Notes sur Un enlèvement de François Bégaudeau

Portrait psychologique d'un père et de sa famille. Un prototype de la "bourgeoisie cool". Je livre ici des commentaires à propos de moments qui m'ont marqué ou que j'ai jugés importants à la lecture du livre Un enlèvement de François Bégaudeau aux éditions verticales, publié en 2020.

   Bégaudeau veut assurément peindre la psychologie bourgeoise de l'intérieur. Avec ce choix du point de vue interne au père de famille, on accède à la moindre de ses pensées. Ce qui nous montre donc bien sa psychologie et mises en pratiques d'habitudes de sa classe: ses enfants doivent être intelligents... non! Cultivés! Ils doivent connaître le nom des estuaires, des poissons en fin de chaîne alimentaire, des états américains... On observe cette passion pour l'ordre et l'habitude.

   La précision dans la description du quotidien est chirurgical.

   Faire parler le père, c'est aussi faire parler celui qui transmet ses patrimoines comme Bourdieu l'entend. Il transmet ses valeurs en ce qui concerne l'économie "on achète une maison et on la revend avec une plus-value.", "qu'est ce qu'on fait de l'argent?" demande sa fille "on achète une maison et on la revend avec une plus-value" et ainsi de suite.

   Par allieurs, si sa fille doit continuer à grandir, c'est bien sûr pour voyager dans d'autres pays et apprendre à jouer du piano.

   Ces détails de la pensée bourgeoise sont parsemés un peu partout et l'auteur fait exprès qu'ils soient donnés "l'air de rien".

   Le bourgeois parle plusieurs langues, au moins deux, dès le plus jeune âge.

   Le bourgeois n'est plus stricte. Il éduque à la cool, en écoutant son enfant. On utilise des techniques qu'on a envie de qualifier de manageriales. Des termes biscornus de partout, pour que l'enfant s'épanouisse. Cela fait penser à ces nouvelles méthodes éducatives qui arrivent même jusqu'à nos collèges français, venant des pays nordiques. Mais tout de même, ces enfants bourgeois, il faut bien qu'il réussisse. Mais en douceur. Il est libre de s'auto-évaluer. Mais il faut bien qu'il réussisse.

   Connaissant la pensée de Begaudeau, je me permets un peu trop de relater toutes les choses que lui pourrait repprocher à ces bourgeois. Ce n'est peut-être pas une bonne approche.

   Par contre, il est évident que Begaudeau nous livre une critique de ces bourgeois quand il dit : "on était encore à restaurer la confiance, convaincre que l'optimisation n'était pas exactement de l'évasion, l'évasion pas exactement de la fraude."

   Le père semble honteusement attiré par des adolescentes aux fesses rebombies. Il les qualifie de trop vulgaires. Mais, il ne l'avoue pas; d'une certaine manière, il apprecie tout de même ce "spectacle".

   Je ne saurais le retranscrir alors je le mets tel quel :
« Franchement elle et sa mère se remarquaient tout de suite sur la plage. C'était dit sincèrement, tout calcul mis à part, et je ne pouvais qu'abonder. La beauté de ma fille et de ma femme ne relevait pas de la coïncidence mais de la continuité. Elles étaient du même sang, c'était factuel. Le corps de Justine en se développant acquerrait l'harmonie de celui de sa mère. La dépasserait même et Brune n'en prendrait pas ombrage. Nous aurions plaisir à voir nos enfants accéder à une excellence supérieure à la nôtre. Le contraire nous dépiterait, nous donnant l'impression d'un échec, d'une décroissance. »

   Bégaudeau place à plusieurs reprises des références à des séries comme Dix pour Cent, le Bureau des légendes, Breaking bad, Black mirror, etc. Je ne saurais quoi en dire si ce n'est que les bourgeois Aussi regardent des séries "comme tout le monde".

