Quand les oiseaux chantent l'amour

Le 27 mars dernier, le média spécialisé Raplume a sorti la mixtape « Le chant des oiseaux ». Un projet enthousiasmant, qui parle du sentiment amoureux sous toutes ses formes, sur fond de métaphore poétique et d’hommage personnel

Voici la pochette de la mixtape. Voici la pochette de la mixtape.
Le point de départ du projet est un évènement tragique. Le décès de Paco Mena, dont le petit-fils, Alvaro Mena, est le fondateur de Raplume. Dans les jours qui suivent, il écrit sur son téléphone « Le chant des oiseaux ». Et plus d’un an après, ce qui était au départ une simple inspiration passagère, devient une œuvre. « Le chant des oiseaux » contient ainsi 15 morceaux, réunissant 17 artistes.

D’abord, il convient de saluer la démarche salutaire de M. Mena. En cette période où on ne compte plus un mois sans qu’apparaisse un nouveau clash entre rappeurs, on ne peut qu’aimer les projets fédérateurs. Ces dernières années, on a eu « Grand Paris », un titre de Médine qui a réuni pas moins de 8 rappeurs, pour un excellent morceau. Surtout, Sofiane nous a gratifié de son énergie positive avec les projets « Rentre dans le cercle » et « 93 Empire ». Mais c’est à peu près tout. Par ailleurs, Raplume sort ce projet en indépendance, ce qui est également à saluer.

Le projet contient un vrai fil conducteur

À noter que le média n’en est pas à son premier coup d’essai. En Août 2018, le site réunit 17 rappeurs, pas ou peu connus du public, dans la mixtape « Plume ». Le but était d’offrir un peu de lumière à tous ces jeunes talents. Si cette ambition est toujours présente sur « Le chant des oiseaux », on remarque que se sont glissés au milieu des rappeurs en herbes des noms bien installés de la scène rap francophone, comme Jok’air ou Dinos. Il faut croire que le cap des 200 000 followers Twitter commence à peser dans la balance. Surtout, « Plume » n’avait pas réellement de fil conducteur, mais était un projet très éclectique dont le but était de donner à voir une multitude d’univers différents.

C’est en ce sens que cette deuxième mixtape constitue un vrai pas supplémentaire, dans la démarche artistique de Raplume. Car elle contient un fil conducteur, une réelle cohérence de bout en bout. Ce fil conducteur c’est Alvaro Mena qui en parle le mieux : « Le chant des oiseaux, d’un morceau à l’autre, représente différentes facettes du sentiment amoureux, différentes étapes de la relation. Rencontre avec l’oiseau rare, ou histoire sans lendemain avec un oiseau de nuit ; amour qui donne des ailes, ou histoire dans laquelle on laisse des plumes ; miroir aux alouettes, dont l’illusion nous prend au piège ; prises de bec et couple qui bat de l’aile ; la liste serait longue… »

On pourrait presque écouter la mixtape comme une histoire qui nous est narrée

Vous l’aurez compris : « Le chant des oiseaux » c’est 15 rappeurs et 2 chanteuses, qui décrivent le sentiment amoureux sous toutes ses facettes. Chaque morceau a sa propre histoire, mais on peut les regrouper par groupes thématiques :

- « Te Quiero », « Love4Real » et « Pyromane » parlent de la recherche de l’amour.

- « Yakuza » et « 1000°C » parle de la rencontre et de l’art de la séduction.

- « Carmen », « Détresse » et « Crève salope » parlent de l’amour déchu.

- « Pyromane » et « La cage » parlent de l’amour encore existant, mais qui fait tant souffrir. 

-Et enfin, les morceaux « Danse pour moi », « On blasphème pendant le coït » et « Beriz » parlent de sexe.  

Au-delà du fait que la mixtape parle de bout en bout d’amour, on pourrait presque l'écouter comme une histoire qui nous est narrée, celle d’un homme qui découvre l’univers amoureux, dont chaque piste serait un nouvel épisode. Au début, il découvre la drague et les jeux de séduction (piste 2). Ensuite, il prend goût aux joies du sexe (pistes 3, 4, 5). Dans « Te Quiero », il prend en maturité, et recherche désormais une vraie relation amoureuse. Dans « Love4Real », sa copine lui répond qu’elle est prête à vivre le grand amour avec lui, mais à condition qu’il s’assagisse. On découvre dans « Carmen » que l’histoire a mal tourné, le bonhomme a fait du mal à sa dulcinée. Dans les pistes 10, 11 et 12, on voit à quel point leur relation est devenu un casse-tête qui mêle attirance, espoir et grande souffrance. En fin de projet, le gars se fait larguer (« Détresse »), ne veut plus être en couple (« Beriz ») et finit même par haïr celle qu’il chérissait tant (« Crève salope »). 

