Joannes Caton 1er mai 1871

Joannes Caton (1849-1914) a participé à la Commune de St Etienne en tant que secrétaire du Comité de la rue de la Vierge. L' éphémère Commune de St Etienne fut proclamée le 24 mars 1871. Après l'échec de l'insurrection, il se réfugia en suisse, à Genève et revint le 30 avril pour rejoindre l'insurrection de Lyon, il fut arrêté le 1er mai à la station de Bellegarde

Ce fut le début d'une longue épopée qui le mena de prisons en prisons jusqu'au navire le Calvados qui l'emmena en Nouvelle Calédonie, d'abord à la presqu'ile Ducos puis à l'ile des pins. Il y rencontra des célébrités tel que Henri Rochefort ou Louise Michelle. Il tenait un journal où il décrivait la flore locale, les conditions dans lesquelles vivaient les déportés ainsi que ses aventures ( escapades à Nouméa, évasion avec un pécheur australien, rencontres avec les Kanaks… ) jusqu'à l'amnistie générale en 1879. Il passa quelques mois en Australie avant son retour en métropole à bord du Kent

Voici le début de ce journal (édité à France empire ); qui en ce jour de mai fête ses 150 ans :

Bonne lecture, vive la Sociale ! Et vive la Commune !

Bellegarde, le 1er mai 1871.

Arrêté! me voilà arrêté. Je suis prisonnier du gouvernement de Versailles… enfermé dans la prison de Bellegarde, sur la frontière de France, à deux pas de la Suisse! Sur moi, vient de se refermer, avec un grand bruit de ferraille, une porte énorme au bas d'un escalier qui s'enfonce d'une dizaine de marches dans la terre nue.

Je suis resté debout, inerte, comme insensé, au milieu de la cave obscure où l'on m'a poussé avant de tirer sur moi les verrous et de faire grincer les serrures. Oh! l'affreux bruit que celui non encore entendu d'une porte de cachot qui se clôt avec fracas et de la clé énorme tournant en hurlant dans une serrure rouillée! oh! l'horreur du silence, de l'isolement qui suit les premiers pas faits dans cette situation brusquement survenue, de cette chute du plein soleil dans la nuit!

J'ai songé à briser cette porte avec ma pauvre tête déjà si douloureuse, maintenant… j'ai, un instant, calculé l'effort qu'il me faudrait faire pour renverser cette épaisse et immonde muraille et je l'aurais tenté follement, au risque de me tuer, appelant au contraire la mort tant je souffre, sans la présence de deux hommes venus là avant moi et qui me retiennent. Je doute si je suis éveillé; pourtant j'essaie de me persuader que je suis sous le coup d'un horrible cauchemar ! quoi! emprisonné entre ces murailles sinistres, par ce beau jour de mai, par ce temps de floraisons, de parfums et de soleil que ce matin encore je savourais à pleins poumons. Non, non! cela n'est pas possible… c'est de la folie!

Je me suis jeté sur le lit de camp placé là devant moi et je me suis efforcé d'étouffer mes sanglots… Le calme est venu à présent et je cherche à me rappeler comment ce malheur est survenu. Je me vois, ce même jour, quittant Genève par le train de 10 heures 1/2 du matin, le cœur dilaté, joyeux de rentrer en France et d'aller reprendre dans ma famille la place abandonnée il y a seulement cinq semaines. Le temps est clair, les champs resplendissent de soleil, l'air est tout embaumé des mille senteurs du printemps; aussi, est-ce avec la tête constamment penchée à la portière du wagon que j'ai fait le trajet de Genève à la frontière. Voilà Bellegarde, première station française. On crie " tout le monde descend " ! Depuis peu, des ordres sévères ont été donnés, causés par les mouvements communalistes qui bouleversent Paris et la France.

Au milieu de protestations fort vives, des cris répétés d'indignation, on fouille tout: les personnes, les paquets, les bagages. La besogne est ignoble, ceux qui en sont chargés l'accomplissent néanmoins sans honte et jusqu'au bout avec un soin méticuleux.

Le commissaire spécial de la gare cherche à s'excuser cependant : « Nous sommes obligés d'agir ainsi, dit-il, chaque jour nous arrêtons des gens compromis dans les insurrections et qui fuient et d'autres qui cherchent à pénétrer en France avec des proclamations incendiaires. Avant-hier, c'était un sieur Chastel fuyant un mandat d'arrêt lancé contre lui à Saint-Etienne. Hier, un sieur Albert Leblanc, compromis dans les affaires de Lyon. Vous savez sans doute que depuis hier, Lyon est de nouveau en pleine insurrection, une partie de l'armée est passée aux insurgés et on s'y bat avec acharnement. Avis à ceux qui s'y rendent ». Et tout en donnant ces explications, le Commissaire continue son œuvre de perquisition.

Arrivé à moi, sans me fouiller, sans autre interrogation que la demande de mon nom, il a ordonné aux gendarmes de m'emmener dans une salle à part. C'est là qu'il est venu me fouiller lui-même. Il a trouvé sur moi des proclamations, des brochures émanant de l'Internationale et des bons de cartouches. Il exulte d'une joie intense.

