L'inquiétant tour de passe-passe sanitaire

L'obligation soudaine et sans préavis du pass sanitaire pénalise les non-vacciné.e.s jusqu'à la fin des vacances d'été. Alors que cette mesure semble inadéquate pour endiguer la 4eme vague et qu'elle est fortement discriminatoire et clivante, il est inquiétant de constater l'unanimité qu'elle suscite.

Les cas de contamination par le variant delta augmentent de façon exponentielle. D'après certaines projections, le nombre d'hospitalisations journalières pourrait atteindre des niveaux alarmants malgré les vaccinations déjà effectuées (56 % de la population a eu au moins une injection) et pourrait dépasser celui des vagues précédentes (voir les projections de l'Institut Pasteur).

Face à l'imminence d'une 4eme vague, le président de la république annonce le 12 Juillet la mise en place du pass sanitaire obligatoire pour un grand nombre d'activités culturelles, sportives ou les transports collectifs. En pratique, cela signifie que l’accès des non-vacciné.e.s à toutes ces activités devient soudain compliqué par la nécessité de produire des tests prouvant qu'ils ou elles ne sont pas infecté.e.s par le virus.

L'obligation du pass intervient dès maintenant (le 21/07 soit quelques jours après l'annonce) dans les lieux culturels ou sportifs et dès le 1er août dans les trains, exception faite des 12-17 ans qui ont jusqu'au 30 août. Les adultes non-vaccinés, soit la moitié de la population, sont d'ores et déjà pénalisés quelle que soit leur décision, car une personne s'étant engagée dans le processus de vaccination dès l'annonce n'obtiendra le pass sanitaire qu'à la fin des vacances d'été (7 jours après la 2e injection). Même celles et ceux qui ont commencé les démarches avant l'annonce du président, mais trop récemment, n'auront pu obtenir le pass avant l'entrée en vigueur de ces nouvelles mesures. C'est une forme d'exclusion ou du moins de ségrégation qui touche principalement les plus jeunes et les plus défavorisés (voir par exemple l'article de Sébastien Leroux).

D'après les sondages la grande majorité des Français (59%) approuve cette décision et les éditoriaux, les émissions, les reportages, ainsi que les débats dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans l'espace public ou privé révèlent une stigmatisation généralisée et sans appel des non-vaccinés : ce sont des irresponsables, des égoïstes ou des complotistes. Ainsi, le fait que la moitié de la population soit exclue des activités culturelles, sociales, sportives ou des transports collectifs ne semble poser aucun problème et ce serait même mérité.

Il y a de quoi avoir froid dans le dos ! Cela ressemble, pour le coup, à un véritable « séparatisme », une scission d'une grande violence et d'une grande injustice.

Sa justification repose de surcroît sur un tour de passe-passe : l'urgence sanitaire nécessiterait d'exclure la moitié de la population non vaccinée des lieux publics, ce serait presque une question de survie. Cela fonctionne si bien que chacun.e semble s'approprier l'argument et l'intégrer dans son propre discours, du moins parmi les déjà-vacciné.e.s. C'est que cela résonne parfaitement avec un sentiment de sacrifice, de courage et de pragmatisme : ils et elles ont déjà fait l'effort de se faire vacciner alors tant pis pour les autres, qui n'avaient qu'à être plus responsables et moins craintif.ve.s, après tout on ne nous veut pas que du mal, il faut arrêter de délirer.

Pourtant, l'ampleur de cette mesure et de ses conséquences ainsi que cet apparent consensus devraient interroger voire alarmer. Comment un pays qui se revendique des lumières, dont la devise est « liberté, égalité, fraternité » peut-il si facilement suivre une décision aussi grave par son ampleur, sa mise en pratique et sa symbolique ? Et contrairement à ce que certains éditorialistes laissent entendre, il ne s'agit pas ici d'une crispation immature et égoïste sur la notion de liberté individuelle mais plus d'une inquiétude sur l'égalité et la fraternité.

Car non, quoi qu'on en dise à longueur de journée dans les médias, il n'y a pas de lien direct entre cette mesure et la situation sanitaire. Comme souvent et comme nous pouvons le constater depuis le début de la crise sanitaire tout n'est pas si simple et ce n'est pas la profération d'idées simplistes qui permettra de simplifier la réalité obstinée et complexe. C'est peut-être rassurant au premier abord, et donc facile à faire accepter par la majorité, mais cela ne résout rien.