   Plus de doutes sur l'aspect ouvertement critique de ce livre vis-à-vis des bourgeois avec ce bel euphémisme à la fin de l'extrait :
« Et ton fils à toi, a demandé Brune. Toujours à Londres? Kinshasa, a rectifié Édouard. Où il gérait les comptes de l'antenne locale d'une ONG versée dans le microcrédit vert. Brune voyait bien: elle avait assuré leur communication de crise au moment de leurs petits soucis de détournements de fonds. »

   Le personnage principal enchaine en disant que "l'épargne plombe la France". Beagaudeau nous parle bien de ce avec quoi il n'est pas en d'accord. Le problème avec le fait d'analyser toute spécificité évoquée comme quelque chose de plus ou moins condamnable chez les bourgeois concerne par exemple cette fin de chapitre (donc cela a une certaine importance). Le personnage principal et sa femme s'accordent sur l'importance primordiale de la sincérité en amour comme en amitié. Est-ce condamnable? Ont-ils un bon fond ? L'ajout de cette dimension moral que je fais est-il impertinent? Difficile de penser que tout jugement de valeur sur ce que Begaudeau décrit est impertinent, comme j'ai pu le montrer précédemment, et en connaissance des positions de l'écrivain.

   Le bourgeois aussi est anti-raciste! Et oui! Il se bat même contre l'islamophobie! Forcément, c'est illégal. Mais ce n'est pas l'unique raison. Par contre, la lutte contre la grossophobie ne fait pas partie de leurs valeurs. La grosseur est une faiblesse qu'il est bon de ne pas exhiber! D'autant plus que c'est quelque chose d'absent dans la classe à laquelle appartient la famille.

   Le bourgeois cherche constamment à accroître sa culture générale. Tout ce qu'il ne sait pas, il le cherche sur internet et se permet de le répéter à ses enfants si c'est à leur portée.

   Je surinterprete peut-être mais une nouvelle fois, une fin de chapitre semble se moquer ouvertement de cette pensée libérale concernant la responsabilité individuelle: le principe de blâmer les individus et non les puissances qui les régissent (dans tous les sens du terme). Ainsi, c'est en nous comportant de manière responsable que le fin du monde n'arrivera pas, explique la mère à son fils (en voilà un franc foutage de gueule).

   "Tu sais très bien ce qu'est un pays libre puisque tu y vis". Je ne saurais dire pourquoi mais cette phrase sonne faux.

   Pro tip de la famille en ordre: n'hésitez pas à dater les discussions.

   Le quoi? Le gaspillage alimentaire? Connais pas. Si ce n'est pas bio, ce n'est pas bio, alors on jette.

   « Elles se moquaient du vêtement en soit. Je trouvai cela déplacé. Jamais je ne me serais permis de railler sa croûte au front, issu d'une bagarre alcoolisée dans une caravane insalubre. Que ce soit elles qui se moquent de moi c'était le monde à l'envers.De leur messe basse s'est dégagé le son fille. J'ai dit : non c'est pas pour fille, c'est un collant pour courir. Une a dit : c'est pour fille. J'ai dit mais pas du tout, collant de course, collant running, legging de sudation pour tonifier jambes, 67 euros au Go Sport place de la République, étage hommes, avec chaussures foot et matériel pêche, gros matériel pour grosse pêche avec gros bras d'hommes. […] L'une a pincé l'étoffe de sa jupe et dit tu veux? Tu veux jupes à moi ? […] J'ai dit ça suffit maintenant, garde ta jupe de paysanne […] fin de la discussions, fin de l'amitié entre les peuples, ce matin je maque de ressources féminines vous tombez mal »

   L'hypocrisie est partie prenante de cette vie. Le père demande à sa fille "c'est bien clair?". Elle répond par les mêmes mots. Le père pense alors "Tout était d'une grande clarté." La phrase est dit avec sérieux dans la tête du père mais écrite avec un sourire en coin par les mains de Begaudeau. La formule totalisante "tout" en plus de l'adjectif "grand" montre bien cette ironie criante qui en dit long: désir d'ordre et hypocrisie comme maîtres mot.

   Entre deux pensées sans rapports, le père se dit "[Les Roms] se ressembl[ent] toutes, le nier était pure hypocrisie. Nous n'étions pas supérieurs mais nous étions plus variés."

