Canal+, Bollore: pourquoi mes patrons m'ont déclaré la guerre. (mise à jour jan2020).

Pour les avoir fait condamner aux prudhommes et dénoncé publiquement, le groupe Canal+, m'accuse en représailles d'escroquerie au jugement. Après une plainte classée pour irrégularité en avril 2018, une nouvelle audience, en citation directe, est fixée le mardi 28 janvier 2020, au tribunal correctionnel de Nanterre. De mon côté, j'attaque Canal+ pour dénonciation calomnieuse.

Après 6 ans de bataille, l'acharnement judiciaire continue.
Le 30 mai 2013, alors que je travaillais sur la nouvelle émission de Cyril Hanouna, poussée à bout par ma hiérarchie, j’ai pris la parole pour dénoncer les baisses des conditions de travail illégales imposées. Pendant un mois et demi j’avais tout tenté en interne pour trouver un moyen de défendre mes conditions, actions collectives, négociations avec mon supérieur et la DRH, demandes de soutiens aux syndicats quasiment absents, mais rien n’avait abouti et mon salaire, comme celui des autres intermittents, allait être baissé de 25% sans que rien ne puisse l’empêcher. L’animateur vedette m’avait hypocritement soutenue en feignant de découvrir la situation des techniciens de son plateau, pour ensuite me laisser tomber définitivement.

© TouchePasAMonIntermittente

Intervention de Sophie Tissier dans "Touche pas à mon poste" le 30 mai 2013

En tant qu’intermittente ultra précarisée (les contrats cdd sont journaliers) comme bien d'autres de mes collègues, j’avais déjà eu à subir d’être évincée sans raison du jour au lendemain après plusieurs années bons et loyaux services pour deux émissions, sans aucune indemnité ni compensation. Salariés "kleenex": on te prend on te jette, et si t'es pas content, tu quittes le milieu. C'est la loi du marché.

Poussée à bout, démoralisée par ce manque de considération de nos conditions de vie, et au bord du burn-out, j’avais décidé ce jour là de mettre à profit ma proximité d’un plateau en direct pour tenter de porter la parole des sans-voix, de mettre un sabot dans les rouages de la machine, montrer une rébellion face à l’ignominie du rouleau compresseur qui précarise et maltraite les salariés, dans l’indifférence générale.

Mon intervention avait été reprise par le zapping (consécration!) et par de nombreux journaux, le voile s'était levé sur les conditions de travail de ceux-là même qui font les médias, mêmes les journaux "people" s'étaient émus de la situation des intermittents et précaires, de nos conditions de travail dégradées dans les coulisses des émissions populaires. Et la fameuse "ménagère de moins de 50 ans" en feuilletant Voici chez le coiffeur, avait su que dans les coulisses des émissions de télé, c'était pas rose. J’avais reçu à l’époque des messages de soutiens du monde entier, me disant que c’était encourageant de voir que tout le monde n'était pas résigné à subir. Des soutiens avaient lancé une page facebook  "Touche pas à  mon Intermittent.e" et je suis un peu devenue malgré moi une égérie de la lutte des intermittents. J'ai ensuite multiplié les actions et amplifié mon engagement pour défendre nos droits.

Après cela j'ai été évincée des plannings de Canal+, et je me suis retrouvée black-listée de la quasi totalité des plateaux où je travaillais. J’ai alors décidé de lancer une procédure prud’homale pour faire valoir mes droits et que cette action d'éclat ne soit pas sans autre conséquence pour le groupe que d'avoir écornée leur image.

Après 3 ans de procédure, j’ai gagné en appel et fait condamner mon ancien employeur pour abus de contrat précaire, licenciement sans cause réelle ni sérieuse,  à me verser des rappels de salaires correspondant à toute la période où j'avais travaillé d'abord pour direct8 puis D8, devenu C8 aujourd'hui. 138.000 euros. Un pactole! je n'en revenais pas. Forte de cette victoire, en 2016, avec les "On vaut mieux que ça", je me  suis  engagée à fond contre la loi travail, écrite par Macron, et passée en force par le gouvernement de Hollande, et qui a clairement empêché que cette décision ouvre une jurisprudence à la hauteur pour tous les autres salariés précaires. A cause de cette loi aujourd’hui les conditions d’indemnisation ont été drastiquement diminuées en cas de condamnation d'un employeur.
L'impunité est quasi totale au vu de ce que leur rapporte en contre partie la flexibilité de l'emploi de salariés précaires (docilité, mise sous tension, moins de cotisations, pas d'intéressements, de droits à la formation..Etc). Cette loi travail a contribué encore à baisser les capacités de se défendre des salariés, car à peine 10% des salariés en cdd atteints dans leurs droits osent se défendre aux prudhommes.
Puis je me suis engagée lors de Nuit Debout, dont j'ai eu l'idée à une réunion de Ruffin en février  2016 à la bourse du travail. Lui voulait projeter son film "Merci Patron",  j'ai proposé d'occuper une place et de convier tout le monde à faire des assemblées citoyennes. Rénover le militantisme et le moderniser était devenu mon cheval de bataille. Et ça a plutôt bien marché! Des Nuits debout ont éclos partout dans le  monde! Jusqu'en Afrique du sud!

