« Comment est votre blanquette ? »

Mr. Jean Michel Blanquer, lors de deux entretiens télévisés du 4 et 5 mars sur LCI et BFMTV à la question posée en fin d’entretien : « Polanski primé, vous auriez quitté la salle ? » apporte une réponse et une « nuance » : « il faut distinguer l’homme de l’oeuvre. ». Quel est le but de cette « nuance » (le prix du meilleur réalisateur est remis à l’œuvre et non à l’auteur)?

«Pour la culture, il y a un ministre » Jean Michel Blanquer

 

 

 

 

L’œuvre et l’auteur sont- ils deux choses si nettement externes et distinctes l’une de l’autre qu’on puisse les poser comme deux entités tout à fait nettes et pouvons- nous célébrer une œuvre sans en célébrer l’auteur ?

Il est vrai que les œuvres d’art sont bien souvent des objets matériels que nous identifions comme tels : cette peinture, ce poème écrit sur cette page et dont je me souviens, ce film qui nécessite équipement et technique etc. Mais on ne récompense jamais un objet. L’artiste lui est un homme de chair et d’os, il enfante son œuvre et la gestation de cette œuvre se fait dans les entrailles de sa conscience. Là où il a amassé souvenirs et sentiments, choses vues et choses faites dans le plus grand secret ou aux yeux de tous, sensations et parfums, ce que l’on sait et ce que l’on veut dire. L’artiste est un moule et il n’est pas pour rien dans la forme que prend son œuvre. Distinguer l’œuvre et la vie de l’artiste en citant Proust, De Vinci et Chateaubriand, c’est soit faire preuve de mauvaise foi, soit méconnaître profondément et les œuvres et les créateurs de celles-ci.

Proust a fait de sa vie, la recherche même de la plus fine et vivante sensation du souvenir dans sa trace matérielle, un acte littéraire, une œuvre d’art. La vie de Proust est indissociable de son œuvre, son œuvre est sa vie méticuleusement retranscrite dans la recherche du « souffle biblique » à l’intérieur du verbe dans ce qu’il a de plus charnel (le goût des madeleines dans l’encre des mots). Regarder la Joconde en pensant : « Quel grand tableau ! S’il est tant admiré ce n’est pas pour rien ! Peu importe que son auteur ait violé ou non des femmes ». Cela est identique à la pensée que regarder une reproduction de la Joconde dans ses toilettes par exemple, cela est nettement moins bien que de la voir entouré d’une foule de touristes au Louvre, parce que l’image de la reproduction est moins belle, l’endroit inapproprié, que cela n’est pas pareil « qu’en vrai » etc. Ce qui fait de la Joconde un grand tableau avant tout, c’est qu’il s’agit d’un chef d’œuvre de De Vinci et pas autre chose (le « mystère de la Joconde » est une invention publicitaire et touristique dont même Hollywood fait recette). Ce qui empêche d’accéder à l’œuvre d’art dans des toilettes même s’il s’agit d’une photo identique au dernier pixel ou même au Louvre (où la contemplation sereine que demande l’œuvre n’est pas permise au milieu de la foule qui s’y presse) c’est l’absence de la présence de « l’aura » de l’œuvre. Cette « aura », ce rayonnement (le mot « aura » est de Walter Benjamin et conceptualise le « mystère sensible » de l’œuvre d’art) c’est la présence de l’artiste dans l’œuvre. La Joconde est un chef d’œuvre de génie parce qu’il est véritablement le chef d’œuvre d’un génie de la Renaissance. Tout l’art de la Renaissance repose sur le perfectionnement de l’homme comme d’une œuvre d’art, comme un distinguo impossible entre l’œuvre et la vie, c’est cela l’homme de la renaissance. Si De Vinci avait été un autre homme (avec d’autres vices et d’autres vertus) il n’aurait sans doute pas peint la Joconde, son œuvre entière n’est que le vaste miroir de sa vie intellectuelle, morale et sensible ; c’est ce retour à cette inspiration de l’antiquité grecque qu’on désigne par le terme de renaissance. Enfin Les mémoires d’outre-tombe ne sont pas autre chose que le récit autobiographique de Chateaubriand, comment une autobiographie deviendrait autre chose que la vie de son auteur ? C’est le mystère du génie que d’unir, dans un lien à la fois visible aux yeux de tous et impossible à défaire ou à détacher, la vie et l’œuvre.