   Le bourgeois est aussi contre le sexisme et s'en défendra quand il pense que c'est à la femme que revient le devoir de "singulariser les vêtements de [son] compagnon"

   L'antiracisme dont je parlais est tout de même à nuancer "Pour l'harmonie de cette soirée exquise, Steph a préféré prévenir que son compagnon détestait les Arabes." Passons sur ce contraste volontaire entre le début et la fin de la phrase, vous aurez compris ici un racisme décomplexé qui ne saurait être amoindri par le fait que la personne fait partie d'un groupe, lui aussi, "oppressé". Ce n'est pas son homosexualité qui le rendra moins raciste. "le [...] flic du couple n'avait pas le temps de détester les arabes, occupés qu'ils étaient à les arrêter." Ce à quoi repondra la femme du personnage principal un classique #padamalgame.

   Le père de famille demande à son fils, qui a de grandes difficultés en lecture, de lire ce qui est écrit dans un encadré. Il dit alors, en toute simplicité: "J'assumais cette violence. J'étais dans mon rôle. "

   Ces deux paragraphes sont interessant, surtout le dernier avec cette phrase finale de nouveau ironique:
« Elle trouvait mes inquiétudes légitimes, mais je devais cesser de penser en termes d'efficacité immédiate, de rentabilité. C'était sans doute de ma part une déformation professionnelle.
Je n'ai pas eu envie de la gifler. Je n'avais jamais giflé personne. Même pas ma fille. Même pas depuis qu'elle abusait de moi. Gifler un enfant était misérable. Gifler quelque personne que ce soit était misérable, à moins qu'elle ne l'ait mérité. »

   Le bourgeois est résolument contre le racisme. La preuve: il a payé un programme "égalité des chances"! Certaines pensées qu'on pourrait qualifier "raciste" lui viennent parfois en tête. Mais il ne les pense pas vraiment. Enfin... rien qu'un peu :

   « C'est moi qui inventais les statistiques ethniques de la délinquance? Devais-je m'excuser de nommer des faits objectifs ? Ne se rendaient-ils pas compte que mal nommer les choses ajoute aux malheurs de ma famille? Croyaient-ils que c'était mon fils, mon fils issu de géniteurs on ne peut plus caucasiens, qui fouillait dans la benne à ordures de la résidence Capitole? Croyaient-ils que Théo Derugie avait été séquestré par des gens fortunés et par conséquent blancs? Croyaient-ils que des Blancs s'épuiseraient à manigancer un enlèvement pour une somme qu'ils acquièrent en deux clics sur le Macintosh de leur maison de Saint-Martin ou Saint-Domingue ou n'importe quel saint? »

   Le bourgeois n'hésite pas à s'étaler lorsqu'il discute avec des tiers. Il est important que l'image qu'ils aient de lui soit conforme à ses attentes.

   Le bourgeois est contre le sexisme avais-je dit ?
   « Louis a ramassé le bateaux miniatures sans pleurer, car il était un garçon. Le rôle de pleurer revenez aux femmes de la famille parmi lesquels sa mère qui néanmoins ne pleurait pas en rassemblant les bouts de verre dans une pelle »

   En voilant une phrase marrante :

   « Toute faute devait être prise comme une erreur car hormis les terroristes et les pédophiles nul n'était méchant volontairement »

   Les phrases comme celles-ci valent de l'or car, voulant expliquer des concepts ou valeurs généraux à leurs enfants, les parents simplificient leur pensée au maximum il ne reste alors que le cœur de ces pensées. Coeur dans le sens de partie la plus importante mais aussi source de ces pensées dans leurs sentiments.

   Intransigeance et sécurité. Voilà deux mots qui leur correspondent bien. S'il faut mettre des caméras de surveillance et des portillons à reconnaissance biométrique dans une école primaire, qu'il en soit ainsi!

   Il n'y a rien à comprendre sur le bourgeois vis-à-vis de cette dernière citiations. Du point de vue du style, je m'étonne et je ris de la brusquerie de l'aspect très glauque de cette phrase: « Ma mère sortait moins et du coup se perdait moi. Morte elle ne se perdrait plus du tout. » Il n'y a pas de contexte qui adoucirait la phrase, je tiens à le préciser.

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