Islamophobie: un racisme autorisé

Pendant que des pompiers se font violenter par la police en plein Paris, le monde médiatico-politique se livre à un déchaînement islamophobe, renouant avec la vieille tradition française de détournement du débat public

En 2016, Manuel Valls avait lancé un débat sur la "mode islamique" suite aux vives contestations contre la loi Travail. En 2016, Manuel Valls avait lancé un débat sur la "mode islamique" suite aux vives contestations contre la loi Travail.

 « Ils sont dans l’infamie comme des poissons dans l’eau » écrivait Jean Genet. Ces temps-ci, les poissons nagent à une cadence effrénée. Du 11 au 17 octobre, les chaînes d’info ont organisé pas moins de 85 débats sur le voile. 85 débats, en 6 jours. 14 par jour. Qu’a-t-on pu y voir ? Un concours d’islamophobie.

Le problème c’est que dans un concours, on finit toujours par célébrer le vainqueur. Alors demandons-nous : qui a gagné au grand jeu des déclarations racistes ? Peut-être que c'est la chaîne CNews, qui s’est demandée sur un bandeau « A-t-on le droit d’être islamophobe ? ». Mais non, c’était avant la polémique Odoul. Pas comptabilisé. Peut-être que c’est quand même CNews et son bandeau « Le voile : Ça suffit ! ». Mais LCI leur fait concurrence lorsqu’Olivier Galzi déclare : « concernant le voile, ça n’est pas un signe religieux que l’on veut interdire, c’est un signe politique, comme on interdit un uniforme SS, tout simplement ». Pas mal. On me dit dans l’oreillette que CNews, décidemment très actif dans ce grand concours à l’abjection, reprend de l’avance avec son bandeau : « Réformer l’islam ou le combattre ? ». Ah oui, quand même. Yves Thréard du Figaro ne peut accepter de se laisser distancer, et déclare : « Je déteste la religion musulmane ». Simple. Efficace. C’est alors qu’Éric Zemmour s’élance, propulsé en direct à la télévision par LCI : « Dans les années 1930, les auteurs les plus lucides comparaient le nazisme à l’islam, tandis que certains leur rétorquaient : ‘Bien sûr le nazisme est parfois un peu raide et intolérant, mais de là à le comparer à l’islam’ ». On a trouvé notre grand gagnant. 

Qui exclut les femmes voilées en organisant des dizaines d’heures de débats télévisés sans jamais donner la parole aux personnes concernées ? 

Demandons-nous alors : serait-ce accepté si un média quelconque titrait « A-t-on le droit d’être antisémite ? » Serait-ce accepté si un média s’écriait : « La kippa : ras-le-bol ! » ? Serait-ce accepté si un média se demandait « Réformer le judaïsme ou le combattre ? » Serait-ce accepté si sur un plateau, quelqu’un déclarait tranquillement : « Je déteste la religion juive » ? Et bien non, ça ne serait pas accepté, car on considérerait à raison que cette personne est totalement antisémite. Il convient donc d’appeler les choses par leur nom : les chaînes d’info, et plus largement toute une partie des médias, est profondément islamophobe.

Ce coup-ci, la polémique part d’un conseil régional pendant lequel un élu d’extrême droite, Julien Odoul, demande à une femme assistant à la séance plénière de retirer son voile. Mais cette femme n’était pas là par hasard : elle accompagnait une sortie scolaire. Et c’est là toute l’ironie de l’histoire : cette maman donne de son temps pour accompagner bénévolement des élèves de CM2 au conseil régional, lors d’une sortie scolaire qui s’inscrit dans l’opération « ma République et moi ». On aimerait donc demander à cet élu du Rassemblement National, mais plus largement à tous ceux qui fustigent les musulmans : vous qui dénoncez leur prétendu communautarisme, vous qui regrettez leur prétendu manque d’intégration à la société française, ne devriez-vous pas ériger cette dame en exemple, plutôt que de la montrer du doigt ?

Vous affirmez que les femmes voilées sont contraintes par leur mari, alors même que vous n’en savez strictement rien. Vous dites que ces femmes voient leurs libertés réduites par le port du voile, que cet accoutrement les exclut de la société. 85 débats télévisés, 286 invités, 0 femme voilée. Pas une seule. Qui les exclut ? Qui les exclut en organisant des dizaines d’heures d’antennes sur le voile sans jamais donner la parole aux personnes concernées ? Qui les exclut en les montrant du doigt en plein conseil régional ? Qui les exclut en les comparant à des nazis ? Qui les exclut en déclarant les détester ? Qui les méprise ? Qui les stigmatise de façon permanente, les excluant ainsi du monde du travail, de l’éducation, des médias ? Qui ? Vous. Vous et personne d’autre.

À chaque fois qu’un gouvernement français est vivement contesté, il joue la carte de la méchante femme voilée

Par ailleurs, cela fait des années que des débats sur le voile réapparaissent régulièrement. Un évènement précis fait la une, puis pendant des semaines voire des mois entiers, le monde médiatico-politique s’emballe et ne parle que de cela, en boucle, du matin au soir. Pourquoi un tel intérêt est-il porté à un bout de tissu ? La journaliste Mona Chollet nous éclairait sur Twitter, dès 2016 : « 2003 : loi Fillon sur la réforme des retraites. Fort mouvement de contestation. Polémique sur le voile à l’école. 2010 : nouvelle réforme des retraites. Polémique sur la burqa dans l’espace public. 2013 : nouvelle modification du régime de retraite. Polémique sur le voile à l’université. 2016 : révolte contre la loi travail. Manuel Valls relance la polémique du voile à l’université ». On peut désormais ajouter : 2019 : Mouvement des gilets jaunes. Réforme des retraites en préparation. Polémique sur le voile au sein des conseils régionaux. Sans parler du voile à la piscine, du voile Décathlon pour faire des footings, du burkini… L’histoire se répète, indéfiniment. À chaque fois qu’un gouvernement est vivement contesté, à chaque fois que le peuple se soulève face aux politiques menées par ses dirigeants, ils jouent la même carte. La carte du méchant étranger. Du méchant immigré. Celle du méchant musulman. Celle de la méchante femme voilée.

 

Et, pendant que le peuple se divise sur une histoire de bouts de tissus, eux peuvent continuer leurs pratiques incendiaires. En France, on compte aujourd’hui 6 millions de chômeurs. 4 millions de mal-logés. 143 000 SDF. 14,7 % de pauvres. 1 agriculteur se suicide chaque jour.

  

« Le navire coule et ils disent que c’est un problème de voile », Alpha Wann.


TR99

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