On vaut mieux que ça - contre la loi travail © On vaut mieux que ça !

La victoire a été de courte durée, après avoir obtenu plus de 2 ans et demi de rappel de salaires en appel, car le groupe Canal+ a fait un pourvoi en cassation. La décision de la cour a bien entériné la décision de la cour d'appel en ce qu'elle les condamnait pour abus de contrat précaire, mais elle n'a pas suivi sur le temps plein de la re-qualification de mes cdd intermittents en CDI, en exigeant de moi que je prouve que j'étais à la disposition permanente de mon employeur canal +.  J'ai dû rembourser tout ce que j'avais touché. Pourtant le poste que j'occupais était bien permanent avec des besoins quotidien d'au moins 2 personnes sur le poste.
Il y a donc eu un renvoi en cour d'appel. Et c'est à ce moment là que le groupe a lancé une plainte diffamatoire pour me déstabiliser et parasiter la procédure.
Et malheureusement ça a très bien fonctionné. 
Il faut dire que ma situation personnelle ne m'a pas aidée : épuisée après Nuit Debout, je me suis retrouvée en situation de grande faiblesse seule avec mon bébé né en avril 2017, abandonnée par le père dès le 5ème mois de grossesse.
Sous l'influence d'un nouvel avocat que l'on m'avait conseillé, William Bourdon, et qui m'avait assuré que la plainte était avérée et représentait un risque réel, j'ai baissé toutes mes demandes d'indemnisation auprès de la cour d'appel de renvoi. J'ai eu peur, je ne suis pas juriste, je l'ai cru.

En réalité, je ne le savais pas, mais la plainte était déjà classée depuis 2 mois pour irrégularité, et mon avocat ne s'en était même pas préoccupé. A l'audience, le président de la cour d'appel m'a même dit qu'il ne comprenait pas que j'ai baissé toutes mes demandes. J'étais atterrée. J'ai ensuite compris que j'avais été trahie et abusée, à la fois par canal+ avec cette plainte mais aussi par l'avocat Bourdon qui m'a induite en erreur, faisant planer la menace de cette plainte alors qu'elle était classée.

J’ai donc perdu la quasi totalité des indemnités compensatoires,  j'ai été obligée de rembourser ce que j'avais touché en 2016. Et aujourd'hui encore Canal+ me réclame plus de 60.000  euros. 

La cour d'appel de Versailles en 2016 avait pourtant reconnu la légitimité de ma prise de parole à l'antenne de l'émission de Cyril Hanouna, Touche pas à mon poste, estimant que je n'avais en rien entaché la réputation de mon employeur et que le présentateur Hanouna m'avait laissée parler. J'avais dénoncé à l'époque les injustices subies par tous les précaires alors qu'une omerta totale régnait dans les médias.
Le droit du travail est inadapté à nos situations de  travailleurs précaires, et a permis à la cour de cassation de briser la décision concernant le calcul de mes indemnités en me faisant porter la charge et la responsabilité de la précarité. Comme si j'avais moi le choix du type de contrat que canal+ m'imposait! Il est en effet demandé aux salariés de prouver qu’ils sont bien soumis à la volonté de leur employeur et de prouver qu’ils n’effectuent aucun autre contrat en dehors de l’employeur incriminé. C’est bien une inversion de la responsabilité en culpabilisant les employés,  alors qu'ils sont bien obligés d'avoir plusieurs employeurs pour gagner de quoi vivre leur vie quand on leur limite le nombre de jour sur un emploi. On subit les CDD à répétition mais on nous incombe la responsabilité de la précarité de l'emploi! Comme si c’était nous et non les patrons qui décidions du type de contrat... Si j'avais  maintenu mes demandes auprès de la cour, je n'aurais peut-être pas obtenu l'équivalant d'un temps  plein, mais je n'aurais pas fait condamner Canal+ à me verser à peine 15.000 euros.. une goutte d'eau pour eux.

Le groupe Canal+, non content de m'avoir réclamé plus de 123 000 euros, adepte des méthodes de procédures bâillon/représailles, m’assène désormais une procédure pénale par citation directe. Et me fait  convoquer directement au tribunal. Cette situation m'est insupportable et je m'étonne de l'omerta encore une fois dans les médias. 

Le cercle infernal de la précarité quand on se bat contre l'injustice et qu'on lance l'alerte.
Mardi 28 janvier je serai donc entendue à Nanterre en correctionnelle. J'espère pouvoir compter sur la clairvoyance des juges et leur compréhension de la manipulation.

J’attends aussi la réponse d’un possible pourvoi de nouveau en cassation, cette fois-ci à ma demande, et la conclusion de l'enquête suite à la plainte que j’ai déposée pour dénonciation calomnieuse.