 Le train est reparti. Les gendarmes accompagnés d'un commissaire en second me conduisent à la prison. En chemin, ce dernier s'approche et me dit tout bas « vous étiez signalé de Genève depuis votre départ ce matin, mais ne craignez rien, on s'occupe de vous ».

 Qu'est-ce que cela signifie? Que veut-il dire? On s'occupe de moi… qui? Prétendrait-il être des nôtres, affilié au parti révolutionnaire… sous un tel costume! Il va jusqu'à me serrer la main en me quittant, à la face des gendarmes. Je n'ai rien répondu, abasourdi, défiant, ne sachant si je dois espérer ou craindre.

La salle où je suis emprisonné est basse de plafond, carrée, ornée d'un lit de camp à 0,50 m du sol; elle n'est éclairée que par une petite fenêtre grillée de 0,70 dm carrés à hauteur d'un chemin qui dessert un jardin potager.

J'ai pour perspective la vue de ce jardin très vert, très touffu en ce moment et, par delà un mur peu élevé, une montagne verdoyante avec des champs bordés d'arbres et de buissons en fleurs.

 Le Commissaire qui m'a arrêté est venu, encadré de deux gendarmes, m'interroger aux approches de la nuit. Après quelques questions sur mes noms, prénom, domicile, que je refuse de décliner en disant "vous avez tous mes papiers, cela suffit"  :

 - C'est l'Internationale qui vous envoyait à Paris? me demande-t-il.

 - A Paris? J'allais à Saint-Etienne tout simplement et je n'ai rien à faire avec l'Internationale.

 - Mais les brochures que vous portiez?

 - Depuis quand est-il interdit d'avoir sur soi des brochures, même révolutionnaires? Cela prouve-t-il qu'on en partage les idées?

 - Et les proclamations imprimées?

 - On les distribuait par poignées à Genève, j'en ai ramassé quelques-unes voilà tout. Est-ce aussi défendu?

 -Vos bons de cartouches n'étaient pas destinés non plus à soutenir, soit l'insurrection de Paris, soit celle de Lyon?

 - Non, c'était une simple commission pour un armurier de Genève.

 - Pourquoi êtes-vous donc allé à Genève, s'écrie-t-il. furieux?

 - Pour avoir le plaisir de vous voir à mon retour, dis-je. Cette réplique narquoise l'exaspère tout à fait.

 - Ah! vous êtes bien de ces canailles qui commettent tous les crimes dans Paris et voudraient pouvoir en faire autant par toute la France!

 - Vous êtes bien de ces braves qui sont insolents parce qu'ils n'ont rien à craindre, répliqué-je.

 Il me considère un instant, stupéfait, près d'éclater… Va-t-il ordonner quelque mesure de rigueur pour me punir de mon audace? Peu m'importe! depuis que l'abattement de la première heure est passé, je le sens, pour ne plus me ressaisir, je me retrouve comme ci-devant, plein d'ardeur et d'énergie. Abasourdis de mon aplomb, les gendarmes me regardent, muets, immobiles, effacés. Soit honte de s'être laissé emporter par la colère en leur présence, soit pour tout autre motif, le commissaire se calme.

 - Oh! ils en font une belle besogne vos amis de Paris, se contente-t-il de dire.

 - Ah! elle serait jolie celle de ceux qui vous payent si on les laissait faire!

 - Mais ils n'assassinent pas les généraux!...

 - L'égorgement des prisonniers désarmés est-il donc un acte méritoire pour vous et les vôtres!

 Il ne m'écoute pas et continue.

 - Les généraux Chômas et Lecomte…

 - Et Flourens et Duval… et toutes les victimes fusillées par Gallifet après la parole donnée…

 - Ceux qui s'insurgent contre les lois du pays, contre la volonté de la nation ne sont pas autre chose que des criminels! dit-il.

 Je l'interromps: Comme Napoléon au 2 décembre… comme le pouvoir issu du 4 septembre! N'est-ce pas?

 Il continue sans paraître m'entendre:

 - … qui méritent d'être châtiés sévèrement.

 Je continue aussi :

 - … car vous ne pouvez pas nier qu'ils sont sortis l'un et l'autre de l'insurrection contre les pouvoirs établis.

 - … et sachez qu'ils le seront avec la dernière rigueur!

 - J'en suis persuadé, s'ils succombent, mais s'ils triomphent vous servirez la Commune comme vous avez servi l'Empire, comme vous servez la République.

 La lourde porte se referme avec fracas, il est parti. Cette altercation m'a fait du bien mais je comprends qu'avec un peu plus de réflexion je me serais dispensé de répondre d'une façon aussi provocante. Si je ne veux pas me compromettre irrévocablement, il me faudra, je le sens, garder une toute autre attitude!

Mais serai-je maître de moi? Mon sang bout de révolte. Deux jeunes gens, deux soldats en habits civils, fuyant de Lyon, sont là, arrêtés de bonne heure ce matin. Ils m'apprennent l'échec du mouvement tenté la veille, 30 avril, dans le but de venir en aide à Paris, la prise de la mairie de la Guillotière, l'envoi d'un bataillon d'infanterie qui lève la crosse en l'air. Lyon n'a pas pu résister longtemps aux mesures prises…

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     ^ insurgé ( sanguine et pierre noire)                     ^ église de l'ile des pins ( aquarelle )

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