La référence à Contre Sainte Beuve est un contresens, Proust ne défend pas un distinguo entre la vie et l’œuvre, il critique la tentative par Sainte- Beuve de vouloir trouver des critères empiriquement valides permettant de tirer la conclusion que l’œuvre a été façonnée par l’artiste selon telle ou telle circonstance de son histoire et de son environnement. Or Proust lui oppose une approche phénoménologique qui fait de l’artiste le créateur du monde qui l’entoure en même temps que de son œuvre. Il en fait de même le créateur de l’artiste qui va accoucher de l’œuvre, il insère ce « je » qui est un autre « je » dans le monde de sa vision artistique. C’est un autre moi qui produit l’œuvre « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices » écrit Proust. Mais cet autre moi naît du dépouillement du moi social, l’artiste est le tenant de cet altérité, elle ne le dédouane pas mais au contraire l’expose d’autant plus, hors de ses façons d’être en société, des bonnes mœurs etc. L’artiste a conscience de ce dédoublement. Cela l’expose à la manière dont un masque expose quand il est enlevé une nudité du visage qui n’aurait été possible sans que le masque ne la fasse apparaître, maintenant on est nu sans le masque. De la même façon nous sommes nus parce que nous connaissons l’usage des vêtements, nous ne disons pas des animaux qui en ignorent l’usage qu’ils sont nus. Cette remarque justifie dans une certaine mesure la liberté de ton que la morale sociale peut accorder à l’artiste, sa nudité sociale est tolérée car il est un artiste et seulement à ce titre. Cette mise à nu est gênante pour toute censure qui ne voudrait y voir que certaines choses qu’elle désire et non la vérité nue, sans attrait, sans atours, dans sa simplicité impudique. Polanski est exposé à toutes critiques parce qu’il est un artiste. La postérité et la libre interprétation de l’œuvre laissée au public dépouillent peu à peu les préjugés sociaux dont a pu être victime l’œuvre ou l’artiste, effacent-elle pour autant le crime quand il est impuni ?

 

Quand on nomme douze fois et que l’on célèbre (pour la cinquième fois au Césars) en lui remettant un prix un artiste de son vivant, il s’agit avant tout de célébrer l’œuvre de Polanski et le génie qui lui est propre, on ne célèbre pas un film sans célébrer son créateur (de la même manière qu’on fait plaisir à une mère quand on dit du bien de son enfant devant elle). Le génie étant l’adéquation entre la vie et l’œuvre, entre ce qui est pensé et ce qui est fait. Polanski fait preuve de génie lorsqu’il montre la violence et les femmes. Dans le film de la violence, il semble que la vie du réalisateur lui-même en soit une bobine de pellicule, tant sa vie fut troublée par cette constante. On voit dans la description de la violence chez Polanski, quelle qu'elle soit (et c’est toute la recherche de son cinéma, je pense), une vérité de ce qu’est la violence et du froid qu’elle transmet. Simone Weil parle du froid de la force qui glace à la fois à la pointe de l’épée mais aussi au pommeau. La violence corrompt peu à peu celui qui en fait usage et celui qui la reçoit, dans les deux cas elle lui laisse la seule pensée qu’il est autre chose qu’un homme ou que certains hommes sont moins humains que d’autres et méritent la violence qu’on leur inflige pour cette raison. Cette pensée nous glace, et Polanski, filme et décrit cela admirablement dans Le pianiste ou Chinatown. Selon que l’on subisse ou exerce la violence on est atteint dans les deux cas ; mais il faut avoir vu le pommeau et la pointe pour pouvoir bien décrire l’épée comme le fait Polanski, dans ce cas-là on peut croire un criminel sur parole.

Pour aborder le débat et le problème éthique qui est au cœur de celui-ci, tous ces préliminaires étaient nécessaires pour rétablir certaines bases.