En réalité, non seulement cette mesure ne garantit pas l'endiguement d'une nouvelle vague d'hospitalisations mais une multitude de solutions existent pour éviter un nouvel engorgement des hôpitaux sans qu'elles soient excluantes ni stigmatisantes. Le plus étonnant, ou effrayant, est qu'il semble devoir être nécessaire de le démontrer pour ébranler cette pensée unique déjà bien solide, cette bien-pensance ancrée dans ses certitudes. A-t-on réellement et définitivement perdu tout sens critique, toute imagination et toute cohésion ? Sommes-nous disciplinés au point de prendre pour argent comptant ce que nos dirigeants politiques nous servent comme des vérités, y compris lorsqu'elles servent à justifier l'exclusion de la moitié de nos concitoyens du jour au lendemain ? La formation de deux castes de citoyen.ne.s, celle des vacciné.e.s qui aurait plus de droits que celle des non-vacciné.e.s ne mérite-t-elle pas toute notre attention et notre sens critique ?

Existe-t-il une étude qui montrerait que l'exclusion de la moitié de la population non-vaccinée des lieux sociaux, culturels et des trains empêchera les contaminations journalières de continuer à augmenter au cours des deux mois à venir ? Aucune, et sans être spécialiste on peut sérieusement douter de l'efficacité de la mesure. Car il est évident que les citoyen.ne.s quelles que soient leur caste (vacciné.e.s ou non) continueront à vivre, à se voir, à se mélanger, le virus continuera à circuler (sans parler même de la possibilité de contaminations non détectées). Si l'on voulait vraiment appliquer des mesures discriminatoires efficaces, il faudrait mettre à l'isolement chaque citoyen.ne non vacciné.e. Il semblerait que nous n'ayons pas encore atteint ce niveau d'autoritarisme et d'exclusion, pour combien de temps ?

Finalement, le but de cette mesure n'est peut-être pas d'endiguer la 4eme vague ? Car il semble plus raisonnable de considérer l'obligation du pass sanitaire comme une incitation forte à se faire vacciner (avec tous les problèmes éthiques que cela comporte, voir par exemple 1 et 2) plutôt que comme un outil de lutte contre une 4eme vague imminente. Il faudrait alors, et avant tout, être clair sur ce point : le but serait de stopper l'épidémie après cette nouvelle vague qui interviendrait de toute façon avant que tout le monde ait le temps de se faire vacciner (pic prévu en août ou septembre). Il faudrait donc prévoir d'autres mesures pour endiguer la 4eme vague.

D'autre part, la temporalité de la mise en application de la mesure ne serait plus justifiée : si le but est que toute la population soit vaccinée le plus vite possible, c'est à dire avant fin septembre (puisqu'il faudrait compter deux mois pour que les non-vacciné.é.s aient le temps de faire les deux injections), pourquoi ne pas instaurer le pass sanitaire obligatoire fin septembre ? Il aurait suffit d'informer tous les citoyens de l'obligation de se faire vacciner dès maintenant pour continuer à avoir accès aux activités et aux transports collectifs dans deux mois. Cela ne nécessite pas d'imposer le pass dès maintenant, une telle mesure ne réduit pas le temps nécessaire à la vaccination, son seul effet est d'exclure et de stigmatiser. Cela revient à sanctionner celles et ceux qui ne sont pas encore vacciné.e.s sans avoir annoncé au préalable les règles du jeu, c'est bafouer le principe de non-rétroactivité de la loi.

Pour limiter les contaminations il existe un grand nombre de mesures efficaces applicables dès maintenant et non discriminatoires. Dans les trains, par exemple, on pourrait n'occuper qu'un siège sur deux. Comment se fait-il qu'une telle mesure n'aie pas été appliquée lors des deux précédentes vagues et qu'aujourd'hui on nous impose une mesure discriminatoire ?

Les vraies raisons de cette décision d'imposer le pass sanitaire si soudainement sont obscures. Il est probable, comme cela a été le cas lors des vagues précédentes, que nos dirigeants soient débordés par la situation et agissent dans la précipitation et la confusion. Il n'est par ailleurs pas exclu que le caractère simplificateur, diviseur, populiste et autoritaire de cette mesure ait séduit notre président dont l'obsession, à quelques mois des élections, est d'affirmer son leadership, comme on dit.

Quelles que soient les vraies raisons, le plus inquiétant est la facilité avec laquelle la majorité de français.e.s accepte et s'approprie cet acte de scission. Cette nouvelle forme d'exclusion inattendue nous renvoie aux exclusions plus courantes et parfois bien installées dans notre société. Un sursaut citoyen de solidarité et de cohésion serait le bienvenu pour en prendre conscience et les combattre. Cette crise ne donne qu'un avant goût des nombreuses crises environnementales déjà en cours et à venir. Refusons de nous laisser illusionner par une apparente simplicité qui mène à la manipulation des masses, à la division et aux pires dérives.

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