Voici la tracklist du projet. Voici la tracklist du projet.

Le cercle infini de l’amour

On ne peut absolument pas affirmer que le projet ait eu l’ambition de raconter une histoire qui se suivent de bout en bout, car aucun signe concret ne va en ce sens. Mais je fais cette suggestion pour montrer à quel point « Le chant des oiseaux » suit un cheminement. Celui du cercle infini qu’est l’amour. L’amour nourrit l’amour et l’espérance, mais nourrit également la souffrance et la haine. Une obscurité dont seul l’amour peut nous sauver. Et ainsi de suite… D’ailleurs, c’est surement la pochette de ce qu’on pourrait en réalité appeler un album, qui représente le mieux cet univers. Un cœur qui saigne, au milieu d’un espace naturel, et au-dessus duquel des oiseaux volent. On pourrait la penser triste et sombre, mais elle est aussi belle, et les oiseaux y montrent la lumière. L’interlude symbolise également l’ensemble de l’œuvre. Le chant des oiseaux y est lié à la séduction amoureuse. Puis Dinos montre, à travers l’évocation de deux références à la mythologie grecque, que l’amour peut faire des miracles, comme il peut précipiter notre perte.

Les textes du projet sont beaux et riches en figures de style. Au fur et à mesure qu'on les écoute, on remarque d'ailleurs que certains thèmes sous-jacents à l’amour, reviennent souvent :

-Les métaphores naturelles et à visée oniriques. On entend parler à plusieurs reprises des flammes, des oiseaux et de leur chant évidemment, du soleil et des jeux entre ombres et lumières, de la lune et des étoiles.

« Si j'me perds dans l’espace, c’est que dans la foule, j'me sens seul
Tu aimais taper dans la porcelaine, le soleil se lève quand les corps se mêlent »

                                Hotel Paradisio - Yakuza

« Assombri par soleil, je sais bien qu'il me répare
Moi, j'regarde vers le ciel, j'me rappelle c’qui nous sépare »

                              Leith - Détresse                        

-Plusieurs paradoxes et oxymores jouent sur l’ambivalence entre l’amour et la souffrance. « Si tu me détestes c’est que tu m’aimes » écrivait Nekfeu dans son titre « Plume » …

 « Je t'ai laissé dans ton chagrin, t'étais pas loin de l'agonie
Tu disais m'aimer à la folie, j'te disais qu'la folie, ça mène pas loin »

                                 S-Cap - Carmen

« Y a peu d'enfants qui restent innocents, comme y a peu d'adultes qui l'enseignent
Ouvre la fenêtre, j'suis ton sunshine, ta douleur, au fond, c'est la mienne »

                                      Smeels - 1000°C

-Enfin, l’argent rentre parfois en jeu, au même titre que la drogue et l’alcool, qui sont liés à la débauche qui suit une rupture.

« Je fume tous les soirs pour apaiser le monde
Mais t'as brisé mon masque que t'as laissé
J'veux quitter le monde, tu veux rester »

                 Leith - Détresse

« Réécoutes encore s'te-plaît parlemente, avenir commun qui s'échappe par les toits
Parfois, l'manque d'argent m'ramène à la raison, car en vrai mon cœur ne fait que m'parler d'toi »

                                              Ave Purple - Leley

À noter que la piste 1, qui est éponyme au projet, est la seule qui ne soit pas véritablement liée au sentiment amoureux. Le morceau parle surtout de deuil et de renouveau. On peut l’interpréter comme un hommage au grand-père d’Alvaro Mena. On remarque également qu’il n’y a pas de titre qui fasse état d’un amour plein et entièrement épanouissant, au présent. Peut-être qu’un texte comme celui du morceau « Le vrai moi » de Lomepal, aurait eu sa place dans la tracklist. Quoiqu’il en soit, Raplume a eu la bonne idée d’enrichir le projet d’un point de vue féminin, grâce aux chanteuses Dina et Clara Charlotte, qui termine de compléter l’édifice.

Enfin, quelques mots sur la forme. « Le chant des oiseaux » est, comme son nom le laisse présager, une mixtape très chantée. Chaque morceau contient ses refrains et outros, et la grande majorité des couplets sont courts. En termes d’instrumentales et de musicalité, le projet jongle bien entre les pistes cools et lumineuses, et certaines autres plus sombres. 

En conclusion, nous dirons que cette mixtape est un pari réussi. Les morceaux sont bons, l’univers du projet est poétique et touchant. Espérons que Paco Mena entende, depuis le ciel, le chant des oiseaux.

 

TR99

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