270 euros pour un peu de soleil : le prix de la fermetée aérée

Des directives qui jouent, veulent, et visent l’arbitraire. On décime, comme dans les armées. Pour regrouper les soldats réticents face à l’ennemi, les généraux en prennent quelques-uns, au hasard, et les punissent. C’est une manière d’agir certainement cohérente avec le récit dominant qui nous est imposé depuis un an. Mais desolé, Monsieur le Président, nous ne sommes pas en guerre.

Il fait très beau à Paris, le mardi 30 mars. Il est 16 heures. Au parc des Buttes-Chaumont, dans le 19ème, il y a du monde.


Camille a décidé de se prendre du temps pour elle, après le travail. Elle est l’une des nombreuses personnes qui continue à travailler, même avec
le confinement ou le couvre-feu, pandémie ou pas. Elle prend tous les jours RER et métro, avec de nombreux hommes et femmes qui n’ont pas été mis en télétravail. Elle travaille dans une entreprise qui maintient opérationnels la moitié de ses employés. Bref, elle est toujours en contact avec beaucoup de gens, tous les jours, à cause de son travail. Aujourd’hui, avant de rentrer chez elle, dans son petit studio en banlieue, elle a envie de profiter du soleil et de lire son livre tranquille.

A 5 mètres de Camille, Lorenzo et Pauline, un jeune couple qui vit près du parc : lui, il vient de terminer son premier tour de travail et veut profiter du temps, avant le deuxième tour, donc il a décidé de rejoindre sa copine, qui profite de son jour de congé.

Il travaille dans un petit restaurant, un des rares qui peut rester ouvert. Elle est en revanche en télétravail : elle a réussi à éviter la foule chaque matin dans les transports, mais au prix de l’isolement social et de toute une vie dans un espace très, trop réduit. Ils ont, tous les deux, besoin d’air. Après un an de pandémie, 100.000 morts en France (on y est presque, on les dépassera... hélas, ce n’est pas une nouvelle sensationelle), deux confinements, trop de restrictions personnelles et trop peu dans les lieux de travail, pour Lorenzo et Pauline ça fait tellement de bien d’être au soleil pendant quelques heures.

Comme tout le monde, tous les trois avaient attendu avec peur le discours de Castex du 18 mars, car même si les cas de Covid augmentent continuellement, de nouvelles restrictions personnelles seraient psychologiquement fatales. Et tous les trois le savent, ils sont parmi les chanceux qui ont encore un travail. Mais ils savent aussi une autre chose, que la cause de cette nouvelle augmentation des morts n’est pas les nouvelles variantes du virus, mais les mètros pleins de gens qui vont au travail, des lits d’hôpitaux encore insuffisants, du chantage continu entre scolarisation ou santé, travail ou santé, environnement ou santé, vie sociale ou santé. Chaque ministre de la République choisit son chantage, chacun tente de culpabiliser les citoyens dans son domaine de compétence.

Mais le gouvernement, le 18 mars, a dit qu’il valait mieux être dehors qu’à l’intérieur. Qu’il faut -bien sûr!- se comporter avec prudence et intelligence, éviter de grands groupes, respecter toujours les gestes barrières... “c’est clair!”, pensent Camille, Lorenzo et Pauline : malgré toutes les erreurs et toutes les fautes du gouvernement (et des gouvernements, parce qu’en Union Européenne nous sommes en bonne compagnie, à en juger du nombre de morts) chaque citoyen doit garder un sens des responsabilités à l’égard de la collectivité. Ce ne sera pas le MEDEF qui s’occupera de la collectivité. C’est à nous de le faire. Et de toute façon, heureusement, le gouvernement n’a pas freiné le besoin des Français de prendre un peu de vitamine D - et d’écouter le brouhaha que font tant de voix ensemble, ce qui est tout aussi important...

Donc il fait très beau à Paris, le mardi 30 mars. Il est 16 heures, et dans le parc des Buttes-Chaumont il y a du monde. Car ça fait du bien, de prendre le soleil.

Tout à coup, au milieu de la colline du parc, parmi les groupes de gens, la police arrive. Ils sont en mission spéciale, nous le saurons ensuite. Cinq policiers se séparent : deux vont du côté de Camille, trois s’arrêtent devant Lorenzo et Pauline.

"Le masque!" disent les policiers, à Camille seule qui lit son livre et au jeune couple qui bavarde tranquillement. "Il faut porter le masque ! Où est le masque ?" intiment-ils.

C’est certainement une erreur, un excès de zèle. Parce que Camille est seule, bien éloignée des groupes qui l’entourent, et Lorenzo et Pauline sont un couple qui vit ensemble, au moins à 5 mètres de la première inconnue, qui est précisément Camille. Mais non. Il n’y a pas d’erreur, les policiers disent que la loi interdit de se tenir à l’extérieur sans le masque, que les gestes barrière ne comptent pas, qu’il faut porter le masque : cela est la seule chose qui compte. Camille, Lorenzo et Pauline mettent toute de suite leur masques, bien que la jeune fille soit seule et que le couple vive ensemble.

Pendant ce temps, le reste du parc continue à bavarder, fumer des cigarettes, boire des bières. Il y a des gens seuls, des groupes de trois, cinq, dix, quinze personnes, certains avec le masque baissé et d’autres sans masque. Parce qu’ils sont tous bien espacés, et le gouvernement a dit qu’on pouvait rester à l’extérieur.