 

Abordons maintenant les récentes circonstances de la vie de l’artiste. Celui-ci est réfugié en France pour le viol d’une mineure de 13 ans aux Etats-Unis. La dernière œuvre de l’artiste est un film sur l’affaire Dreyfus. On peut penser si l’on veut, comme semble le faire le ministre, que le dernier film du réalisateur n’a pas mûri dans les circonstances de sa vie après les poursuites judiciaires dont il reste l’objet. Mais alors que reste-t-il dans le film si l’on en retire le réalisateur et le metteur en scène et pourquoi lui remettre un prix ? Peut-on penser que Le pianiste aurait été le même film si Polanski n’avait pas été enfant au ghetto de Varsovie ? Le cinéaste est-il seulement un artisan anonyme qui produit de la matière aux yeux du public, public qui deviendrait alors le seul créateur de l’œuvre « libre d’être interprétée comme on veut » ? Le film de Polanski ne parle-t-il pas de l’antisémitisme (certains commentateurs ont même fait le parallèle entre les persécutions qu’il subit actuellement et l’affaire Dreyfus), c’est-à-dire de quelque chose dont sa vie même a reçu l’empreinte indélébile par la mort de ses parents ?

Ce film est peut-être avant tout, aux yeux du ministre, un film contre l’antisémitisme et qui à ce titre ne pourrait subir de critiques même si son auteur est un pédophile en fuite. C’est un drôle de cas de conscience ! Toute prise de parole publique du ministre engage une responsabilité de la part des serviteurs de l’état qu’il représente. S’agissant d’un représentant de l’état et des membres du corps enseignant dont il est le ministre, prendre la parole publiquement et par deux fois, sur une question qui concerne la culture et donc l’éducation, en ne condamnant pas la célébration d’un pédophile en fuite jamais condamné ou jugé pour les crimes qu’il a commis, est en un mot, inadmissible. Justifier cela en apportant une « nuance » sur le distinguo entre artiste et œuvre dans un débat philosophique de comptoir est honteux ! Cela ne peut pas être justifié par la lutte contre l’antisémitisme et en aucun cas la lutte contre l’antisémitisme ne peut tirer bénéfice du film de Polanski dans des circonstances si scandaleuses, bien au contraire. Car c’est laisser penser qu’il y a des causes de revendication d’égalité qui sont au-delà d’autres et qui ici s’opposeraient entre elles (non-sens), c’est-à-dire, la lutte contre la pédophilie ou la lutte féministe ne doivent pas « gêner » la lutte contre l’antisémitisme dont le film de Polanski, serait peut-être, pour le ministre, une pierre à l’édifice. C’est bien mal choisir la pierre, mais pas à dessein. Car c’est penser aussi que l’œuvre d’art transcende la vie de l’homme et ses actions, que l’œuvre d’art « purifie » la vie de l’artiste alors qu’elle ne fait pas autre chose que de mettre l’artiste à nu, face à ses contradictions et dans l’exposition de sa solitude la plus intime. « Dire ce que je sais, ce que je vois, ce qui est vrai » comme Éluard l’écrit. C’est ce courage dans l’exposition de la vérité nue de la vie qui mérite d’être récompensé, c’est la nudité de l’artiste dans l’œuvre d’art qui permet de reconnaître sa singularité, sa voix sans pareil dans l’amas des sensations et des pensées que nous véhicule sa production artistique. Lire Le voyage au bout de la nuit c’est arpenter les ruelles sombres et pestilentielles d’un monde qui s’effondre où gronde une guerre pestiférée et sourde d’une haine brune, et où l’auteur est à la fois au centre et à la périphérie et nous renseigne sur ce monde autant qu’il nous crache au visage et nous perd dans son labyrinthe morbide. Cela empêche-t-il de dénoncer Céline dans son antisémitisme et pour autant continuer de le lire comme un styliste hors pair qui dissèque les entrailles de sa haine au scalpel de la phrase ? Nous rendant ainsi palpable la haine qui sommeille en chacun (fut-il médecin ou artiste) à la manière de Arendt, quand elle décrit, elle aussi mais de façon philosophique, la banalité du mal. Céline aurait-il pu écrire le récit de sa haine et de la haine raciste et antisémite du siècle dernier sans qu’on questionne celle-ci, si l’on n’avait pas fait justement de distinguo entre sa vie et son œuvre ? Cela est-il mieux de célébrer l’œuvre sans remettre en question l’homme et ses idées, lui décerner des prix, etc. ? L’artiste est-il autre chose qu’un homme ?Un homme est-il autre chose que ce qu'il fait, quel exemple pour nos enfants? Le viol n’est-il pas un crime au même titre que le racisme et l’antisémitisme ? Peut-on désormais lire Mein kampf en prétendant qu’Hitler était un peintre et qu’il faut distinguer sa production littéraire de sa vie et qu’il s’agit d’une simple autobiographie d’un artiste raté et antisémite ? Et Daudet, quand il relit et soutient la publication de « la Françe juive » de Drumont, c’est là la responsabilité de l’homme où celle de l’écrivain ? Et que penser du cas Matznef, doit on distinguer aussi l’œuvre de l’homme ?