Voilà donc plus de 6 ans que je subis le summum du cynisme d'un grand patron sans scrupule au mépris de toute considération, lançant une procédure judiciaire digne d’un différent entre grandes firmes.
Je n'ai aucun doute sur le fait que cet acharnement n'est pas étranger à mon engagement dans les mouvements citoyens et que Bollore via son ancien groupe Canal+ cherche par tous les moyens à m'anéantir. 
Et pendant ce temps…la précarité augmente, les prudhommes sont engorgés, les  avocats et magistrats se battent aussi pour plus de moyens et leurs droits à la retraite... Quand ce  monde va-t-il changer?

On ne lâche rien.

Communiqué de presse  :

« Le 4 janvier 2019, Mme Sophie Tissier a déposé plainte contre les sociétés C8 et C8 FILMS pour dénonciation calomnieuse avec son avocat Maître Etienne Lesage, entre les mains du procureur de la République,.

En effet, après avoir obtenu contre ces sociétés la reconnaissance de ses droits de salariée le 1er mars 2016, celles-ci ont déposé au pénal une plainte contre Mme Tissier pour « escroquerie au jugement » le 22 janvier 2018. Cette manoeuvre a eu pour but de parasiter la procédure prud’homale en cours dont l’audience était programmée le 28 mai 2018, d’intimider leur ancienne salariée, la déstabiliser et finalement, lui faire perdre tous ses droits en lui faisant payer la somme de 123.791 €.
Sophie Tissier a déposé cette plainte pour être reconnue dans ses droits d’ancienne salariée exploitée comme tant d’autres, après avoir eu l’information, que la plainte calomnieuse contre elle avait été classée sans suite dès le mois d’avril 2018, bien avant l’audience de renvoi en cour d’appel des prud’hommes. Elle avait donc basé ses conclusions, sous l’influence de son ancien avocat Me William Bourdon, sur de faux éléments qui l’ont induite en erreur et ont joué en sa défaveur, lui faisant perdre la quasi totalité de ses indemnités.
Non contents d’avoir obtenu la ruine financière de madame Tissier, Canal+ persiste et la fait convoquer le 9 avril 2019 devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour tenter de pousser la plainte pour escroquerie au jugement devant cette juridiction pénale. L'audience de consignation s'est tenue et a convoqué madame Tissier le 28  janvier 2020 pour une  nouvelle audience »

                 Historique :

  • 30 mai 2013 : intervention de Sophie Tissier en direct sur D8 dans l’émission « Touche pas à mon poste » pour dénoncer les baisses illégales de salaires imposées aux intermittents.
  • 27 janvier 2014 : Saisie des prudhommes de Boulogne pour licenciement sans cause réelle ni sérieuse.

  • 20 janvier 2015 : rendu du jugement de première audience. Mme Tissier déboutée fait appel.

  • 1 mars 2016 : rendu du jugement en appel condamnant les sociétés D8 / D8 films, pour abus de contrats précaires et licenciement sans cause réelle ni sérieuse, à verser 138 000 euros de rappels de salaires et indemnités à Mme Tissier. La cour de Versailles a également légitimé l’action de Mme Tissier estimant que cela n’avait entrainé aucun préjudice à l’employeur.

  • 24 avril 2017 : naissance du 2eme enfant de madame Tissier.

  • 5 juillet 2017 : rendu du jugement de la cour de Cassation à la demande de C8 (anciennement D8) et remise en cause du temps plein et du calcul des indemnités. C8 exige de Mme Tissier le remboursement de l’intégralité des sommes versées. Ce qu’elle ne peut pas faire étant sans ressources. Elle s’est retrouvée en effet écartée des plateaux où elle travaillait. Renvoi en cour d’appel au 28 mai 2018.

  • 22 janvier 2018 : C8 et C8 films déposent une plainte pénale contre Mme Tissier pour une prétendue « escroquerie au jugement ».

  • 28 mai 2018 : audience devant la cour d’appel des prud’hommes de Versailles. Le président s'étonne de la baisse des demandes de Mme Tissier et précise que la plainte n'entre pas dans les débats.

  • 5 juillet 2018 : annonce du jugement du renvoi faisant définitivement perdre 123 000 euros à Mme Tissier.

  • 12 juillet 2018 : Mme Tissier apprend que la plainte avait été classée sans suite dès le 5 avril.

  • 4 janvier 2019 : dépôt de plainte de Mme Tissier pour dénonciation calomnieuse contre C8/C8Films

  • 27 janvier 2019 : réception d’une citation directe le 9 avril 2019 devant le tribunal correctionnel de Nanterre.

  • 9 avril 2019 : audience de consignation et  renvoi à une nouvelle audience le 28 janvier 2020.

 

Citation le 9 avril 2019 à 13h30 au tribunal Correctionnel de Nanterre Citation le 9 avril 2019 à 13h30 au tribunal Correctionnel de Nanterre

 
plainte déposée contre canal+ pour dénonciation calomnieuse plainte déposée contre canal+ pour dénonciation calomnieuse
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