Quelques mouvements, très peu de mots. Documents. Adresse de résidence. Camille, toute seule d’un côté, et Lorenzo à Pauline de l’autre, ils ne comprennent pas ce qui se passe. C’est sûr que la police devra vérifier qu’ils ne sont pas sortis des kilomètres autorisés pour le déplacement, mais l’une est sur le chemin entre la maison et le travail et les autres sont à côté de leur petit studio. "Vous recevrez votre amende, merci et bonne journée" c’est la conclusion rapide, malgré les explications données (très simplement, “nous ne le savions pas”) et surtout celles demandées -celles-ci, jamais eues.

Des mesures folles, des règles jamais claires, des lois qui changent chaque jour. On s’est presque habitué à ce que ce soit l’ordinaire, même si cela signifie réprimer des espaces de vie personnelle, de façon continue et forcée.

Les jours précédents, tous les trois avaient eu des contacts avec les forces de l’ordre, à des occasions similaires : Camille avait parlé avec des gendarmes dans un autre parc, elle assise avec deux amies, sans masque toutes les trois; Lorenzo et Pauline étaient au parc Montsouris, alors que les policiers circulaient au milieu des groupes qui discutaient, prenaient l’apéro, pique-niquaient, sans le masque. Les forces de l’ordre déambulaient sans faire aucune remontrance.

Ce que on pourrait appeler “excès de zèle” devrait au moins donner lieu à des explications, ou bien ou devrait s’appliquer à tous. Cependant, après le "coup" porté aux trois jeunes, la police du parc Buttes-Chaumont s’en va, ignorant les centaines de personnes qui continuent à bronzer. Presque toutes sans masque.

On ne veut pas dire ici que les policiers auraient dû donner une amende à tout le parc. Ce n’est évidemment pas l’intention de ces lignes. Le fait est que ce qui s’est passé est le résultat de directives qui jouent, veulent, et visent l’arbitraire. On décime, comme dans les armées. Pour regrouper les soldats réticents face à l’ennemi, les généraux en prennent quelques-uns, au hasard, et les punissent. C’est une manière d’agir certainement cohérente avec le récit dominant qui nous est imposé depuis un an, si cher en particulier à Macron. Mais desolé, Monsieur le Président, nous ne sommes pas en guerre.

Nous sommes plutôt face à une crise de la politique occidental, une crise de légitimité des classes dominantes libérales, incapables de gérer l’État dans des conditions autres que la normalité ordinaire au service des marchés. Cette année montre bien le processus : d’un modus operandi "moins d’Etat, plus de Marché" on va vers "plus d’Etat pour le Marché". Si on considère aussi la forte augmentation du rôle répressif de la machine publique, nous sommes aussi confrontés à une crise de valeurs, de civilisation : précisément la nôtre, qui protège le profit privé au détriment du bien collectif.

La question est de savoir si, encore longtemps, nous pouvons tolérer que l’on nous prive de notre liberté personnelle alors que l’on continue à considérer comme naturel que les hôpitaux annulent des milliers d’opérations importantes qui étaient prévues, ou que les industries pharmaceutiques signent des contrats qu’elles ne veulent pas respecter.

On se demande plutôt jusqu’à quand la logique de marché (qui est à la base des privatisations des ces dernières décennies, du travail toujours avant la santé, des brevets de vaccins qui "ne peuvent pas être rendus publics") gagnera sur le droit de prendre un peu de soleil après un an de limitations extrêmes. Et combien encore la culpabilité des citoyens sera-t-elle la stratégie du gouvernement? Des citoyens qui, dans la grande majorité des cas, ont perdu leur emploi ou bien sont obligés de prendre des transports publics surchargés pour s’y rendre.

Il ne s’agit pas de 135 euros d’amende, même s’ils pèsent parfois sur le budget familial. Il s’agit d’un État qui ne pense qu’au profit privé, qui “gère” les plans sociaux des entreprises (que voulez-vous gérer ? les gens sont déjà licenciés...) et qui cherche seulement à culpabiliser et à réprimer les plus faibles. Pour la majeure partie il s’agit surtout des migrants, des communautés noires, étrangères, des femmes, des jeunes : les chiffres sur ceux qui perdent leur emploi dans les secteurs où l’exploitation a augmenté, parlent clairement. Dans le quotidien plus ordinaire, il s’agit d’une fille seule, ou d’un couple, qui donnera certainement moins de mal – comparé à un grand groupe d’amis- à de policiers qui doivent "faire respecter la loi".

Mais attention. Ce procédé selon le libre arbitre policier, ce “frapper pour effrayer”, ne donne pas les résultats espérés. Il n’y a pas que la peur dans nos rangs. Les places sont pleines pour s’opposer aux abus policiers, pour la protection climatique, contre les grands profits - c’est le signe que le débat public n’a pas été réduit entièrement à la guerre contre le Covid. Des centaines de théâtres sont occupés, parce que la culture ne peut et ne doit pas s’arrêter. Toute la France n’est pas à la maison, effrayée. Au contraire, les Français sont de moins en moins disposés à croire et à suivre une classe dirigeante qui se révèle pour ce qu’elle est : une classe dominante.

Oui, Monsieur le Président. Oui, monsieur le policier. On va prendre le métro pour aller travailler… mais ensuite, on va aussi au parc. Et à la manif, évidemment.

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