Mais on laissera ce débat au spécialiste de la philosophie de l’art auquel je n’appartiens pas, de même que le ministre Mr. Blanquer.

 

La « nuance » du ministre ne va pas dans le bon sens. L’éducation nationale est une institution qui garantit la sécurité et l’apprentissage des enfants de l’ensemble des citoyens français, le ministre de l’éducation nationale ne s’occupe pas uniquement de culture mais aussi d’enfants. À ce titre, il semble que le discours du ministre, même s’il s’agit d’une question à laquelle il ne s’attendait pas à répondre, a pour devoir de dénoncer avec une extrême fermeté, un criminel pédophile en fuite. Pourquoi la nuance inverse ! Quel est le but de cette nuance ? Quelle empathie pour les femmes qui ont pris la parole après tant d’années ? Ces voix qui réclament la justice et la reconnaissance d’un viol, ne doivent-elle pas être portées plus haut et entendues par le ministre de l’éducation qui est aussi un défenseur des enfants ? Etes -vous à l’écoute des souffrances des enfants et des femmes, en vous faisant l’avocat de la nuance entre le respect dû à un grand cinéaste et son oeuvre et l’indignité de son comportement ? Cela ne risque-t-il pas, au contraire, de les renvoyer au silence complice qui a tenu si longtemps ses victimes dans le secret ? N’est-ce pas cette « nuance » même que les victimes ayant pris la parole critiquent et celle-la même qui a tenu Polanski éloigné des tribunaux américains, en en faisant autre chose qu’un justiciable ordinaire ? Ce ne sont pas au tribunaux populaires de rendre justice de faits probablement désormais, prescrits, mais c’est à la parole publique d’encourager tout ce qui peut libérer la parole des personnes subissant ou ayant subi des violences. En particulier les femmes et les enfants qui n’ont pas accès à la parole publique et sont victimes de violences, cela est aussi, me semble-t-il, le souhait du gouvernement. Il semble que la réponse du ministre ne prenne pas en compte les éventuelles interprétations antisémites et justifiant le viol que celle-ci peut, à mon sens et sans le vouloir, éveiller par son manque de fermeté. Cette réponse sert un bas but tactique et politicien, je n’y trouve aucune autre explication : discréditer la récente affaire Griveaux en tentant de séparer vie artistique et vie privée, et rejouer « l’obstruction » parlementaire dans la salle des Césars en ne se rangeant pas symboliquement du côté des indignés.

 

Le ministre a de par ses propos, porté atteinte à l’honneur et à la probité morale du corps enseignant. Le ministre de l’éducation nationale n’a pas à apporter de "nuance" quand il s’agit de condamner la pédophilie et le viol en se basant sur la philosophie de l’art. Il n’est pas normal que le ministre tienne de tels propos, propos que ne s’est même pas permis le ministre de la culture en critiquant la décision du jury (décision qui ne repose que sur l’avis d’une très faible minorité de citoyens). On ne demande pas, lors de ces deux entretiens, l’avis du ministre sur le film ni même s’il l’avait vu d’ailleurs. Sur la question de savoir si l’on doit ou non célébrer un pédocriminel en fuite le ministre doit avoir une réponse ferme et non pas nuancée. Nuance dont il ne fait preuve d’ailleurs qu’en matière de pédocriminalité des artistes et non lorsqu’il s’exprime au sujet de l’opposition, ou de la stigmatisation des fillettes musulmanes en se référant à des statistiques imaginaires ou à venir, lors d’autres entretiens publics. Tout cela insulte l’honneur des enseignants qui ne peuvent être représentés par un ministre qui tient des propos qui vont à l’encontre de la garantie de sûreté, de protection et de respect des enfants et des familles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel Blanquer au 110 rue de Grenelle 75357 Paris SP 07

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