"Jeannine" de Lomepal: la consécration d'un virtuose de la mélodie

Avec son second album studio, le rappeur parisien inonde les ondes de ses couplets narratifs et de ses refrains mélodieux.

Après "Flip", Lomepal enchaîne avec un second album encore plus mélodieux. Après "Flip", Lomepal enchaîne avec un second album encore plus mélodieux.
Le grand public le connaissait depuis le succès de son premier album « Flip » et de son tube « Yeux disent ». Mais avec « Jeannine », son second album studio sorti le 7 décembre dernier, Antoine Valentinelli dit « Lomepal » passe un cap. Avec une première semaine spectaculaire de 39 000 albums vendus dont 13 000 en physique et une tournée des zéniths presque complète seulement deux mois après sa sortie, cet album qui porte le prénom de feu sa grand-mère fait passer Lomepal dans une autre dimension. Qu’a-t-il de si spécial ?

            Sur le fond, ce second album est avant tout celui de la consécration pour le rappeur parisien, qui y savoure sa nouvelle vie d’artiste à succès avec des textes très autocentrés. Il y rappe dès la première piste « Ne me ramène pas »: « Ça y est, j’ai fini par avoir tout ce que je voulais / Une raison pour mes cernes et des scènes pour me défouler ». Lomepal semble avoir (enfin) trouvé une raison de vivre grâce au succès de son premier album. Il peut donc exulter, et s’amuser d’être toujours un enfant dans « Mômes », jouir de son quotidien extrêmement festif dans « 1OOO° » ou encore se moquer des gens qui le jalousent dans « La vérité » et « Ma cousin ». Si cet album est celui d’un homme en pleine jouissance, Lomepal y exprime également sa vision de la folie à travers le prisme de sa grand-mère maternelle prénomée Jeannine, décédée alors qu’il n’avait que neuf ans. Une fois de plus, la couleur est annoncée dès le premier titre de l’album : « Dans ma tête c’est le chaos, venez visiter pour voir / Ma grand-mère était folle et elle m’a transmis son pouvoir ». Il confirme cette éloge de la folie avec le titre « Beau la folie » dans lequel il chante : « Elle marchait nue en criant des mots magiques / Ils disent qu’elle était folle : sans blague ? / C’est beau la folie ». Enfin le thème de l’amour est également très présent, d’un point de vue positif dans « La vrai moi » mais également d’un point de vue plus obscur, dans « Trop beau » où il chante : « Ses larmes coulent en silence, on entend toujours le bruit des cigales / On se blesserait même avec zéro mot / Pourtant aucun mur sur cette Terre ne pourrait étouffer le bruit de nos phéromones ».

Avec « Jeannine » Lomepal plonge définitivement dans l’univers de la mélodie

            Enfin, Lomepal parle également de ses angoisses qui ont changé de nature à mesure que le succès a frappé à sa porte. Il explique en interview que ses « souffrances aiguës liées à des sujets précis » comme des conflits familiaux ou la pauvreté, ont désormais laissé place à des angoisses plus profondes, comme la peur du vide ou le goût fade des plaisirs répétés jusqu’à outrance. Comme nous ne sommes jamais avares de liens avec le politique, nous dirons que Lomepal partage ses angoisses et autres problèmes psychiques avec des millions d’êtres humains, en France et ailleurs, dans des proportions parfois beaucoup plus graves que celles du rappeur. Il est donc un des défis de notre époque d’intégrer l’importance primordiale de la psychiatrie, et de prendre des mesures en faveur de sa démocratisation.

Il réussit à nous emmener dans son monde et à nous faire ressentir des émotions profondes

            Sur la forme, Lomepal a évolué entre ses premier et deuxième albums. A l’époque de « Flip » il s’était déjà distingué avec des morceaux très mélodieux comme « Yeux disent » ou « 70 », mais ces chansons cohabitaient avec des pistes plus rap comme « Bryan Herman » ou « Lucy ». Avec « Jeannine », Lomepal plonge définitivement dans l’univers de la mélodie et s’éloigne du rap. Toutes ses chansons ont désormais un refrain chanté. Surtout, la mélodie a une place très importante jusque dans les couplets, où l’on est désormais très loin d’un texte rappé sur une instrumentale jouant un rôle secondaire. Voix et instrumentale ne font désormais plus qu’un, tandis que la musicalité est extrêmement travaillée : les variations de flow ont laissé place aux très nombreux changements de rythmes et de tons internes aux couplets, les démonstrations de techniques (multi-syllabiques, punchlines, rimes riches) ont laissé place à la narration d’histoires bien écrites, avec des phrasées rimant entre elles. Lomepal plonge dans l’univers de la mélodie, et avec quelle virtuosité. Il faut écouter des titres comme « Plus de larmes » ou « Évidemment », et voir comment il réussit à nous emmener dans son monde, quelles émotions il réussit à nous faire ressentir. Cet album qu’il décrit lui-même comme « un album triste » mais dont les thèmes sont loin d’être tous sombres, ne nous procure pas de joie. Il nous procure des émotions profondes. Il s’agit d’un plongeon, un plongeon dans le monde de Lomepal et dans celui de ses émotions, multiples et parfois indescriptibles. Comment ne pas mentionner « Trop beau », titre certifié single d’or soit quinze millions d’équivalents streaming après tout juste deux mois sur les plateformes. Le rappeur parisien, où peut-être devrions nous dire l’ex-rappeur parisien, nous y plonge dans une relation amoureuse impossible de laquelle découle un sentiment de fatalité, haine et amour s’y confondant.

            « Jeannine » montre sur le fond la jouissance d’un homme qui a enfin trouvé sa place, et signe sur la forme le tournant réussi de Lomepal vers la mélodie. Celui qui n’avait de son propre aveu « aucune compétence ni attirance pour la musique » étant jeune a désormais imposé son style au paysage musical francophone. Avait-il un talent insoupçonné ? Ou bien tout est-il véritablement possible « à celui qui rêve, ose, travaille, et n’abandonne jamais »* ?

TR99

*citation de Xavier Dolan prononcé à l’occasion de la remise du prix du jury du Festival de Cannes 2014 pour son film « Mommy »

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