Le Joker: un gilet jaune à Gotham City

Joker a beau être un film hollywoodien créé par de riches cinéastes américains, il dénonce brillamment les mensonges et malhonnêtetés des élites françaises à l’encontre des gilets jaunes

Le Joker. Le Joker.

 Mais qu’est-ce qui lui prend à ce petit auteur de billet de comparer le Joker aux gilets jaunes ? Quel est le rapport entre un héros Marvel et des gens qui bloquent les ronds-points parce qu’ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts ? C’est pourtant évident : dans le film de Todd Phillips, le Joker est victime d’une succession de violences : violence d’État, violence des élites, violence de la bourgeoisie…contre lesquelles il finit par se rebeller, leur opposant sa propre violence.

D’abord, le personnage incarné à merveille par Joaquin Phoenix est victime d’une violence symbolique. Après qu’il ait assassiné trois de ses (riches) agresseurs dans le métro, le Joker assiste devant sa télévision à la prise de parole de Thomas Wayne, un riche et puissant homme d’affaires. Il déclare à propos du sentiment anti-riches qui monte à Gotham : « Tant que cela ne cessera pas, ceux d’entre nous qui ont fait quelque chose de leur vie considéreront que les autres ne sont rien d’autres que des clowns ». Sur le coup, j’ai trouvé cette déclaration peu crédible. Insulter de façon aussi manifeste les pauvres, personne n’ose faire ça. Et puis la mémoire m’est revenue. « Une gare c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». « La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ». « Vous n’avez qu’à traverser la rue pour trouver du travail ». Plus tard dans le film, le Joker rencontre un proche de M. Wayne, qui adopte à son tour le même comportement. Face aux petites gens, le mépris profond souvent doublé d’une grande arrogance, est viscérale chez les puissants. 

Des arguments bourgeois dans leur plus pure tradition

Thomas Wayne déclare également, à propos de l’assassin : « il est jaloux de ceux qui sont plus aisés que lui ». C’est là un discours très récurrent au sein de la bourgeoisie : à chaque fois que le peuple conteste les richesses indécentes que certains possèdent, on entend : « il y a en France une jalousie de ceux qui réussissent, plutôt que de les admirer et d’espérer un jour réussir autant qu’eux, on les critique ». Bernard Arnault est à la tête d’une fortune estimée à 90 milliards d’euros. Quand il le veut, il peut sortir des dizaines de milliers de personnes de la pauvreté, mais lui choisit de ne rien faire, et de continuer à se gaver à l’infini, par tous les moyens possibles… Eh bien non, je ne ressens aucune admiration pour lui, plutôt un dégoût profond et une colère immense. Et je n’ai pas le sentiment d’être anormal.

 Toujours à propos du mouvement anti-riches, M. Wayne déclare : « C’est une honte. Et cela contribue à mon envie d’être maire : Gotham est à la dérive ». Le présentateur télé incarné par Robert De Niro, quant à lui, s’emporte face au Joker : « Regarde ce qui se passe à cause de toi. C’est l’émeute dehors. Deux policiers sont dans un état critique ! » On observe ici à deux reprises l’argument bourgeois dans sa plus pure tradition. Ce qui est une honte, ce qui est à la dérive, ça n’est pas le nombre croissant de pauvres, de chômeurs, d’emplois précaires, de maladies liées au travail ou des taux de burn out qui explosent. Non, ça ce n’est pas grave. Ce qui est grave c’est quand tous ces gens, tous ceux qui subissent ça, décident de se mettre en colère. Ça nous rappelle la fois où François Ruffin avait publié dans Libération sa Lettre à un futur Président haï, qui avait beaucoup choqué nos amis les bourgeois. François Bégaudeau s’en était amusé sur RT France : « Je trouve étonnant que le bourgeois ne consacre pas deux neurones à se demander comment se ça se fait que Macron soit autant détesté. 650 000 neurones pour s’indigner contre Ruffin et hurler ‘Qu’il est violent ! Qu’il est violent’, ça en revanche, oui. C’est toujours comme ça. »

« Vous tous, ce système qui sait tant de choses, vous décidez ce qui est bien ou   mal »

Face à cette indignation intéressée, le Joker a remarqué quelque chose de très juste : « Pourquoi tout le monde est si triste pour ces trois-là (les personnes qu’il a tuées) ? Si j’agonisais sur le trottoir, vous m’enjamberiez ! » Là voilà, la vraie violence. La vraie violence c’est la misère. La vraie violence c’est l’État qui coupe le financement des traitements que prend le Joker contre sa maladie. La vraie violence c’est celle de « ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides » comme le disait l’Abbé Pierre. La vraie violence c’est celle de « ceux qui se gavent » comme les dénonce Émile Zola dans Le Ventre de Paris. La vraie violence c’est celle des actionnaires français qui sont blindés jusqu’à leur mort, mais qui se sont versés au deuxième semestre 2019 51 milliards d’euros de dividendes, soit une augmentation de 5% par rapport au premier semestre. Figurez-vous qu’il y a autre chose qui a augmenté en France…en 2018 566 SDF sont morts, soit une augmentation de 10% par rapport à 2017. Parmi ces morts se trouvent 13 mineurs, 6 enfants de moins de 5 ans.

« Vous tous, ce système qui sait tant de choses, vous décidez ce qui est bien ou mal. » Ces mots sont prononcés par le Joker, et ils définissent à la perfection les élites au pouvoir soutenues de façon féroce par la bourgeoisie. Casser des vitrines ? C’est mal. Bloquer des ronds-points ? C’est mal. Faire des manifestations non déclarées ? C’est mal. En revanche, licencier 500 salariés ? C’est la loi de l’économie. Voler aux pauvres pour donner aux riches ? Ça encourage l’investissement. Crever l’œil d’un manifestant ? Après tout, il l’avait bien cherché. 

 

Ces gens-là sont profondément malhonnêtes. La vraie violence, c’est celle qui agit sur les corps.

 

La vraie violence c’est celle qui détruit les vies, pas les vitrines.

  

TR99

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