeunes « Daeshiens » ont été élevés ici mais l’acculturation n’a pas eu de prise sur eux, on a pu leur dire des choses mais ça n’a pas pris, et personne ne s’est préoccupé de ces jeunes sans attaches, sans racines.  La République qui veut les considérer comme des individus responsables et libres provoque une angoisse intolérable,  qui se transforme en haine inextinguible.

Il fut un temps, il y environ quarante ans, où étaient proposées à ce type de jeunes chiens fous  dont le malaise apparaissait sous forme de difficultés scolaires, des rééducations, des psychothérapies, séances pendant lesquelles à défaut de « soigner » les troubles scolaires ces jeunes étaient conviés à mettre en mots leur colère, à mettre des mots sur leur refus.

Les familles aussi étaient reçues et pouvaient elles aussi mettre des mots là où souvent il n’y avait que des ordres ou des interdictions.  Dans beaucoup de familles on trouvait le malaise d’immigrés ne maitrisant ni la langue, ni les codes du pays d’accueil. .

Mais  petit à petit on a supprimé les lieux de parole, et on s’est contenté d’enrichir un peu les possibilités orthopédiques de l’école.

Plus de lieux de paroles.

Et nos jeunes en souffrance ont grandi sans autre perspective que leur barre d’immeuble dont ils ne s’échappaient parfois que dans des go-fast ou dans des fast food.

Et tout à coup venant de  cet orient lointain dont on leur a dit que beaucoup d’entre eux  étaient issus, une lumière  leur est  apparue. Une voix qui leur disait qu’ils faisaient partie d’un « grand tout », eux qui ne trouvaient leur place nulle part, le Grand tout musulman, la Umma. Ils trouvent alors dans l’EI un chef charismatique qui se référant lui-même à l’autorité suprême , l’autorité de Dieu leur enjoint de tuer, ce qu’ils peuvent, dès lors, faire sans culpabilité aucune.  Tout système totalitaire trouve toujours des exécutants de basses œuvres qui vont tuer jusqu’à plus soif, qui vont pouvoir torturer, découper, brûler ceux qui sont désignés par le chef comme étant autres.

Un grand chef leur disait que leur colère était juste, qu’ils avaient le droit de tuer, d’annihiler tout ce à quoi ils n’avaient pas accès, le plaisir d’aller à une terrasse, d’aller à un concert.

Il ne s’agit pas ici d’excuser ces terroristes, mais seulement d’esquisser peut être des chemins permettant de tarir la source.

La génération de l’après guerre, a été protégée de cette tentation car le souvenir de la barbarie était trop présent.  Effrayée de  ce souvenir, la société s’efforçait de se «  civiliser », importance de la culture pour tous, éducation populaire, décentralisation, sécurité sociale, les riches n’avaient pas l’air trop riches et les pauvres pouvaient s’enrichir un peu. A côté de la Grande Barbarie perpétrée par le nazisme, nous continuions néanmoins à  perpétrer qeulques barbaries en Indochine, en Algérie. Cela permettait à quelques sauvages d’exister légalement, et aux autres d’affirmer leur différence.

On a eu quelques victoires de civilisation. Les droits civiques aux EU, la liberté de la contraception et de l’avortement, le mariage pour tous.  Etc… L’égalité semblait progresser.

On a cru que la sauvagerie était étouffée .  On a relâché l’attention.

Alors les premiers barbares sont revenus, ceux qui prennent tout pour eux. Oh il n’y a pas de sang visible. Pudiquement, on appelle cela la crise.  Les riches sont toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres et surtout il n’y presque plus de possibilités pour eux de sortir de la pauvreté. Les riches sont toujours plus riches.

La télévision dans les année 50 montait Euripide pour tous publics, Pivot parlait littérature pour tout le monde, maintenant il y a les chaines pour créer du temps de cerveau disponible pour la publicité et  qui font la promotion d’idées nauséabondes juste pour faire du buzz qui attire la publicité.


 En 68            ceux qui disaient « On a toujours raison de se révolter »  passaient pour de dangereux terroristes. Tout a été fait pour les faire taire, pour que personne ne conteste l’ordre inégalitaire.

Et on les a fait taire. Ce n’est plus la culture qui tient le haut du pavé, mais les banques.

C’est idéologie contre idéologie.

En 68 il se proclamait « Il est interdit d’interdire », nous voulions le droit de proclamer nos rêves d’égalité et de fraternité pour tous.

Ceux de Daesh reprennent à leur compte qu’ »il est interdit d’interdire », mais c’est pour proclamer le droit au meurtre de tous ceux qui ne sont pas comme eux.

 

On a assisté à  la victoire de Goldman Sachs: Il n’y a plus de dangereux révolutionnaires.
Mais il y a Daesh.

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