Ils nous diront qu'ils ont appris

Des appels à l'avénement d'une monde nouveau se font entendre depuis l'annonce de la fermeture des écoles. Cependant, bien loin de s'amender, le système néolibéral n'a cessé de se renforcer à chaque crise.

Ils nous diront qu’ils ont appris, qu’ils ont tiré les leçons de cette crise. Des protocoles seront dressés, des chartes seront écrites et adoptées, un observatoire de gestion des crises sanitaires sera formé. Chacun s’engagera, sur la base du volontariat, parce que, c’est bien connu, on ne fait rien avancer en forçant les individus ; surtout pas ceux qui ont les moyens de refuser, de contourner, de louvoyer, ou de s’abstraire des règles qui s’appliquent à tous. On nous dira que l’on sait s’adapter en temps de crises : la BCE accepte la sortie du pacte de stabilité ! La doctrine allemande du zéro déficit mise à mal par le coronavirus ! Ce n'est pas une nouveauté, l'Etat ne doit intervenir que pour sauver les banques et grandes entreprises, mais sans contreparties et avec toujours moins de services publics1.

On entendra de beaux éléments de langages dont l’apparente évidence, aussi trompeuse et dangereuse que « flexibilité de l’emploi », endormira nos esprits, nous détournera de l’évidente faillite du système idéologico-économique dans laquelle seront impliqués ceux qui les prononceront.

On entend que ce n’est pas le moment de débattre, d’analyser la situation, que ce temps viendra après. Existe-t-il de mauvais moment pour réfléchir ? Sûrement si l’on veut éviter que trop de personnes ne réfléchissent. Le bon moment, ce serait celui où l’on est trop occupé par la reprise effrénée du cours habituel des choses, moment où, privé d’une partie de nos congés payés, on veut rattraper un temps que l’on croirait perdu ?

 

Faudra-t-il réfléchir une fois que le temps aura estompé le souvenir des erreurs mortifères d’une politique privée de moyens d’actions, privée de masques, privée de tests ? Faudra-t-il réfléchir une fois que l’oubli commencera à se faire sur les discours indécents et si fréquents au début de l’épidémie, quant à l’inefficacité des masques ou des tests ? Discours indécents qui ont masqué pendant plusieurs semaines le manque de préparation d’un pays à l’économie sophistiquée mais aux services publics en ruines. Décombres du service public hospitalier dont l’épuisement d’un personnel, pourtant peu adepte des grèves, explose depuis plusieurs mois dans les rues ; décombres d’un service public soumis à l’idéologie de marché qui ne renouvelle pas les stocks nécessaire parce que la gestion en « flux tendu » permet de faire des économies ; décombres d’un Etat qui a décidé de se passer d’un dispositif efficace de lutte contre les pandémies mis en place il y a moins de 15 ans2 ; décombres d’un des meilleurs services de santé du monde, celui de la Lombardie, qui, sacrifié sur l’autel du pacte de stabilité, a vu son nombre de lits passés de 922 pour 100 000 habitants en 1980 à 275 en 2015, contraignant son personnel à faire le terrible choix des malades à soigner.

Le temps de réfléchir sera sûrement celui où l’on se souviendra vaguement d’un Président de la République, qui répond qu’il n’y a pas d’argent magique, quand, dans le même temps, à grands renforts de CICE ou de baisse d’impôts sur le capital des entreprises il réduit les recettes de l’État, notamment celles provenant des plus protégés et privilégiés avec la suppression de l’ISF.

 

C’est peut-être en fait le bon moment de réfléchir, et de devenir acteur de ce destin que l’on souhaite meilleur. De ce destin où les services publics permettront aux citoyens de se soigner, de s’instruire, de communiquer, d’accompagner familles, nouveaux-nés, et retraités par une solidarité nationale protectrice et efficace. De ce destin où la nécessaire révolution écologique sera faite par un financement d’énergies renouvelables, de transports en commun efficaces, de circuit en agriculture comme en industrie et enfin, d’un bénéfique ralentissement du temps que nous avons tous appris à apprécier.

Nous avons découvert que nous étions faillibles. On le sait, c’est ensemble, dans le commun que l’on est mieux équipé face à la précarité, le nombre fait la force. Aucune forme de ce nombre n’est à négliger. De l’organisation traditionnelle des syndicats et partis politiques qui se sont longtemps construits sur le débats, la recherche de positions et solutions collectives parmi la diversité de leurs militants ; aux formes plus récentes des mouvements politiques, ou de ceux qui se sont réunis tous les week-end, parfois tous les jours, sur les ronds-points ou ailleurs, qui ont discuté, qui se sont politisés, qui ont dressé des revendications fiscales témoignant d’une conscience de la gestion d’un budget commun qui ne doit pas servir des intérêts privés, particuliers et restreints, de ceux qui sont le moins dans le besoin, mais les intérêts collectifs d’une solidarité nationale trop souvent moquée. Personne n’imaginait que des lycéens, soucieux de leur réussite, feraient un jour la grève de l’école pour alerter sur leur avenir climatique ; on n’attendait pas les classes populaires ailleurs que derrière leur télévision, préoccupées par un confort nombriliste dans une société atomisée. Si nous voulons vraiment un nouveau monde pour demain, il ne se fera sans que nous agissions, les moyens qui s’offrent à nous pour agir sont vastes, connus ou enthousiasmants de créativité. Cessons d’attendre, saisissez-nous en.

1https://www.monde-diplomatique.fr/2020/04/HALIMI/61619

2https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/30/claude-le-pen-en-2007-la-france-avait-su-mettre-au-point-un-dispositif-de-protection-tres-ambitieux-contre-des-pandemies_6034911_3232.html

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.